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Christiane Passevant
Les Chebabs de Yarmouk
Film documentaire d’Axel Salvatori-Sinz
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 6 avril 2015

par C.P.
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Les Chebabs de Yarmouk d’Axel Salvatori-Sinz est un premier film réussi et d’une grande maturité. Le réalisateur s’efface complètement devant la parole des autres et fait œuvre d’information essentielle dans un espace médiatique qui fait généralement place aux amalgames et à la désinformation. [1]

Axel Salvatori-Sinz est anthropologue et a travaillé sur la jeunesse palestinienne du camp de Yarmouk en Syrie, créé en 1970. Durant les entretiens et les dialogues filmés sur une période de trois ans, entre 2009 et 2011, les mêmes récits reviennent concernant les biens perdus des grands-parents lors de l’exil forcé et la nostalgie d’une Palestine imaginaire : « on a rêvé de la Palestine, mais nous n’y sommes jamais allés ».

Toutes les prises de vues extérieures sont faites à partir des terrasses et des toits puisqu’il n’est pas autorisé de filmer dans les rues. Plus de la moitié des rushes sont sur le camp seul, ce qui a pour résultat une perspective différente, non seulement du camp, mais aussi de la relation des intervenant-es au camp. Les scènes sont filmées à l’intérieur ou bien en extérieur, vues « d’en haut » et l’impression d’enfermement, que l’on pourrait avoir, est gommée : « le camp, c’est la Palestine ». Peut-être, il n’empêche que l’une des jeunes filles relativise cette remarque en faisant ce commentaire : « on en fait une ville, mais c’est un camp ».

Plusieurs familles, plusieurs jeunes gens qui confient leurs désirs, leurs projets artistiques, leur réflexions sur la vie, la Palestine, l’avenir. Pour réaliser ce film documentaire, Axel Salvatori-Sinz a établi des liens de confiance et d’amitié avec ces jeunes, il a séjourné dans le camp auprès des jeunes, filles et garçons, qui dialoguent et font abstraction de la caméra. Il en reste un document exceptionnel sur l’évolution individuelle des protagonistes dans un moment de très grande tension, qui montre la maturité de ces jeunes face à une situation dont ils et elles sont de plus en plus les otages. Au début du film, les garçons disent avant tout vouloir échapper au service militaire, obligatoire pour les enfants de réfugié-es. « Je n’ai pas de passeport, dit l’un d’eux, Et je dois faire le service militaire ? Je ne serai pas un soldat en Syrie ». Mais pour cela, il faut un passeport, un visa et le parcours des Palestinien-nes n’est guère facilité.

Il est vrai qu’en Syrie, « la vie n’est pas facile ici, que l’on soit palestinien ou pas ». D’ailleurs, un seul songe à rester s’il a l’opportunité de monter des pièces de théâtre dans le camp. Le dialogue des jeunes filles, confrontées à des décisions différentes, est lucide et pragmatique, sur le couple et le choix d’avoir des enfants ou non, par exemple : « un enfant, c’est des contraintes et cela freine les ambitions ». Chacune projette un avenir où l’important serait de « démonter les tentes en ciment », d’oublier le camp. Mais ce camp est aussi leur histoire, les liens d’amitié qui les lient, les projets en commun : « on avait des plans, des projets, des rêves, on ne voulait pas rester ».

Fin d’une jeunesse, fin d’un cycle de vie ensemble, « partir, c’est une solution individuelle, pas collective. » L’exil continue : « Chacun de nous sera dans un pays différent ». Le camp, la mémoire des luttes et l’espoir du retour, qui y croit encore ? Alors que l’un des jeunes fait ce constat : « les choses vont de pire en pire ».

Depuis la fin du tournage des Chebabs de Yarmouk, que reste-t-il du camp de Yarmouk, dans la banlieue de Damas ? Déchirements de la diaspora palestinienne du camp, résistance ciblée par le régime. En trois ans, la plupart de ceux et celles qui témoignent dans le documentaire ont quitté le camp. Le tournage du film s’est terminé huit mois après le début des manifestations contre Bachar El Assad. L’un d’eux est en prison pour avoir voulu sortir du camp sous embargo alimentaire, malgré des protestations internationales bien modestes. Le camp de Yarmouk ou ce qu’il en reste est continuellement bombardé et les réfugié-es y meurent littéralement de faim.

Axel Salvatori-Sinz : À vingt ans, ils avaient encore l’espoir de retourner en Palestine, mais il y a eu un basculement en trois ou quatre ans, de la cause palestinienne à leur avenir personnel. Ils et elles veulent fuir la Syrie parce que c’est un régime dictatorial, mais aussi que le désir de vivre librement, d’avoir un passeport est plus fort.

Christiane Passevant : Le droit des Palestinien-nes en Syrie était-il aussi restreint qu’au Liban ?

Axel Salvatori-Sinz : En Syrie, avant la guerre, le statut était plus souple qu’au Liban où une soixantaine de professions leur sont interdites. Les conditions sociales et sanitaires étaient meilleures, mais n’excluaient pas le fait les réfugié-es vivaient sous une dictature alors que le Liban est le pays le plus « démocratique » du Moyen-Orient. Les personnages du film disaient préférer vivre à Beyrouth qu’à Damas en raison du climat culturel. La différence était déjà là : vivre dans une atmosphère de peur. Au final, je crois qu’on connaît mal ce qu’était la Syrie.

Christiane Passevant : Pourquoi avoir choisi ce titre, les Chebabs de Yarmouk ? Chebabs a ici des connotations négatives, de menace, même si cela est faux, c’est ce qui ressort dans les médias.

Axel Salvatori-Sinz : Chebabs en arabe classique, cela signifie les jeunes, et en arabe dialectal, c’est les gars. Yallah Chebabs !, c’est on y va les gars !

Christiane Passevant : Les jeunes femmes qui s’expriment dans le film sont extrêmement lucides, volontaires et indépendantes. Est-ce qu’elles reflètent une majorité de leur génération ? Elles parlent librement de leurs projets, de leurs décisions vis-à-vis de leur avenir. Elles parlent de leur réalisation personnelle, d’autonomie plutôt que de leur idée du mariage par exemple.

Axel Salvatori-Sinz : Nous évoluons là dans un cadre familial non religieux. Elles sont issues de familles communistes qui ne sont évidemment pas devenues par la suite Hamas ou religieuses. Dans les camps pourtant, le Hamas a supplanté le Fatah. C’est sans doute ce qui donne cette impression d’ouverture dans la parole de ces jeunes filles.

Christiane Passevant : Elles sont très libres devant la caméra, très à l’aise même pour évoquer l’IVG. En fait, elles sont très proches dans leur comportement des Européennes.

Axel Salvatori-Sinz : Les jeunes que j’ai filmé ne sont pas emblématiques de la population syrienne ou palestinienne.

Christiane Passevant : Les clichés sautent quand même.

Axel Salvatori-Sinz : Mais ils et elles existent et ce ne sont pas les seul-es. Il n’y a pas que des islamistes et la Syrie de cette époque était un pays laïc où les femmes n’étaient pas toutes voilées. Je suis souvent surpris par les réflexions qui ont tendance à laisser croire que l’islamisme est partout.

Christiane Passevant : C’est souvent ce qui est véhiculé dans les médias.

Axel Salvatori-Sinz : Les familles du film sont sunnites non pratiquantes. L’une des mères a un jour décidé de porté un foulard, mais le père n’a rien changé à ses habitudes. Une des jeunes filles a également porté le voile, par choix, puis elle a cessé après avoir observé que le foulard la mettait en marge et que personne ne lui adressait plus directement la parole.

Christiane Passevant : Ces trois ans de tournage sont importants, cela permet de voir l’évolution des intervenant-es, de mesurer aussi le changement dans les attentes, mais aussi les revendications et l’aggravation du climat social.

Axel Salvatori-Sinz : Pendant trois ans, je suis parti un mois en Syrie, j’habitais avec les familles et une complicité forte s’est créée entre nous. Ce n’était pas toujours gai, mais ils et elles m’ont donné énormément. Au niveau de l’écriture du film, je savais exactement où j’allais, le sens du film je l’avais depuis le départ. Donc je n’ai finalement pas tant tourné par rapport au temps passé sur place. J’avais en tête les séquences que je voulais et la dernière scène, je n’ai tourné que deux heures de rushes.
Certaines séquences sont mises en scène, comme celle du père, ou bien j’ai choisi le cadre. Les scènes sur la terrasse me semblent aussi importantes, car on sent le camp, on entend le son tout autour, bien que sa présence ne soit pas visible puisqu’il m’était interdit de filmer dans la rue. J’ai toujours essayé de venir au moment où il se passait des événements dans leur vie, le passeport, le départ prochain, etc. Les nombreuses tentatives de partir à l’étranger pour échapper au service militaire n’ont pas toutes réussi. C’est pourquoi ils et elles parlent de tous les pays auxquels adresser des demandes de visa : le Chili où la diaspora est importante, la Pologne, l’Algérie… Ala’a réussit, vit avec sa compagne au Chili et finit des études de cinéma.

Christiane Passevant : Tu penses faire une suite à ton film documentaire ?
Suivre leur évolution à l’étranger, en Syrie ?

Axel Salvatori-Sinz : Ce qui me préoccupe surtout, c’est l’actualité en Syrie. Je voudrais continuer en ayant le point de vue des réfugié-es qui sont au Liban et qui vivent dans l’angoisse et le stress de vivre la guerre à distance, qui sont dans l’inquiétude pour leur famille et leurs proches.
Le film serait plus lié à Skipe et aux nouvelles technologies de communication avec tous les Chebabs qui ont réussi à fuir au Liban, en Tunisie, en Indonésie, en Espagne, à Stockholm. Tout le monde est interconnecté par Skype et parle de la guerre, tous les jours, avec des gens restés en Syrie.

Christiane Passevant : Le camp de Yarmouk ?

Axel Salvatori-Sinz : Le camp de Yarmouk est détruit en grande partie, le film est une archive. À l’intérieur, c’est la guerre entre les pro et les anti Assad. L’embargo alimentaire empêche les familles de se ravitailler et gens meurent de faim. Une fois les réserves écoulées, les placards des maisons abandonnées vidés, les gens se nourrissent de chats, de chiens, de rats. Il est absolument impossible de rentrer ou de sortir du camp. Hassan, l’un des jeunes du groupe s’est engagé médiatiquement au près de l’armée libre. Il a couvert les événements, mais il s’est fait arrêter en tentant une sortie du camp. Il est actuellement en prison.

Notes :
P.S. :

Le film a été projeté dans plusieurs festivals, mais n’a pas encore de distributeur.

Cet entretien a eu lieu le lundi 28 octobre durant le 35ème festival international du cinéma méditerranéen, Cinemed, qui a sélectionné
Les Chebabs de Yarmouk d’Axel Salvatori-Sinz.
Présentation, transcription et photos d’Axel Salvatori-Sinz de CP.

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