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Christiane Passevant
The Lab – Vendeurs de guerre
Film documentaire de Yotam Feldman
Article mis en ligne le 3 janvier 2014

par C.P.
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En Israël, 150 000 familles vivent du commerce des armes et la production de ces armes est florissante. Leur promotion a pour démonstration les opérations militaires faites sur le terrain, en Palestine, à Gaza. Gaza, véritable laboratoire à portée de chars, d’avions, de drones et autres innovations… Après l’opération de guerre, appelée Plomb durci, menée contre Gaza en 2008-2009, Israël a vendu pour des milliards de dollars le matériel militaire testé sur la population de Gaza.

Chaque opération militaire est donc très rentable et c’est ce que montre le film documentaire de Yotam Feldman, The lab – Vendeurs de guerre, qui prévoit par conséquent la nécessité d’interventions régulières. Les campagnes de communication ne sont pas en reste et utilisent évidemment les femmes en bimbos hôtesses, ou bien guerrières parfaites et impavides, histoire de prouver que les warriors ne sont plus genrées et qu’Israël est à la pointe du progrès. Des intellectuels israéliens étudient également, avec force graphiques et démonstrations philosophiques, la manière la plus efficace de « supprimer » les « autres », l’ennemi, et l’un d’eux va jusqu’à "lâcher" : « Les Palestiniens sont nés pour mourir, aidons-les » ! Les armes comme les stratétégies et tactiques de guerre sont exportées avec grand succès, notamment au Brésil où elles sont utilisées contre les populations des favelas. Quelques regrets sur les civils innocents sacrifiés, mais puisqu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie, il est difficile d’éviter les dommages colatéraux.

Le nerf de la guerre, c’est le profit. Et le film en offre une parfaite illustration. L’occupation militaire de la Palestine est source de profit
pour la société israélienne. Que se passerait-il alors si l’on mettait fin à l’occupation ? D’où une autre question de Yotam Feldman :
« À quand la prochaine opération ? »

Yotam Feldman : Le film a commencé pour moi à la fin de l’opération Plomb durci en 2009, et au cours des opérations qui ont suivi. J’ai voulu comprendre ce qui finalement est peu évoqué dans la société israélienne, à savoir que notre prospérité économique est basée sur l’occupation des territoires palestiniens. The lab – Vendeurs de guerre était en premier lieu destiné au peuple israélien, parce que j’ai pensé qu’il était important de faire connaître cette réalité, mais ensuite également aux pays qui, partout dans le monde, soutiennent ce système par l’achat d’armes israéliennes.

En tant que citoyen israélien qui vit dans le pays, je porte un regard de l’intérieur sur ce problème et je suis critique du pouvoir de la bureaucratie militaire. C’est aussi cela qui m’a poussé à faire ce film. Quant à l’argument du terrorisme, brandi comme justification à toutes les dérives, le terme sert le plus souvent à corroborer une position idéologique dont les conclusions sont malheureuses.

Mon film suscite des commentaires passionnés, des réactions émotionnelles, il est bon cependant que ces choses soient dites. Il n’est pas question dans ce film de se prononcer pour ou contre une justification morale et politique de l’occupation, il s’agit ici de la situation matérielle de l’occupation dans notre système économique. Autrement dit, que l’on soit pour ou contre l’occupation, si elle cesse aujourd’hui, cela signifie que 150 000 familles qui travaillent dans l’industrie militaire se retrouveront sans ressources. C’est un état de fait dû au fonctionnement de notre société et il me semble essentiel d’en prendre conscience aussi bien en Israël qu’en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, et dans tous les pays qui nourrissent ce système.

The lab – Vendeurs de guerre m’a demandé trois années de préparation pour le réaliser, tout d’abord parce que c’est mon premier long métrage documentaire et, ensuite, pour trouver les personnes susceptibles de soutenir le film. De même, j’ai du chercher les personnes qui acceptent de témoigner devant la caméra et aussi construire avec elles une relation de confiance. Les personnes qui ont accepté ont montré un certain courage pour assumer leurs prises de position, elles désiraient aussi faire connaître cette réalité au public israélien. Lors de la présentation du film en Israël, ces personnes étaient présentes. Je ne dirai pas qu’elles ont aimé le film, mais elles étaient en accord avec ce qui était dit ; leurs propos n’ont pas été déformés.

Le fait de pouvoir faire un film tel que celui-ci, et même d’obtenir des aides, serait la preuve, selon certains, qu’Israël est une démocratie. Le concept même de démocratie est néanmoins annulé par ce que fait l’État d’Israël : un million et demi de citoyen-nes israélien-nes n’ont pas le droit de vote et sont privé-es de libertés fondamentales. Je pense qu’il existe là une redéfinition de la démocratie.

Si l’on juge par ailleurs que l’expérience des experts militaires qui se reconvertissent dans l’industrie de l’armement est un fait constaté dans n’importe quelle industrie. Certes, sauf que leur savoir faire, dans ce cas précis, sert à tuer et à blesser des êtres humains et, en ce sens, leur savoir faire ne peut être banalisé et comparé à aucun autre.

Le film a bénéficié d’une programmation commerciale en Israël. Il a été vu à la télévision et a suscité de très nombreux et divers commentaires. Certaines personnes liées à l’armée l’ont vu et cela a permis, comme je le souhaitais, d’ouvrir le débat. Mon idée était de montrer les structures économiques de ma société et les conséquences directes de l’occupation sur celle-ci. En un mot, qu’adviendra-t-il en cas d’arrêt du profit tiré de cette situation ?

Les réactions ont été très contrastées lorsque j’ai présenté le projet du film. D’une part, certains ont considéré que le projet du film était polémique, que le sujet était trop épineux pour s’y engager, à l’inverse, d’autres ont dit qu’on entendait parler de ce problème tous les jours aux informations et que le sujet était d’une grande banalité. À mes yeux, les deux réactions étaient justes car, finalement, les choses évidemment scandaleuses se trouvent dans les détails les plus anodins de notre existence.

Au cours de la réalisation du film, une image m’a traversé l’esprit à propos des frontières que nous croyons, que nous voulons très nettes, entre d’un côté, le beau monde de l’art, de la pensée, de l’université et du savoir, et, de l’autre, le monde terrible de la politique, de la barbarie, des militaires et de l’occupation : ces frontières ne sont pas aussi nettes qu’on pourrait le souhaiter. Elles sont indéfinissables. Et dans le film, on peut le constater dans les liens existant entre l’occupation et l’université, entre le monde politique et le monde de l’art. Personne n’est finalement exclu de la responsabilité de la situation, ne serait-ce que par le profit que nous en tirons. C’est ce que j’ai compris en réalisant ce film, les frontières sont très floues, notamment entre eux et nous.

P.S. :

L’intervention de Yotam Feldman a eu lieu lors du 35ème festival international du cinéma méditerranéen, à Montpellier, le 30 octobre 2013.

Présentation et transcription de CP

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