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Larry Portis
Entre Marx et Weber : la sociologie critique face à l’idéologie de consensus aux États-Unis. Survivance de la sociologie critique (2)
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 13 septembre 2012

par C.P.
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Survivance de la sociologie critique

Les universités subissent d’autant plus l’influence du consensus que l’absence de système d’éducation nationale aux États-Unis les rendent plus vulnérables aux pressions politiques ; l’enseignement et la recherche sociologique étant en première ligne. Les premiers centres de recherche sociologiques universitaires sont installés dans les universités financées et créées par certains industriels. C’est le cas de l’Université de Chicago, fondée par John D. Rockefeller. Les universités publiques dépendent des états et sont donc soumises à pression par le financement. Pas étonnant que les idées d’inspiration marxienne eurent quelques difficultés à s’implanter en milieu universitaire. Les penseurs anticonformistes ou radicaux ne pouvaient s’établir durablement dans le milieu universitaire nord-américain. Des iconoclastes célèbres qui n’abandonnèrent pas l’analyse critique sociale, les économistes Thorstein Veblen (1857-1929) ou Scott Nearing (1883-1982) par exemple, seront marginalisés ou éliminés du champ universitaire au début du XXe siècle.

Les conditions étaient donc peu propices au développement d’une sociologie critique de la société étatsuniennes et de ses institutions. Cependant la défaillance du système capitaliste pendant la crise des années 1930 amena certains universitaires à une analyse plus radicale et critique de la société. Les chercheurs renforcèrent le courant radical faible mais toujours présent de critique sociale aux États-Unis. Pendant le maccarthisme, une minorité de professeurs de gauche est d’abord visée dans les universités, puis, entre 1948 et le début des années 1960, cette chasse aux "rouges" brisera de nombreuses carrières et même des vies. [1]

Les universités étaient alors un terrain quasi interdit pour les marxistes et le champ politique n’était pas plus ouvert aux idées d’inspiration marxienne. L’amélioration du niveau de vie après la guerre, les attitudes de la population comme celles des gouvernants ont aidé le phénomène de résistance aux notions de clivages dans la société capitaliste, malgré l’immigration de très nombreux militants socialistes européens. En outre, avec l’exception partielle et transitoire du CIO, créé en 1935, le mouvement syndical était largement dominé par des organisations réformistes et fermement attaché aux institutions et aux pratiques du système capitaliste.

À cette résistance culturelle de toute critique sociale, il faut ajouter les périodes de répression qui ont jalonné l’histoire des États-Unis. L’écrasement des partis et des groupes jugés “subversifs” s’est répété et, chaque fois, avec violence, en particulier pendant et après la Première Guerre mondiale, puis après la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1950. À l’analyse de la situation, l’absence d’une tradition sociologique marxiste n’a rien d’étonnant.

Dans ce contexte difficile, les travaux de C. Wright Mills sont très importants. L’anticommunisme bat son plein et, s’il ne se réclame du marxisme, Mills introduit la connaissance non idéologique du marxisme au sein de l’Université et de la société. Son œuvre est imprégnée par la vision marxienne d’une société structurée selon les besoins d’un système de production contrôlé par ce qu’il appelle l’"élite au pouvoir”.

Mills devient alors le plus critique des sociologues respectables. Mort en 1962, à 46 ans, il mènera sa carrière pendant les années les plus intellectuellement réactionnaires de l’histoire du pays. C’est là où réside sa notoriété…et son succès. L’analyse de classe — pour ne pas parler de la lutte des classes —, mise à l’index, le marxisme diabolisé, Mills ne les défend pas. Il prend comme champ d’études les rapports sociaux et le système de pouvoir. Mills, devenu le mouton noir de la sociologie étatsunienne, a réussi à remettre en question les élites et les institutions pendant une période réactionnaire sans utiliser le langage marxiste dans ses analyses de classe.

La clé de son œuvre est dans le titre de sa première publication : “From Max Weber” (1946). [2] Ce recueil important de textes du sociologue allemand initie les Étatsuniens aux idées et à la méthode sociologique débouchant sur une critique sociale, sans pour autant s’identifier au marxisme. Cette critique était “scientifique” mais nullement “politique”. Dans certains des articles, dont “La science en tant que profession”, Weber fait la distinction entre les deux domaines. Sa démonstration tourne autour du fait que la science, c’est-à-dire les sciences sociales, n’est pas à l’abri de considérations politiques. La bureaucratie a ses impératifs qu’elle impose aux scientifiques. Les instituts de recherche et les universités sont évidemment des microcosmes de la vie publique où les intrigues, la mauvaise foi et le jeu des factions priment souvent sur la recherche ou la rigueur scientifiques.

L’article de Weber, “Classe, statut et pouvoir”, est certainement l’un des plus significatifs dans la présentation de Mills. Weber y dissèque les mécanismes entre l’appartenance à une classe sociale, les valeurs subjectives liées à ce qui Pierre Bourdieu appelle l’habitus, et les modes de domination ou l’exercice de l’autorité. Ces formulations fourniront la base de tous les travaux de Mills. Cette théorie n’est pas contraire aux analyses de Marx. La différence réside dans la relation entre la science et la politique que revendique l’auteur. Pour Marx, la science est employée dans la lutte pour les changements sociaux et politiques. Pour Weber, la politique et le social sont le sujet de la science. Cette approche permet une description “objective”, c’est-à-dire sans parti pris politique, des liens de l’autorité sociale et du pouvoir politique.

Mills applique les idées de Weber à l’étude de la société étatsunienne. White Collar : The American Middle Classes (1951) et The Power Elite (1956) abordent la question de classe sociale, tout en évitant le langage de classe. Tour de force de la dissimulation ou finesse de langage ? Mills est-il un chantre du conformisme dans une période périlleuse pour les intellectuels, ou un manipulateur subversif ? La réalité se trouve certainement entre ces deux hypothèses. C’est aussi pourquoi il faut replacer la sociologie de Mills, la plus riche de ces années, dans le contexte de l’époque. Son adolescence se déroule dans le Texas des années 1930, région durement touchée par la crise. Il est chercheur et professeur à l’Université de Columbia durant le maccarthisme et ses ravages en milieu universitaire. Des circonstances qui le poussent à remettre en question les privilèges et les pouvoirs arbitraires des classes sociales privilégiées et l’élite. Il est le seul aux États-Unis, ou presque, à offrir une analyse sociale radicale.

Un des éléments de l’idéologie de consensus est l’élimination des conflits de classes grâce à l’expansion d’une classe moyenne qui se forme en réduisant les autres classes. Selon cette idée, les sociétés “modernes” se caractérisent par l’émergence d’une culture standardisée rendant caduque la notion de “conscience de classe”. La clef de voûte de la révolution prolétarienne disparaît puisque la classe travailleuse ne perçoit plus les intérêts divergents, “irréconciliables” selon les marxistes, des différentes classes. Il est quasiment impossible de s’opposer à cette idée malgré le chômage occasionné par la démobilisation aux États-Unis. Le taux élevé de la production industrielle pendant la Guerre et la mise en place d’une économie politique fondée sur l’armement, l’extension du crédit aux consommateurs et, enfin, la création d’une culture matérialiste
tendaient à vérifier la thèse d’une nouvelle classe moyenne hégémonique. La marginalisation et l’étouffement de la gauche socialiste ou marxiste ont laissé ouvert le champ idéologique et scientifique aux adeptes du consensus.

À la fin des années 1940, Mills consacre ses recherches aux “cols blancs”, employés de bureaux et de services. Les besoins économiques réclament alors de nouvelles professions dont découleront des différences dans les comportements et les perspectives. Les travaux de Mills sont importants dans ce domaine car ils ont semé le doute dans la pensée unique de l’époque en évitant le langage des contestataires honnis.
La formation des “nouvelles classes moyennes”, ou cols blancs, découle de l’urbanisation de la population et de la transformation du travail. La société nord-américaine est certes devenue une société de masse, mais fortement hiérarchisée et les cols blancs, lame de fond des nouvelles classes moyennes, sont dans leur grande majorité des travailleurs nouvellement prolétarisés, ce que Mills dit évidemment dans d’autres termes. Cette évolution élimine le fondement du mythe américain dans lequel l’Étatsunien moyen est son maître, créatif et fier de son indépendance. Le travail subalterne et salarié des “col blancs” est tout le contraire du mythe. Le mythe persiste grâce aux “manipulations” élaborées des “faiseurs professionnels d’images”, pour ne pas dire des professionnels de la propagande. [3]

L’étude des cols blancs permet d’observer cette nouvelle société nord-américaine : “Il faut regarder le portrait d’une société comme une énorme salle de vente, un énorme fichier, un cerveau de société anonyme, un nouvel univers de management et de manipulation.” [4] Le col blanc est “le loser standardisé”, un employé engagé pour vendre de la courtoisie et du sourire sur commande pour faciliter la manipulation du public. Résultat : son aliénation dans un travail aliéné. Cette aliénation souligne une autre caractéristique du col blanc : sa passivité politique et son ouverture à la démagogie. Mills note que Hitler avait privilégié, dans ses discours, les “travailleurs en veston noir”, équivalent des cols blancs aux États-Unis.

Mills ne prend pas en compte deux éléments de la sociologie durkheimienne, dominante aux États-Unis. Il préfère le concept d’“aliénation” à celui d’“anomie” et le décrit comme un phénomène enraciné dans la nouvelle société capitaliste, alors que Durkheim juge l’anomie comme une condition transitoire. Il suggère ensuite que la transformation sociale en cours véhicule de nouvelles formes d’autoritarisme et de passivité au lieu de renforcer la démocratie, quoiqu’en disent les idéologues du consensus. Pour lui, la prise de conscience ne mène pas nécessairement à la lucidité. Le cas des cols blancs tend à démontrer le contraire. Cette catégorie en expansion de travailleurs a tendance à être “faussement consciente”. Il ajoute : “penser que les gens reconnaissent immédiatement leurs intérêts relève de la croyance en un fétiche de la « démocratie »”. [5] Il se garde cependant de poursuivre que la notion de “fausse conscience” est essentielle dans l’analyse marxienne.

Le plus surprenant dans Les cols blancs est sa conclusion. Les classes moyennes étatsuniennes ne constituent pas une véritable classe sociale et, en conséquence, ne sont pas en mesure de créer des organisations politiques pour représenter leurs intérêts sociaux : “La remarque de Lénine sur la conscience politique d’une couche sociale qui ne peut être se former dans « la sphère des relations entre travailleurs et patrons » est doublement juste pour les employés aux cols blancs. […] car ils ne forment pas une classe homogène.” [6] Mills valorise ainsi une définition de classe propre au marxisme et évoque positivement, au plus fort moment du maccarthisme, la pensée de Lénine.

Mills développe une perspective sur les classes sociales sans divergence réelle avec celle de Marx. Celle-ci demeure toujours en toile de fond. Il n’insiste pas sur les questions fondamentales de représentation, mais examine plutôt les rapports culturellement symboliques entre groupes corporatifs et acteurs sociaux. Pendant les années 1950, la sociologie nord-américaine se tourne tout particulièrement vers l’étude du statut social au détriment du concept de classe sociale. La contribution de Mills au débat reconstitue en quelque sorte la notion selon laquelle l’intérêt socio-économique prévaut sur les formations idéologiques, dont les perceptions de statut social sont des éléments.

Deux aspects sont liés dans la sociologie de Mills : la fonctionnalité des corps et des “ordres” qu’il appelle parfois “cercles”, et la conscience, structurée par leurs positions relatives. Le “statut social” résulte de l’analyse de ces deux aspects des sociétés modernes comme deux éléments d’un même phénomène. Concept élaboré à la fin du siècle dernier par Thorstein Veblen et préconisé par Marx dans son analyse du “fétichisme de la marchandise” dans le premier volume du Capital : le statut social est la valeur honorifique accordée à un certain rang de l’échelle sociale. Autrement dit, il s’agit du prestige ou de la “distinction” attribués aux individus issus de différentes catégories sociales.

Selon Mills, le pouvoir aux États-Unis se caractérise par un mélange complexe d’intérêts corporatifs qui changent selon les besoins du système productif. Le pouvoir politique se constitue et se défend comme une bureaucratie administrative composée d’initiés. “Les changements de structure de pouvoir sont générés par les modifications des prises de position découlant de décisions politiques, économiques et militaires” [7]. L’élite du pouvoir fait partie de la classe dirigeante, décrite en termes de ses composantes diverses et de ses divisions internes. Sans faire référence aux penseurs sociaux fondateurs, Mills décrit les élites sociales comme représentant un monde culturellement différent tout en se renouvelant — un monde social qui est à la fois autonome et nourri — par un recrutement des classes sociales exclues du pouvoir. Il conçoit cette classe dirigeante ou régnante comme des “cercles supérieurs” (higher circles), cercles qui, en se chevauchant, ont des rapports complexes.

Pour évoquer la complexité de ces rapports sociaux au sein de l’élite au pouvoir, Mills cite l’ex-communiste Whittaker Chambers disant d’Alger Hiss, brillant homme d’État ayant bénéficié des privilèges d’un milieu social fortuné et accusé d’espionnage pendant la chasse aux sorcières, que sa carrière lui avait permis d’établir “des racines faisant corps avec le sol forestier de la classe supérieure américaine”. [8] Une image qui illustre l’approche analytique de Mills, pour lequel la cohésion de classe est indissociable des contacts familiaux et sociaux, formant un tissu d’interconnexions et une conscience sociale spécifique. L’usage de cet exemple est particulièrement significatif car Chambers symbolise toute la hargne et le caractère arbitraire de la croisade anticommuniste. Montrer “la classe supérieure étatsunienne” attaquée par des parvenus de l’espèce de Chambers nuance des idées reçues par rapport au comportement de classe.

Il est difficile aujourd’hui de rendre compte de ce que les analyses de Mills pouvaient avoir de déroutant pour les idéologues du consensus. Les réactions à la sortie du livre de Vance Packard, The Status Seekers : An Exploration of Class Behavior in America, succès auprès du public publié en 1959, illustrent la difficulté de parler ouvertement des différences de classe et plus encore des intérêts de classe. [9] Packard était journaliste connu, sans crainte pour une carrière déjà assise. Sa description de la société américaine, système de stratification devenant de plus en plus rigide, est sans concessions. Son enquête souligne le manque de mobilité verticale dans une société où les self-made men sont des rares exceptions. Comme les travaux de Mills, auxquels il fait référence, son ouvrage s’attache à démonter les mythes des publicitaires et des propagandistes.

Très controversé, le best-seller de Packard fera l’objet de critiques acerbes de la part des sociologues du consensus. Il lui est principalement reproché de ne pas être sociologue et, implicitement, son absence de sérieux dans l’enquête. Les critiques ne pourront rien son succès qui se confirme avec The Waste Makers (1956), essai sur la surproduction industrielle générant une culture de gaspillage, et The Hidden Persuaders (1960), dénonciation des méfaits du marketing et de la société de consommation. Les thèses de Packard, loin de gêner son public, scandalisent les “spécialistes” et les “autorités”. Sa peinture des aspects néfastes du “progrès” de l’après-guerre répond aux attentes d’une population dépourvue de repères analytiques. Packard ne s’est jamais attiré que les foudres des apologistes du système.

En 1960, l’ouvrage de Daniel Bell, The End of Ideology : On the Exhaustion of Political Ideas in the Fifties, sera mieux reçu par les experts es consensus. L’auteur y fait la synthèse des éléments principaux de l’idéologie du consensus. Selon Bell, les “idéologies” qui ont mobilisé les populations avant et pendant les années 1930 avaient reculé devant les changements survenus depuis la guerre ; ceux-ci ayant mis fin "aux espoirs utopiques, au millénarisme, à toute pensée apocalyptique. […] L’idéologie, auparavant voie vers l’action, est devenu un cul-de-sac.” [10]

À l’inverse des analyses de C. Wright Mills, Bell perçoit le débat politique comme enfin libre des enjeux idéologiques depuis l’émergence des classes moyennes. Les différences de classe ont disparu. Si l’expansion de la classe moyenne provoque quelque tensions, il les qualifie de passagères. Le phénomène du maccarthyisme ne serait que les réactions de nouveaux groupes en voie d’intégration dans la vie politique aux “insécurités statutaires” (“status anxieties”). McCarthy serait emblématique de ces personnes issues de petites villes ou de la campagne, en quête d’une assimilation rapide. D’où les prévisions optimistes de Bell : “Les nouvelles frictions, dues aux anxiétés quant au statut des nouveaux groupes des classes moyennes, posent problème. Mais, en raison de l’étendue et de la complexité des États-Unis, le pays échappe immanquablement à une quelconque domination. Le temps adoucira ces différends. Cette société est une société ouverte, et les conflits sont le prix à payer pour cette ouverture.” [11] Ce à quoi on peut ajouter le maintien du rêve américain mythique.

The End of Ideology obtint un tel succès auprès de nombreux intellectuels étatsuniens qu’il permet de mesurer l’ampleur de l’intimidation des autorités et du climat de suspicion envers la gauche anticapitaliste, le tout étayé par une productivité croissante pendant les années 1950 et 1960. Les conflits politiques déjoués par moyens formels et informels de répression, les conflits sociaux contrôlés par la récupération des syndicats, enfin le renforcement d’une culture consumériste forment l’apanage de l’hégémonie mondiale des États-Unis.

Dans un contexte politique très difficile pour les analyses critiques, Mills débat des concepts mettant en cause les fondements de la sociologie. The Sociological Imagination (1959) est un plaidoyer pour des méthodes historiques et philosophiques plus ouvertes à l’étude des phénomènes sociaux. [12] Critique des orthodoxies de cette discipline scientifique — le fonctionnalisme, le béhaviorisme, la dérive empiriste et positiviste, etc. —, il prône un retour à une méthode qui prend en compte les conjonctures historiques et les spécificités qualitatives des situations. La sociologie se doit d’incorporer plus de subtilité dans ses orientations, non seulement afin d’enrichir ses analyses, mais aussi pour communiquer plus largement une compréhension des événements. La sociologie doit permettre en effet au public d’accéder à une forme de prise de conscience historique. Dans sa démarche, l’idéalisme politique implicite est indéniable ; ce qui distingue la sociologie de Mills de la sociologie dominante de son époque et le rapproche de l’orientation d’une sociologie marxiste engagée.

En 1962, l’année de sa mort, dans The Marxists, Mills se fait l’avocat des concepts et d’une méthode essentielle à “l’imagination sociologique”. Il y critique également les déformations de la pensée marxienne. [13] Il est possible, selon lui, de parler du système capitaliste, des conflits de classes et des aboutissants du matérialisme historique sans pour cela tomber dans l’usage d’un langage schématique susceptible de fausser la compréhension de la réalité. L’usage habile de la conceptualisation wéberienne, pour éviter la dialectique d’un marxisme primaire ou provocateur, risquerait en effet de vider le contenu critique de l’analyse sociologique. C’est en cela que l’héritage intellectuel de Mills comporte des aspects ambigus. Les notions de classe sociale et de lutte structurée par les intérêts divergents des classes sociales ne trouvent pas leur expression politique dans les écrits de Mills.

Sociologie critique et sociologie engagée

Dès les années 1960, les États-Unis connaissent la désagrégation partielle du consensus de l’après-guerre. Un nouveau pluralisme émerge sous la pression des résistances à la Guerre au Vietnam, grâce à la maturation d’une nouvelle génération politique et au déclin de la compétitivité industrielle qui engendre la perte progressive du pouvoir d’achat. Ces conditions aurait pu privilégier l’analyse sociologique de classe, mais l’idéologie de consensus reste fermement enracinée.

L’idée de consensus s’impose même aux esprits subversifs, analyse que l’on retrouve dans les écrits d’Herbert Marcuse, penseur influent de la nouvelle génération politique des années 1960. Malgré sa formation marxiste, Marcuse est influencé par la croissance économique des États-Unis et la transformation rapide de la culture politique. Concernant l’éventuelle prise de conscience des travailleurs nord-américains, cet ancien membre de l’École de Francfort est pessimiste. Les idées de classe et de lutte des classes lui paraissent décalées de la réalité en l’absence des organisations et de la culture contestataires. La capacité d’absorption des conflits sociaux par le système capitaliste a permis, selon Marcuse, la transformation des mentalités et des comportements. Si le prolétariat existe en termes de relations à la production, dans la pratique il représente une abstraction intellectuelle. Le prolétaire vit, pense en petit bourgeois et se sent partie intégrante de la classe moyenne hégémonique.

Les écrits de Marcuse se caractérisent par ce pessimisme face aux tendances intégrationnistes de la société capitaliste. Pendant les années 1950, ses travaux se situent autour de la pensée de Sigmund Freud et de l’évolution des mentalités dans le monde occidental. Sa problématique est marxiste : les mutations sociales qui découlent de l’évolution du système de production capitaliste transforment la vie affective. Les mécanismes structurent la vie affective et intellectuelle dans la société capitaliste occidentale sans toutefois déboucher sur l’action politique.

La répression prime sur la conscience dans les sociétés “libérales” ou “libérées”. L’aspect de libéralisation sociale, et plus particulièrement de libération sexuelle, s’apparente, dans les sociétés capitalistes, à de nouvelles formes de répression, déguisée en liberté de consommation. La démonstration d’Eros and Civilisation : A Philosophical Inquiry into Freud (1956) se résume à cela. [14] La société de consommation exige, en effet, une nouvelle moralité qui valorise l’acquis des biens matériels et facilite des échanges émotionnels superficiels, d’où la confusion entre plaisir sensuel et amour. Le résultat de cette “libération répressive” revient à la mystification des rapports sociaux. Mystification entretenue grâce à une réinterprétation des travaux de Sigmund Freud, notamment dans les écrits des néo-behaviouristes où la dialectique de l’analyse freudienne est détournée vers un positivisme primaire et un renforcement de l’idéologie capitaliste. Lorsque les étudiants contestataires scandent “faites l’amour pas la guerre”, ils illustrent l’analyse de Marcuse. L’opposition à la Guerre au Vietnam n’a guère de conséquences sur la guerre des classes.

One-Dimensional Man : Studies in the Ideology of Advanced Industrial Society (1964) constate l’étouffement de la pensée critique par le processus de “désublimation répressive” et l’abandon de la lutte des classes. [15] La société capitaliste récupère les oppositions en favorisant le marketing et la publicité, principal apanage du mode de production capitaliste et outil séduisant de l’aliénation. Marcuse rompt ainsi avec un marxisme classique et souligne la transformation de la classe ouvrière dans ces pratiques, d’où une perte revendicatrice et oppositionnelle à l’organisation capitaliste. Dans ses travaux ultérieurs, Negations : Essays in Critical Theory (1968) et An Essay on Liberation (1969), Marcuse esquissera des aires de révolte et de subversion dans une société de plus en plus “intégrée”, sans pour cela y voir une raison d’espoir. [16] Les travailleurs ne représentent plus une force de changement, récupérés par un système qui, grâce à des salaires plus décents, leur confirme une appartenance à une classe moyenne illusoire, cela jusqu’à une nouvelle crise socio-économique. Les thèses de Marcuse attirent les critiques de marxistes indépendants comme
Paul Mattick, pour lequel l’intégration du prolétariat est éphémère. [17] Néanmoins, elles influenceront toute une génération d’étudiants et d’intellectuels qui considèrent que la notion de classe sociale est à reconsidérer comme la lutte des classes à éviter.

L’influence de Marcuse tient à la démonstration qu’il fait de l’apport du marxisme dans l’explication de phénomènes sociaux complexes. Il ajoute la dimension philosophique au discours sociologique étatsunien pour une relance de la sociologie. Le marxisme ne sera plus proscrit des facultés étatsuniennes, fait sans précédent historique, et de nombreux chercheurs marxistes, ou inspirés par le marxisme, occupent des fonctions universitaires. Cette pénétration du marxisme doit certainement autant à Mills et à Marcuse qu’à Marx.

L’engouement des “radicaux” de l’époque pour le marxisme et l’analyse de classe, les engagements idéologiques et politiques sont alors plus passionnels que découlant de l’expérience militante et de la réflexion philosophique. L’’imagination et la spontanéité qui caractérise ce renouveau de la rhétorique révolutionnaire est affaibli par le manque de maturité intellectuelle. Pour contrer le consensus, la nouvelle gauche s’attribue des analyses de classe marxistes orthodoxes ou s’engage dans une critique qui nie le rôle actif du prolétariat contre le système capitaliste. La nouvelle gauche reconnaît ainsi à d’autres catégories de la population — étudiants, population étatsunienne-africaine, Tiers Monde — le rôle “sujet de l’histoire”. Il est vrai que les études marxistes de la structure sociale ou des rapports sociaux, celles de Ralph Miliband et Tom Bottomore en Angleterre ou de Louis Althusser et Nicos Poulantzas en France, font alors défaut aux États-Unis.

Ce manque de théorisation des notions de classe et de lutte des classes aux États-Unis a pour conséquence la persistance d’une approche wéberienne comme seul lieu d’analyse fertile. C’est pourquoi G. William Domhoff fait figure d’un des grands sociologues critiques aux États-Unis.

Tout comme C. Wright Mills, la problématique de Domhoff est l’analyse du pouvoir, à savoir distinguer les bases de l’autorité et des privilèges au sein de la population étatsunienne. En cela, il poursuit son analyse sur la lancée de Mills et focalise plus spécifiquement sur les perceptions de statut social. Les caractéristiques de classes sociales dite “supérieures” soulignent le pouvoir et les privilèges des élites.

Dans son premier ouvrage, Who Rules America ? (1967), Domhoff décrit les groupes, les individus et les organisations qui constituent la classe “gouvernante” et “régnante” aux États-Unis. Sa conclusion fait référence aux analyses de Paul Sweezy, fondateur de la revue marxiste, Monthy Review, et à celles de C. Wright Mills. Il établit un lien entre la sociologie universitaire critique et le marxisme, et regrette que Mills ait défini le mot “classe” par “classe économique”, le classement par richesses ou contrôle des appareils productifs et financiers n’étant que partiel. La propriété et le pouvoir économique sont inséparables des rapports sociaux et de valeurs socio-familiales. Et d’ajouter que la différence de définition entre Mills et Sweezy n’est que “sémantique”. [18]

Dans toute son œuvre, et notamment dans The Higher Circles : The Governing Class in America (1970) et The Powers That Be : Processes of Ruling Class Domination in America (1979), Domhoff dépeint la structure du pouvoir et la domination de classe existant aux États-Unis. [19] S’appliquant à éviter toute théorisation, Domhoff décrit les appartenances organisationnelles et familiales des élites, leurs contrôles au sein des gouvernements et dans les hautes instances du système capitaliste. Sa démarche est rigoureusement scientifique par sa méthode, sans commentaire idéologique ; ni évocation de lutte des classes ni référence à Karl Marx. Il n’est question que de la constitution de la classe au pouvoir, des liens entre ses composantes, et de son maintien au pouvoir ; autrement dit les mécanismes et les “processus” de la classe dirigeante. Il n’est pas question de formuler une critique du système sociopolitique ou d’esquisser une alternative.

Les travaux de Mills et de Domhoff, essentiels dans leur apport à la connaissance de la domination de classe aux États-Unis, portent encore la marque du consensus de l’après-guerre. Leurs enquêtes sur la formation des classes dirigeantes constituent un fond remarquable pour l’analyse de la société capitaliste nord-américaine, mais elles ne s’inscrivent pas dans une mouvance sociale ou un programme politique. Mills et Domhoff se gardent de tout engagement idéologique, mais la dimension critique de leurs travaux est progressiste. Décrire les méthodes des élites sociales pour se maintenir au pouvoir et menacer la notion de démocratie le prouve. Mills et Domhoff partent du constat : comment comprendre la démocratie quand “les cercles supérieurs” s’efforcent de limiter la participation des citoyen-nes dans les prises de décision ?

Cette démarche, à la fois critique et non engagée, découle d’une approche wéberienne, d’une orientation épistémologique ambivalente et d’une terminologie non marxiste. Ainsi, les deux sociologues évitent le rejet qui déboucherait sur une analyse à consonance marxiste. De ce point de vue, cette sociologie critique et non engagée est un des produits des plus intéressants du consensus. Elle représente une originalité en regard de la sociologie marxiste développée en Grande-Bretagne et en France. Grâce à son empirisme, la sociologie wéberienne, qu’il faut distinguer de la sociologie dominante et durkheimienne de Talcott Parsons et Robert Merton entre autres, évite les excès théoriques et idéologiques de la sociologie marxiste.

La différence est que la sociologie d’inspiration wéberienne se prête à l’analyse de la lutte des classes sans la pratiquer. Peut-on être “sociologue” en affirmant que la lutte des classes est une loi de développement social ? La contradiction entre les intérêts respectifs des groupements sociaux propres au système de production capitaliste peut évidemment se vérifier par la recherche empirique. L’évolution de ces groupements et les transformations des rapports entre eux peuvent être considérées comme l’explication de la vie culturelle et politique de la société. Mais reconnaître a priori l’existence la lutte des classes relève de l’idéologie plus que de la science. Marx n’est pas un sociologue, comme le dit Henri Lefevbre, bien que son œuvre soit sociologique. Constat initial de Karl Mannheim, pour qui toute perspective sociale engendre des prédispositions épistémologiques classées selon ce que imagine sur le comportement humain.

Ce constat de Mannheim est d’autant plus pertinent aujourd’hui qu’un nouveau type de relativisme dans les sciences humaines contribue au désarroi philosophique ambiant. La mondialisation, qui marque un tournant dramatique dans la production économique et la structure des rapports politiques entre et au sein des États, est une des composantes de ce désarroi. La différence entre le relativisme scientifique de Mannheim et celui du courant “postmoderniste” est que le premier reconnaît la nécessité d’identifier la source des problèmes humains pour agir contre, tandis que le second se situe au-delà le bien et le mal. Mannheim croit en un impératif moral vers l’amélioration de la condition humaine. La question du bien et du mal ne pouvant être éludée dans l’intérêt d’une “objectivité” élusive. De ce point de vue, la sociologie engagée est la seule possible.

Les grands courants sociologiques se classent autour de cette question au cœur des sciences humaines dans les démocraties capitalistes. La sociologie durkheimienne fournit encore le meilleur paradigme pour les idéologues du consensus. Les travaux de Marx donne les bases d’une démarche analytique aussi utopique, dans le sens du terme défini par Mannheim, que rigoureuse et féconde. [20] La sociologie wéberienne demeure critique et se réconcilie avec la conception idéaliste de la méthode scientifique occidentale.

S’agissant de sociologie critique, la sociologie de Weber respecte la méthode scientifique et l’analyse de Marx offre des concepts le plus souvent occultés. C. Wright Mills et G. William Domhoff ont, sans les heurter, confronté les idéologues du consensus, se protégeant par leur méthode rigoureuse. Conviction et courage, maturité d’analyse, ou adaptation et concessions à la conjoncture politique et sociale ?

Notes :

[1Voir Ellen W. Schrecker, No Ivory Tower : McCarthyism and the Universities, New York, Oxford University Press, 1986.

[2C. Wright Mills and Hans Gerth, From Max Weber, 1946.

[3C. Wright Mills, White Collar : The American Middle Classes, New York, Oxford University Press, 1951.

[4Ibid., p. xv.

[5Ibid., p. xix.

[6Ibid., p. 352.

[7C. Wright Mills, The Power Elite, New York, Oxford University Press, 1956, p. 269. Pour cette discussion autour de Mills, Marcuse et Domhoff, j’ai cité quelques phrases de ma contribution à l’ouvrage publié sous la direction de Jean-Pierre Durand et Robert Weil, La Sociologie contemporaine, Paris, Vigot.

[8Mills, The Power Elite, p. 282.

[9Vance Packard, The Status Seekers : An Exploration of Class Behavior in America, New York, 1959.

[10Daniel Bell, The End of Ideology : On the Exhaustion of Political Ideas in the Fifties, Glencoe, The Free Press,196O, p. 370.

[11Ibid., p. 112.

[12C. Wright Mills, The Sociological Imagination, New York, Oxford University Press, 1959.

[13C. Wright Mills, The Marxists, New York, Dell Publishing Co., 1962.

[14Herbert Marcuse, Eros and Civilization : A Philosophical Inquiry into Freud, Boston, Beacon Press, 1955.

[15Herbert Marcuse, One-Dimensional Man : Studies in the Ideology of Advanced Industriel Society, Boston, Beacon Press, 1964.

[16Herbert Marcuse, Negations : Essays in Critical Theory, Boston, Beacon Press, 1968 ; Herbert Marcuse, Essay on Liberation, Boston, Beacon Press, 1969.

[17Paul Mattick, Critique of Marcuse : One-Dimensional Man in Class Society, London, The Merlin Press, 1972.

[18G. William Domhoff, Who Rules America ?, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1967, p. 2-4.

[19G. William Domhoff, The Higher Circles : The Governing Class in America, New York, Vintage, 1970 ; G. William Domhoff, The Powers That Be : Processes of Ruling Class Domination in America, op. cit.

[20Karl Mannheim, Ideology and Utopia : An Introduction to the Sociology of Knowledge, New York, Harvest, Brace & World, 1936, p. 55-59.



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