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Christiane Passevant
Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey
Alain Brossat (le passager clandestin)
Article mis en ligne le 30 mars 2014

par C.P.
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De nos jours, la figure du plébéien a perdu de sa « visibilité », pourtant cette figure était « à la charnière du social et du psychologique, au XIXe siècle et au début du XXe. »

La littérature de l’époque s’en fait l’écho, aussi bien dans Le Rouge et le noir de Stendahl — avec le personnage de Julien Sorel, arriviste prêt à tout —, que dans Les Hauts de Hurlevent de Emily Bronte — illustré par Heathcliff, figure des extrêmes et plébéien furieux, ou encore en la personne de Mellors dans L’Amant de Lady Chaterley de D. H. Lawrence.

Ces personnages « sont désignés par les narrateurs mêmes de ces romans comme » portant « la marque du destin plébéien ».

Quand on a dit cela, il n’en demeure pas moins de nombreuses questions. L’emploi de « marque du destin plébéien » fait-il référence à « l’énergie du ressentiment » ? Ou bien au besoin de conquête « et donc de la bataille [qui] traverse ces trois romans » ? S’agit-il là d’une anticipation politique de la lutte des classes ?
« L’expérience politique occidentale de la modernité est bien, fondamentalement, celle de l’intégration institutionnelle, culturelle, politique... de la lutte des classes, c’est-à-dire l’expérience de son apprivoisement : les syndicats, les comités d’entreprise, les ministres “socialistes” et “communistes”, les discussions et organismes paritaires de toute espèce, les caisses de retraite, l’assurance chômage et l’assurance maladie sont là pour en témoigner, tout comme les trotskistes médiatiques, etc. Largement, l’histoire de la lutte des classes depuis deux siècles, en Europe occidentale, coïncide avec celle de l’expérimentation et de la consolidation des dispositifs de capture destinés à la soumettre aux conditions de l’État et du marché. »

Dans ce nouvel ouvrage, Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey, Alain Brossat propose une relecture au prisme du politique de la littérature consacrée et des personnages romanesques ou cinématographiques. Un exercice critique rare puisqu’il semble que la restitution du politique soit le plus souvent écartée délibérément sinon bannie, la tendance étant à la dépolitisation des enjeux littéraires comme de la création en général. Pourtant, tout est politique ! La formule a fait long feu. Il n’empêche que tout est en place pour gommer cet aspect et escamoter cette dimension. On en viendrait presque, parfois, à s’excuser d’estimer qu’un roman, un film est politique, engagé, ou pire, militant, comme si cela risquait de dénaturer la création ou en diminuait la qualité artistique. La littérature doit être aseptisée, normée, apolitique, de même que les films grand public se doivent d’être édulcorés du social et du politique… L’expression artistique ne doit susciter en aucune manière une lecture critique, encore moins une réflexion subversive, sinon dans des marges ou des domaines non médiatisés.

Cependant à la lecture de l’Amant de Lady Chatterley, on ne peut que penser à la lutte de classes lorsque Clifford dit à Constance : « Vous pouvez vous sentir libre de vous faire faire un enfant par un autre, puisque je ne puis y pourvoir, à l’unique condition que cet autre soit de la bonne race. L’aristocratie qui semble, avec la “ castration” de Clifford, avoir tout perdu, conserve, à tout le moins, ce tenace instinct de survie, avec le réalisme froid qui l’accompagne — peu importent les moyens, les expédients, pour peu que se perpétue la race, sans mélange ni contamination ! » Autrement dit : « il ne suffit pas d’être ensemble, sur un même territoire, pour appartenir au même monde… »

Alain Brossat nous donne une définition des termes plèbe et plébéien, pour lui, « la plèbe est, dans les sociétés modernes, une production discursive péjorative, elle appartient au vocabulaire des maîtres et sert à désigner le rebut dangereux de la condition populaire. Elle est une substance historico-politique aux contours variables dont le propre est d’être rétive au travail, aux polices sociales, aux disciplines — ingouvernable et comme “ destinée” à la sédition. » La plèbe serait donc la populace, la canaille, la racaille, la caira.
On l’aura compris Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey analyse sans aucune ambiguité la littérature et la création cinématographique, adaptation ou synopsis originaux, pour rétablir leur pleine condition de « politicité ».
« Les patriciens ne reconnaissent de leur plein gré aucun droit politique et juridique aux plébéiens, dans la mesure où ils les considèrent sous l’angle de la pure et simple présence et nullement de l’appartenance, ils entretiennent un doute fondamental et permanent quant à leur humanité, tout simplement, ils les rejettent peu ou prou du côté de l’animalité “utile” ».

Une étude originale et passionnante qui relie l’analyse de la création et des figures littéraires mythiques aux luttes contemporaines de la plèbe mondiale — celle des cités, des bidonvilles africains, d’Amérique du Sud, des camps palestiniens, des sweatshops en Chine, du Bangladesh qui procèdent d’une impulsion : celle du non catégorique et définitif à la mondialisation ultralibérale.

« Qu’il s’agisse des conditions de vie imposées à ceux qui n’ont pas leur couvert mis au banquet de la globalisation ou des conditions nouvelles de l’esclavage salarié. Ce non décidé et irrévocable est le socle à partir duquel se déploie la multitude des contre-conduites, résistances de conduite et insurrections de conduite de la nouvelle plèbe. Des gestes simples d’obstruction, de rétivité, d’insoumission […] sont les bouquets de fuites innombrables et hétérogènes de ces multiplicités plébéiennes qui tendent aujourd’hui à mettre en échec les pouvoirs disciplinaires — des cités de
nos quartiers de relégation aux bagnes des ateliers de confection du Bangladesh. » Et ajoute Brossat dans l’épilogue : « Toute lutte politique fondée sur le refus décidé et endurant de ce avec quoi il ne saurait être question de transiger (le nucléaire, la xénophobie instituée, la destruction de l’environnement, le saccage des vies au nom de la prospérité du capital...) est vouée à voir ses acteurs décriés comme plèbe, traités en racaille par les gouvernants, la presse en uniforme, les élites. Toute résistance qui ne se réduit pas à la condition d’une pose ou d’un exercice de communication est, à ce titre, pour ceux qui s’y engagent, promesse d’un avenir plébéien. Non pas radieux, certes, mais du moins ouvert. »



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