DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Aurélie Trouvé
La maternité des Lilas menacée : accoucherons-nous forcément dans des usines à bébés ?
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 26 janvier 2014

par C.P.
Imprimer logo imprimer

À l’heure de la rentabilité maximale et de la concentration des structures, la maternité des Lilas est menacée de fermeture. Le projet de reconstruction
sur la commune des Lilas, en Seine-Saint-Denis, a été stoppé net pour des raisons financières, malgré les promesses du candidat à la présidentielle François Hollande et le soutien — très provisoire — du gouvernement et de l’agence régionale de la santé. Depuis, le personnel se bat, soutenu par d’anciens patients, des syndicats et associations, des élus et de nombreux autres citoyens. Ils se battent pour que les femmes puissent accoucher dans le respect et les valeurs portées par les Lilas depuis cinquante ans, pour que ce ne soit pas réservé à une élite et que se créent bien d’autres maternités à dimension humaine.

Je ne m’étais jamais intéressée de près à cette lutte, jusqu’à ce que je
vive très concrètement les revendications portées : il y a trois ans j’accouchais au centre hospitalier intercommunal de Montreuil, dans les anciens locaux, là où précisément on propose à la maternité des Lilas
d’être transférée, pour mieux être absorbée par cet immense établissement hospitalier. Un établissement frappé comme bien d’autres par le manque
de moyens et la course à la rentabilité, insufflé par les réformes qui se succèdent.

J’y ai vécu un accouchement difficile dans des conditions très limites :
un travail dans une salle d’attente bondée, puis dans un couloir exigu,
puis avec trois autres femmes hurlant tout autant que moi sur des lits
côte à côte. C’est alors qu’on nous a expliqué que la plus « ouverte »
serait mise en premier sous péridurale et ainsi de suite. Une fois sous péridurale, on m’a vaguement expliqué qu’il y aurait plusieurs césariennes avant moi — six cette nuit-là pour la même équipe débordée ! j’étais la sixième. C’est ainsi qu’après vingt-sept heures de contractions j’ai pu accoucher. Tout cela sans explication ou presque du début à la fin, je ne
me souviens d’aucun visage, aucun prénom, le personnel valsait au gré
des urgences et je me sentais trimballée sans rien maîtriser. Après l’accouchement, le personnel, toujours débordé, ne répondait pas toujours
à mes appels la nuit, et je me retrouvais seule avec ma douleur et mes angoisses. Le jour où j’ai été soulagée a été celui où je suis sortie de cette usine à bébés.

Les Lilas, autre ambiance. Accouchement tout autant difficile physiquement. Des locaux encore plus vétustes, un confort minimal.
Une péridurale qu’il a fallu là aussi attendre faute d’anesthésiste disponible. Mais nous — car le papa avait enfin une place — avons été soutenus, accompagnés, avec une extrême prévenance. Tout nous a été expliqué,
et la douleur n’était plus une fatalité à gérer. La technique s’effaçait
derrière l’humain, l’acte médical derrière la parole. De ce moment, nous nous souviendrons toujours de Pauline, de Cécile, de Nicodem, de leur sourire et de leur décontraction. Je me souviendrai toujours de la
nurserie, lieu ouvert et convivial où les rires viennent atténuer les
douleurs physiques. Ici, on nous a écoutés, on nous a permis de choisir l’accouchement que nous voulions, péridurale ou pas, allaitement ou
pas, allongée ou pas… Parce que je m’y sentais bien, parce qu’on m’y a encouragée, j’y suis restée un jour de plus et en suis partie avec un pincement au cœur.

La maternité des Lilas qui ferme, c’est aussi la fin d’un des plus grands centres d’interruption volontaire de grossesse et d’un lieu hautement symbolique de lutte pour le droit à l’avortement, à l’heure où des forces réactionnaires se mobilisent pour le remettre en cause. C’est la fin d’une
des deux seules maternités du 93, qui est pourtant l’un des départements les plus peuplés et les plus défavorisés et la consécration d’une politique
qui vise à supprimer les petites structures de proximité au nom de la
rigueur budgétaire. C’est la victoire de la finance sur la santé et le
bien-être. J’ai eu la chance d’y mettre au monde un enfant dans des conditions exceptionnelles, j’ai signé la pétition pour la reconstruction
de la maternité aux Lilas et, samedi 25 janvier, j’irai manifester place
du Châtelet, à Paris.

24 janvier 2014.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4