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Monique Selim
Le Bangladesh en crise entre procès mémoriels et modèles globalisés
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 10 janvier 2014

par C.P.
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À des degrés divers tous les pays, y compris dans leurs régions les plus reculées, se trouvent bon gré, mal gré, entrainés dans les processus présents de globalisation. Ces processus sont en premier lieu économiques mettant l’ensemble des agents dans une concurrence effrénée, apparemment en 2013 toujours sans limite et dont la réduction du coût du travail est le moyen le plus constant. Mais ces processus de globalisation sont aussi idéologiques de par les modèles qui circulent sur la Toile (internet) et sont appropriables par tout un chacun qui leur donne le sens et la forme qu’il souhaite. Ces processus sont en outre symboliques et imaginaires, remaniant profondément les constructions idéelles en place, les fissurant, offrant de nouvelles lignes de fuite aux acteurs individuels et collectifs et par la même transformant les plateaux politiques. L’ensemble de ces processus de globalisation sont traversés par d’incessantes contradictions, avançant par injonctions paradoxales, faisant se côtoyer dans un même contexte national, ce qui pourrait sembler des avancées, en particulier technologiques avec tous leurs effets libératoires, et des reculs identitaires enfermant les sujets dans des
dogmes réinventés. La crise financière qui a débuté en 2008 est une conséquence de la globalisation mais elle a aussi renforcé l’intensité des antagonismes de toute nature que nourrissent les processus de globalisation. Ces antagonismes s’alimentent dans la concaténation systémique de deux logiques en apparence opposées. D’un côté l’efficience du marché augmente, impliquant toujours plus les acteurs dans les rapports marchands qui s’étendent ; de l’autre, les mécanismes de marché sont l’objet d’occultations prégnantes par la visibilisation accrue de valeurs faisant croire à la justice, la/les morales, les droits, l’éthique, le partage, la solidarité, etc. La publicité de plus en plus voyante faite aux réseaux de troc et d’échange, aux monnaies locales permettant à des groupes sociaux fragilisés de survivre en temps de crise, témoigne de ces emboitements idéels.

Le Bangladesh — peuplé de 160 millions d’habitants à plus de 80 % musulmans et aujourd’hui en crise — est un bon exemple de ces flux paroxystiques, donnant à voir une scène politique en apparence figée sur la date de fondation de la nation, 1971 et de nobles idéaux ; dans le même moment se présentant dès les années 80 comme un laboratoire d’excellence de l’action humanitaire, des ONG et désormais de l’accès numérique. Enfin livrant sa main-d’œuvre à une exploitation globalisée au meilleur rendement et à des taux de profit imbattables. Comment s’imbriquent, s’interprètent de différents points de vue et peuvent s’expliquer ces concomitances, dans quelle généalogie sémantique puise cette pluralité permanente de conflits, qui paraissent résister aux décennies écoulées et se durcir, c’est ce que nous nous proposons ici d’éclairer en partant du présent, pour dérouler quelques uns des fils qui le sous-tendent. L’année 2013 fut en effet au Bangladesh riche d’évènements aux résonnances mondiales dont nous efforcerons de retisser les liens diachroniques et synchroniques.

Mirages productifs

Avec l’effondrement en avril 2013 d’un immeuble abritant des usines textiles et provoquant la mort de près de 1200 ouvriers et ouvrières, les femmes représentant 80 % de la main-d’œuvre, se découvre une des plages pionnières du capitalisme globalisé à Dhaka : des salaires très inférieurs (30 à 70 US $) à ceux de la Chine qui, depuis la crise de 2008, ont été augmentés considérablement sur décision de l’État, mais aussi à ceux de l’Inde, du Vietnam et du Pakistan. Des marques réputées qui, derrière les chaines de la sous-traitance, peuvent être blanchies de toute responsabilité en regard de conditions de travail iniques. Un patronat du textile qui est aussi détenteur du jeu politique par sa place au parlement et tient à ce que la main-d’œuvre bangladeshie conserve sa position préférentielle de surexploitation, d’où une minimalisation par le gouvernement des accidents qui se multiplient dans les dernières années dans le secteur.

Les sphères politiques et économiques sont ici confondues, alliées dans la répression qui pèse sur la syndicalisation de la main-d’œuvre contrairement à des logiques historiques qui en faisaient traditionnellement l’une des plus combattantes du monde, usant pleinement du droit de grève, pour des durées longues. La féminisation de la main-d’œuvre a transformé les donnes, dans une conjoncture de domination masculine affirmée. Si comme en Inde les leaders syndicaux sont généralement extérieurs à la classe ouvrière, et appartiennent aux classes moyennes, ce sont de surcroît des hommes qui semblent avoir sensiblement délaissé les secteurs féminisés pour se concentrer sur ceux, masculins et plus stratégiques, qui leur permettent, avec les hartal, ces grèves de plusieurs jours, de bloquer l’ensemble du pays. Néanmoins les dernières grèves de 2010 avaient rassemblé des millions de travailleurs du textile réclamant un salaire minimum de 5000 Takas (70 U$) alors même qu’il était à cette période de 25 US $.

En septembre 2013 ils n’ont toujours pas obtenu gain de cause et les manifestations recommencent , cette fois ci à très grande majorité féminines .Un autre facteur doit être pris en compte pour comprendre comment ces régimes de surexploitation de la force de travail perdurent et sont acceptés ; l’organisation hiérarchique de la société a prôné longtemps une économie symbolique où le travail des femmes à l’extérieur était synonyme d’une infériorité sociale radicale à l’image de ces femmes faméliques travaillant sur les routes, portant des paniers de pierre ou de terre. Ces dernières incarnent une rupture du purdah qui désigne l’ensemble des règles de restriction de la mobilité des femmes au nom de la pudeur et de l’honneur de leur lignage et concerne tant les hindous que les musulmans. L’entrée des femmes de plus en plus importante dans les usines textiles revêt des dimensions contradictoires : d’un côté elle est porteuse d’une émancipation concrète, de l’autre elle facilite ici comme ailleurs l’oppression de la main-d’œuvre dans la mesure où les femmes échappent en partie à la domination familiale par leur travail salarié et tiennent donc à le conserver à tout prix. Les logiques d’imposition et de libération s’enchevêtrent, favorisant in fine l’exploitation du travail, rendant difficile l’affrontement à des systèmes de menace et de terreur comme deux décrits dans l’immeuble qui s’est effondré en 2013 à Dhaka. Suivre l’appel à la grève qui avait alors été lancé faisait risquer de perdre son salaire d’un mois, d’être catalogué comme syndicaliste et exclu donc des embauches ultérieures.

Le fait que le propriétaire de cet immeuble soit un leader politique de la ligue Awami, au pouvoir depuis 2009, renforce l’obligation de se soumettre à des ordres qui agglutinent les dominances : politiques, économiques, sexuelles. On peut donc douter de l’efficacité des pétitions globalisées et des accords signés sous l’égide des organisations internationales pour faire respecter la sécurité des conditions de travail par les grandes marques qui font produire au Bangladesh. Si ces réactions sont aussi vertueuses que nécessaires, elles font néanmoins aujourd’hui intégralement partie du mode global de production capitaliste en regard duquel elles constituent l’accompagnement idéologique requis à vocation éthique. Elles ne peuvent rien contre les chaînes illimitées de sous-traitance, immaitrisables qui se sont substituées aux entreprises, selon les formes antérieures que celles-ci revêtaient au XXe siècle avec fidélisation d’une main-d’œuvre formée, qualifiée et sécurisée, dans un objectif de croissance entrepreneuriale. Cette réactivité exemplaire — selon des modèles globalisés qui entendent répondre aux différents types de catastrophe, politique économique, naturelle, industrielle, etc. — s’inscrit dans le cadre des politiques de libéralisation économique qui ont au Bangladesh été mises en œuvre en même temps que des élections jugées plus régulières ; celles-ci ont concrétisé l’avènement de la démocratie en 1991 et ont été censées terminer une période de coups d’Etat réguliers, d’assassinats politiques et de dictatures militaires (le général Zia Rahman du BNP-Bangladesh National Party, 1975-1981, lui-même assassiné en 1981 et ayant comme successeur le général Ershad, du Jatyo Parti, 1982-1991).

Décryptages politiques

Ce paysage productif bangladeshi, parangon de la globalisation, puise une partie de sa perdurance dans une scène politique tourmentée qui en 2013 atteint une apogée critique. Rappelons brièvement les faits pour remonter à leur source et les déconstruire. Est au pouvoir depuis 2009 la ligue Awami, parti fondateur de la nation bangladeshie en 1971 et qui a mené une lutte de libération meurtrière contre le Pakistan, créé en 1947 à l’initiative du colonisateur anglais, à l’indépendance de l’Inde, et rassemblant deux territoires éloignés dont le Bengale de l’Est, futur Bangladesh. Il s’agit de la troisième période (1971-1975, 1996-2000) durant laquelle la ligue Awami gouverne, avec à sa tête Sheikh Hasina, fille de Sheikh Mujibur Rahmam, père de la Nation assassiné en 1975 pour laisser la place au général Zia Rhaman, leader du BNP-Bangladesh National Party. Mais le gouvernement de la ligue Awami réalise seulement en 2013 sa volonté de faire juger les collaborateurs du Pakistan durant la guerre de libération qui triompha en 1971 ; parmi ceux-ci le plus célèbre, l’amir Golam Azam, dirigeant du Jamaat-I-Islami, qui au nom de l’islam voulait conserver le Bengale de l’Est dans le giron du Pakistan en 1970, est condamné à 90 ans de prison, après d’autres rasakas (collaborateurs) dont les peines ont été plus sévères, condamnation à mort ou à la perpétuité. Le procès plus de 40 ans après, surprenant pour l’opinion occidentale, prend ses racines dans une histoire politique qui depuis 1971 ne cesse de revitaliser le spectacle de l’antinomie collaboration/libération. Ainsi, c’est en 1992 que l’idée de ces procès avait germé et s’était concrétisée dans la création du "Comité pour l’extermination des collaborateurs du Pakistan et le renouveau de l’esprit de la libération".

Ce comité avait alors à sa tête Jahanara Imam, mère d’un "combattant de la liberté" décédé, jouissant d’une très grande aura, en particulier pour un livre autobiographique à grand succès sur la guerre de libération, très lu par les jeunes générations trouvant là un témoignage bouleversant sur une période qu’elles n’ont pas vécue. Le comité Nirmul rassemble à cette époque des intellectuels connus, des militants indépendantistes réputés, des avocats, des juges, des artistes. Ce comité Nirmul tient un procès populaire le 26 mars 1992 devant une foule importante et condamne à mort Golam Azam. Deux jours après 24 des "juges populaires" sont assignés en justice pour incitation au meurtre et trahison. Le comité Nirmul croit naïvement suivre un modèle français de règlement, à ses yeux parfait, de la "collaboration". Corollairement le terme de génocide est appliqué à la répression pakistanaise du peuple bengali et selon le comité Nirmul, ce génocide aurait été supérieur à celui des juifs par les nazis, ainsi que l’écrit Jahanara Iman. Dès lors le comité Nirmul en appelle à une justice internationale, tel le tribunal Russel, pour réparer un génocide oublié par le monde. La rhétorique du comité Nirmul assimile donc le Jamaat-I-Islami au fascisme et érige le nationalisme en idéal démocratique.

Désigné comme le Nirmul Comittee (Ekattorer Ghatok Dalal Nirmul Jatya Samanay Samiti), ce comité prend déjà en 1993 pour première cible Golam Azam qui, alors que la ligue Awani règne, s’était vu retirer la nationalité bangladeshie pour fait de collaboration avec le Pakistan. En 1992, le BNP est alors au pouvoir et, devant les énormes manifestations que provoque le Nirmul Comitee lors de tous les déplacements de Golam Azam, il tente de protéger ce dernier à sa manière : Golam Azam est d’abord arrêté sous prétexte qu’un étranger ne peut être à la tête d’un parti politique au Bangladesh ; puis il est libéré en 1993 et retrouve sa nationalité bangladeshie au terme de longues délibérations judiciaires qui argumentent que la nationalité est inaliénable puisqu’elle se fonde sur la naissance. En 2012 Golam Azam, âgé de 89 ans et en chaise roulante, est arrêté et emprisonné : le tribunal dit "populaire" qui le juge, animé par le Nirmul Comittee, a désormais acquis une légalité et une légitimité politique, octroyée par la ligue Awami. La condamnation à 90 ans d’emprisonnement est pourtant estimée trop faible par ceux qui soutiennent le Nirmul Comittee et qui auraient souhaité la peine de mort en particulier le mouvement Shabag sur lequel nous reviendrons. Les adeptes du Jamaat-I-Islami, en revanche estiment que le "tribunal" agit en toute illégalité et ne représente qu’une des manœuvres de la ligue Awami pour garder le pouvoir avant les prochaines élections en 2014.

Les manifestations et les affrontements se multiplient avec une violence usuelle qui a déjà fait plus de 150 morts en juillet 2013. Golam Azam et le Nirmul Comittee légalisé et officialisé ont donc réussi en 2013 à se trouver à nouveau au centre du théâtre politique, après de longues périodes d’oubli. Quel sens donner à ce retour politique, appréhendé de l’extérieur, en particulier par les médias internationaux, comme une lutte entre laïcs et islamistes, la ligue Awami étant perçue comme un barrage à l’islamisme politique ? Cette lecture simple, facile à comprendre, a l’intérêt pour ses défenseurs de faire du paysage politique bangladeshi le reflet d’une axiomatique globale qui voit dans l’islam et l’islamisme la ligne de fracture hégémonique du monde actuel. Cette construction idéologique a d’immenses avantages : elle oblitère en premier lieu les conséquences de la financiarisation du capitalisme qui pousse les populations paupérisées à migrer et à se réfugier dans des niches identitaires défensives, faute d’accéder aux ressources mirobolantes du marché ; mais surtout elle laisse penser que le/les religions sont des creusets civilisationnels irréductibles, alors même que l’unification économique du monde se poursuit, avec ses séductions consuméristes qui balayent toutes les ontologisations.

L’histoire politique bangladeshie est pourtant plus complexe que ces schémas tout faits ; la guerre de libération a opposé de façon exceptionnelle deux populations musulmanes — pakistanaise de langue urdue, et bengalie de l’Est — faisant advenir en 1971 un gouvernement indépendant interdisant les partis politiques religieux, usant de l’islam comme arme de propagande. Ce choix politique répondait cependant à une conjoncture singulière : l’islam bengali était jugé hétérodoxe, impur, trop mêlé aux pratiques hindouistes en regard de l’islam pur du Pakistan, abusant de cette supériorité axiologique pour maintenir sous sa dominance politique et économique le Bengale de l’Est. Les indépendantistes avancent de leur côté que le Pakistan, plus développé, agit comme une puissance colonisatrice sur le Bengale dont il exploite la population. La perspective de la ligue Awami, socialisante, séculariste et antireligieuse en ce qui concerne le politique ne se maintiendra néanmoins pas après les quatre années de règne de Sheikh Mujibur Rahman.

Le coup d’État de 1975, soutenu par le Pakistan et l’Arabie Saoudite, met au pouvoir le général Zia Rahman du BNP, qui lève en 1976 l’interdiction des partis politico-religieux, supprime en 1977 le terme "sécularisme" de la Constitution et le remplace par la formule claire d’une "foi absolue et sincère dans la souveraineté d’Allah, devant être à la base de toutes les actions". Bismillahir Rahman al Rahim est dès lors inscrit dans le préambule de la Constitution ("au nom d’Allah, le bienveillant, le miséricordieux"). Par la suite, l’islam redeviendra un instrument et un enjeu majeur des luttes politiques internes, entraînant des processus profonds et toujours plus ancrés de réislamisation de la société, dans ses différents champs constitutifs et ses institutions. En 1982 le général Hussain Mohammed Ershad prend les rênes du gouvernement après un nouveau coup d’Etat et proclame en 1988 l’islam religion d’Etat. A partir de cette date la ligue Awami renie ses idéaux sécularistes, participe sans vergogne aux surenchères islamiques et, tout comme le BNP, elle s’allie lorsque nécessaire au Jamaat-I-Islami qui a acquis sur l’échiquier politique une place qui ne fait que croître.

Les procès mémoriels de 2013, qui défraient la chronique internationale et semblent faire des islamistes des victimes, ont donc d’autres ressorts : ils visent à dissocier la "collaboration" de l’islam spirituel et politique et ainsi à faire resplendir une dichotomie collaboration/libération purement nationaliste qui laisse intouchable l’islam. En ritualisant la séparation entre rasakas et mukti bahini, collaborateurs et combattants de la liberté, la ligue Awami retrouverait sa source et son rôle héroïque de fondatrice de la nation. Ainsi se voit-elle légitimée dans cette opération par une partie de la jeunesse – blogueurs du mouvement dit shahbagh (du nom de la place où ils se trouvent à Dhaka, en imitation de la place Tahrir au Caire) qui réclament la peine de mort pour les "collaborateurs" du Pakistan et en particulier pour Golam Azam. Mais l’incursion de ce mouvement de jeunes internautes dans la scène politique trouble la stratégie de la ligue Awami qui tente en avril 2013 de s’en dépêtrer en arrêtant plusieurs d’entres eux, suite aux accusations d’athéisme et de blasphème proférées contre eux par un nouveau parti islamiste, le Hefazat-e-Islam basé à Chittagong. Ce Parti a été créé en 2010 par Shah Ahmad Shafi, dans la madrassah Hatazari pour s’élever contre un projet de loi donnant aux femmes les mêmes droits d’héritage qu’aux hommes. Rappelons ici que, en dépit d’une égalité formelle entre hommes et femmes édictée par la Constitution de 1971, les femmes sont restées, en matière de droit civil, touchant le mariage, le divorce, l’héritage et l’ensemble de leur vie personnelle régies par les juridictions religieuses de leur groupe d’appartenance.

Des modèles globalisés

L’intrusion du mouvement Shabagh signe une transformation profonde de la scène politique bangladeshie, dès lors pénétrée par des modèles globalisés d’action puisant sur la Toile leur capacité de mobilisation par les réseaux sociaux, et agissant par autoconvocation. La Tunisie, l’Égypte, le Brésil, l’Espagne, après tous les occupy ont montré la force inédite de ces mouvements qui destituent les partis politiques, qui, jugent-ils, ne les représentent pas. Au Bangladesh les internautes de la place Shabagh, jeunes, universitaires, intellectuels, diplômés ou non se sont saisi de la cause nationale de la "libération" de 1971 comme un slogan susceptible de métamorphoser radicalement la société bangladeshie. Ils y ont injecté maints messages globaux de liberté individuelle et se sont inscrits, sans le percevoir, à distance de l’acception usuelle, prônée par la ligue Awami, de l’indépendance nationale, d’où d’ailleurs la riposte du gouvernement pour se conserver les voix de sa base électorale traditionnelle. Principalement urbains, ces travailleurs de l’immatériel, initient à Dhaka, comme ailleurs, de nouvelles productions de subjectivité, dont le caractère personnel est immédiatement collectif. Typiques du capitalisme cognitif qui préside aujourd’hui à la globalisation, ils ont de façon définitive percé les failles des compromis effectués par les partis en place – ligue Awami, BNP, Jamaat-I-Islami – et ont manifesté l’efficacité symbolique de dynamiques socio-politiques autoinstituées, à la fois ancrées dans un paysage local et en congruence avec des logiques globales d’émancipation individuelle qui les inspirent.

À un autre niveau, et dans le camp opposé, on peut considérer que le parti Hefazat-e-Islam qui s’est attaqué à eux et a pris en otage la ligue Awami est lui aussi l’un des acteurs de cet islamisme globalisé, très présent sur la Toile, et qui, quels que soient les pays, en appelle à une rigidification des dogmes et à une soumission des sujets à leurs injonctions. C’est d’ailleurs le Hefazat-e-Islam qui dévoile la teneur à ses yeux irrévérencieuse des blogs des jeunes de la place Shabagh. Ce parti marque sa différence avec le Jamaat-I-Islami en prônant une rigueur extrême des comportements, mais surtout en s’attaquant aux femmes dont il refuse, par principe, l’égalité comme ailleurs avec d’autres personnages politique, au Mali par exemple. L’affrontement qui se donne à voir au Bangladesh a donc toutes les caractéristiques idéologiques des paradoxes du monde global. Les normes de genre ont en effet trouvé depuis les années 1980 au Bangladesh une terre d’élection pour les ONG internationales qui continuent à s’y précipiter pour "sauver" de leur point de vue les femmes bangladeshies des rets de l’islam.

Le combat a ses héroïnes autochtones telle Taslima Nasreen contre laquelle une fatwa avait été lancée en 1993 par un Maulana de Sylhet qui offrait 50 000 Takas à son futur assassin, car elle aurait insulté le prophète et profané le Coran. À cette époque la jeune écrivaine provoqua contre elle un consensus politique remarquable – ligue Awami, BNP, Jatyo Party, Jamaat-I-Islami – et le comité Nirmul fut ostensiblement silencieux, se gardant bien de prendre sa défense. Isolée, menacée, Taslima Nasreen dût quitter le Bangladesh et entamer une longue période d’errance, trouvant refuge dans différents pays, France, Suède, etc. Aujourd’hui, en 2013, elle salue les jeunes du mouvement Shabagh qui ont ravivé ses espoirs de mettre une limite aux processus d’islamisation de la société. Insistons sur le fait que les femmes restent actuellement comme par le passé au Bangladesh une cause sociale durable à la fois interne et externe. Il y eut tout d’abord la Grameen Bank de Yunus qui instaura dans les années 1980 le premier modèle de microfinance, destiné à autonomiser économiquement les femmes seules, puis la mise en œuvre en 2000 d’une forme pionnière de social business avec un partenariat entre Danone et la Grameen Bank, transformant cette fois les femmes en représentantes de commerce et clientes, dans la même finalité bienveillante.

En 2008 les zones les plus reculées du Bangladesh, où la Grameen Bank avait diffusé les téléphones portables, font l’objet d’une expérimentation numérique dont les femmes sont encore une fois les agentes et la cible. Le programme d’apprentissage numérique qui entend "établir une connexion avec la connaissance mondiale pour les plus démunis" est le fruit de l’organisation D.Net, créée par des Bangladeshis immigrés aux USA et conservant des liens réguliers avec leurs villages d’origine. Les initiateurs de D.Net sont multiples et on y remarque la présence de la North American Bangladeshi Islamic Community (NABIC USA), la fondation Imdad Sitara Khan du nom du chercheur scientifique et philanthrope, des volontaires au Bangladesh. Les femmes sont formées pendant 3 mois à l’utilisation du matériel de connexion numérique (ordinateur, clés USB, Skype, etc.) et des prêts leur sont proposés pour entamer une nouvelle carrière d’infoladies. En même temps que ces infoladies offrent aux villageois la possibilité d’entrer en communication via Skype, avec leur parentèle émigrée, pour un prix exorbitant en regard du niveau misérable de vie (2 à 3 € de l’heure), elles proposent l’achat d’autres services, en particulier des tests médicaux, l’usage d’applications numériques pour s’inscrire à des examens, des conseils pour les engrais etc. Ces nouvelles entrepreneures à succès sont le véhicule d’un empowerment des femmes selon un slogan désormais universel, qui, corollairement, inscrit de façon toujours plus profonde dans le tissu social et les relations interpersonnelles les rapports marchands et les normes financières présentes du capitalisme.

Un laboratoire permanent

L’ensemble de ces entreprises d’émancipation des femmes que connaît le Bangladesh depuis son indépendance trouve d’autant plus d’échos dans la couche moyenne et supérieure locale, qu’elles semblent prolonger les premières volontés émises par les réformistes musulmans à la fin du XIXe siècle d’éduquer les femmes et de les sortir d’une réclusion sévère. Pourtant, au-delà des continuités symboliques et imaginaires d’un travail social gratifiant et promoteur d’une élévation dans la hiérarchie statutaire pour les supérieurs envers des inférieurs, des ruptures idéologiques importantes sont intervenues. Le Bangladesh, de par son profil de surpopulation sur un territoire inférieur à la France, ses indicateurs économiques qui le placent dans les rangs les plus bas de l’échelle des pays les moins développés, ses catastrophes naturelles, sans oublier sa majorité musulmane a été constitué en laboratoire d’incorporation des normes globales. Les normes de genre, qui constituent un des outils prioritaires de l’enracinement et du développement du capitalisme financiarisé, y ont été et y restent un faisceau prédominant de transformation sociale et économique. Dans ce contexte dissipons néanmoins la fiction très prisée que la présence à la tête du pouvoir de deux femmes qui se combattent sans relâchent depuis près de 40 ans désignerait une plus grande facilité des femmes à se hisser au sommet des hiérarchies politiques, économiques, intellectuelles. Sheikh Hasinah, fille de Shekh Mujibur Rahman, fondateur de la nation, et la Begum Zia, veuve du Général Zia Rahman, ne dirigent leurs partis politiques respectifs, la ligue Awami et le BNP, qu’en tant que représentantes de leurs défunts père et conjoint. Les principes de la domination masculine traversent et activent la transmission des charges politiques selon des axes de conservation de la lignée. Ces deux femmes sont substantiellement les dépositaires et les effigies d’un capital politico-idéologique et accessoirement de sexe féminin, faute de mieux.

Ainsi au Bangladesh s’observe une crise démultipliée par les contradictions qui font progresser la globalisation. Les normes globales de genre y trouvent leur opposant attitré dans un acteur local de l’islamisme globalisé, de nouvelles formes d’action politique initiées sur Internet bousculent le jeu des anciens partis rompus à la manipulation de l’islam et corrompus, des essais globaux de moralisation du capitalisme sont tentés pour mettre un frein au moindre coût du travail. Dans chaque champ des illusions entrecroisées naissent, grossissent et s’évaporent : le développement, l’éthique, la connaissance, la solidarité, sont régulièrement invoqués pour pacifier les conflits et améliorer les conditions de vie de la population bangladeshie. Effleurée par ces idéaux, elle est battue néanmoins de plein fouet par la crise financière globale qui conduit à trouver là une main-d’œuvre féminine aux compétences innombrables, prête pour toutes les expériences productives et cognitives à un prix défiant toute concurrence, et ce, dans une configuration politique qui n’a cessé depuis 1971 d’être secouée par des crises répétées.

P.S. :

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