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Bernard Hours
La gouvernance par la consommation
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 5 décembre 2013

par C.P.
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À quoi et comment dépenser son argent ? Hommes et femmes face aux mutations globales de la consommation.

Sous la direction de Isabelle Guérin et Monique Selim

À quoi et comment dépenser son argent ? Cette question simple en apparence nous conduit à marche forcée vers un futur inquiétant qui angoisse désormais tout un chacun.

Les contradictions sont nombreuses : d’un côté, la phase ascendante de la consommation s’est achevée avec la crise ; de l’autre, un nouveau marché s’ouvre aux plus démunis. Les consommateurs — de quoi et lesquels ? — veulent échapper à une prison de plus en plus étroite qui, d’abonnements en obsolescence programmée des objets, les enchaîne au stade ultime de l’aliénation du marché capitaliste.

Être citoyen aujourd’hui, c’est consommer et dépenser son argent, qu’il soit rare ou abondant. C’est participer à une gouvernance économique où tout choix politique a disparu. Jusqu’où et jusqu’à quand ? Telle est la matière des réflexions qui nourrissent cet ouvrage à plusieurs voix et plusieurs voies sur tous les continents. [1]

La gouvernance par la consommation [2]

« Et comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseurs de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout, à tous, et de ne rien laisser qu’on puisse dire être à sa personne.  »

Étienne De La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

La société de consommation qu’évoquait Jean Baudrillard en 1974 a-t- elle évolué et s’est-elle transformée à l’ère globale, et en quels termes ? La consommation est un objet particulièrement pluridisciplinaire car il interpelle à la fois les économistes, mais aussi les sociologues et les anthropologues qui y trouvent un mécanisme et une arène de socialisation devenue fondamentale. À l’orée des « trente glorieuses » on découvrait avec émerveillement ces fameux « objets de consommation » dont l’intrusion dans la vie quotidienne a profondément modifié les sociétés aussi bien que les hommes, car ce sont les échanges qui produisent les rapports sociaux et fondent les sociétés.

D’abord objets de désirs, ces objets de consommation sont devenus des prétextes d’aliénation volontaire. La publicité commerciale et le révoltant crédit revolving poursuivent leur matraquage depuis deux générations malgré les protestations et critiques dont ils font l’objet. Désormais fidéliser le client par la qualité d’un produit coûte trop cher dans un univers de concurrence généralisée où tous les moyens sont bons, y compris pour échapper aux analyses de toxicité. La Chine offre l’exemple le plus parfait de cette dérive avec son lait frelaté, ses plastiques inflammatoires ou ses murs d’écoles en carton-pâte. D’où l’urgence des tentatives contemporaines de blanchiment éthique du capitalisme appelées entreprises sociales, commerce équitable. Le prix du travail et la qualité des produits sont en jeu.

La satisfaction du consommateur par la consommation ne suffit plus tant elle est devenue aléatoire et volatile. Dès lors c’est pour les marchandises de communication (téléphonie et Internet) que peut s’opérer non plus une fidélisation choisie mais un abonnement contractuel en forme d’aliénation volontaire à un serveur donné sur un moyen ou long terme. La durée constitue la mesure essentielle dans un tel univers où la connexion signale l’appartenance à la société, et un statut de citoyenneté numérique abstraite mais acquise par de l’argent sous la forme d’autorisations de débits mensuels qui viennent scander le budget et la vie qui reste. Car c’est bien le reliquat, ce qui reste après la consommation, après le prélèvement automatique, qui constitue le refuge où peuvent s’exprimer les choix, les désirs, la liberté... dans le temps qui reste, c’est-à-dire le surplus par lequel se mesure, depuis des lustres, la dignité d’une société, comme l’ont souligné Polanyi (1983), Bataille (1949) ou Baudrillard (1974), parmi d’autres. Ce surplus est investi aujourd’hui dans la quête religieuse du salut, dans l’action humanitaire de moralité globale, dans des manifestations diverses, sportives ou religieuses, car la clameur du stade n’est pas loin de la guerre parfois, comme en témoignent justement les violences dites du stade, ces débordements de bestialité affublés des oripeaux de la « communion ».

Je me propose ici d’analyser la consommation sous deux angles principaux : celui de la gouvernance et celui de la citoyenneté, deux notions particulièrement élastiques aujourd’hui. La consommation est un levier essentiel de participation et d’intégration à la société. À ce titre, il s’agit d’un instrument de gouvernance fondamental dont l’objectif est de produire l’appartenance, réelle et symbolique, à une communauté de consommateurs dans l’économie de marché, qui fait société lorsque le lien social se délite sous les assauts du même marché. Il en résulte que la consommation assure la participation à une citoyenneté économique capitaliste sous forme de gouvernance. Elle substitue, dans sa forme contemporaine, une citoyenneté économique globale, fondée sur la solvabilité et les ressources, à la citoyenneté politique héritée du corpus démocratique des lumières. Aux droits politiques égaux se substituent des droits acquis par l’argent, profondément créateurs d’inégalités sociales, locales autant que globales. On conclura en présentant la consommation comme l’un des principaux outils d’une citoyenneté postmoderne ou le marqueur d’un univers postpolitique global dont le marché est le principal champ visible, voire la seule entité perceptible. Les risques de ses dérives sont à maîtriser comme l’un des risques principaux, avec l’environnement, et cela s’appelle bonne gouvernance. Les normes de cette bonne gouvernance nous délivrent en effet les préceptes susceptibles de moraliser le capitalisme, grâce à une consommation effrénée (mais soucieuse de l’environnement), disciplinée (grâce aux échéances mensuelles) et finalement citoyenne dirait une publicité, puisque tout cela est bon pour l’emploi... et que celui-ci est bon pour la consommation... qui est bonne pour les affaires de toute nature... donc bonne pour la société... et les sociétés CQFD.

La consommation : de l’intégration au marché à la participation à la société

« Aujourd’hui presque plus rien n’est produit pour être consommé, mais simplement pour être vendu » affirme Raymond Debord (pseudo). Faut-il consommer pour satisfaire des besoins ou pour absorber les marchandises produites et mises sur le marché ? Cette question hante la sociologie depuis des décennies. La théorie des besoins a fait l’objet de vives critiques car les besoins sont relatifs dans toutes les sociétés. Ils sont fabriqués socialement. Il en résulte aujourd’hui une lecture du monde au parfum humanitaire avéré qui projette un univers des nantis, qui serait homogène parce qu’il consomme les mêmes marchandises, face à l’image d’une pauvreté devenue symbole de misère et de malheur agitée sur des pays dits pauvres qui ont mieux à faire qu’à consommer des clichés misérabilistes. La pauvreté serait insupportable. Mais à qui et pour qui ? La carte du malheur semble pourtant invalider cette géopolitique simpliste des besoins car on se suicide abondamment, du Japon en Europe, en passant par les USA et leurs tireurs fous dont on ne doute pas qu’ils soient malheureux bien que nantis en apparence.

Le manque, le malheur, dans toute société c’est d’être pour la majorité exclu, marginal, hors normes, sans liens, délité, désaffilié. Certes des minorités produisent des cultures positives de la marginalité suivant des logiques spécifiques, souvent appelées « contre-cultures » peu ou prou subversives. La théorie des besoins dits fondamentaux fait bon ménage avec le comportementalisme américain qui, de Chine en Europe, a envahi le monde comme approche de l’homme. Les Chinois qui ont fait tardivement l’expérience des joies du marché et de la consommation, ont connu une brève période d’émerveillement. Durant deux décennies se sont développés un marché sauvage et des inégalités sociales croissantes, d’immenses fortunes autant parmi les riches que les ex-pauvres. Cet apprentissage accéléré d’une société de consommation accessible à une moitié de la population fait désormais de ceux qui n’y avaient pas accès les cibles de la stratégie économique du développement de la consommation intérieure, soit un retour tout relatif à un modèle de commerce moins exclusivement exportateur.

L’État chinois joue avec habileté de son caractère de société duale. Le réservoir de ceux qui aspirent à consommer plus demeure énorme mais des groupes urbains, minoritaires mais symptomatiques, apparaissent, qui veulent améliorer leur qualité de vie, échapper à la pollution, comme le montre Monique Selim dans cet ouvrage. Ils sont déjà des consommateurs
indisciplinés, cherchant des alternatives, pour la plupart découvertes en Occident, mais ils ont déjà parcouru le chemin en deux décennies seulement.

L’intégration au marché est un enjeu multidimensionnel. Pour l’État, il s’agit d’une condition de dynamique productive, de commerce actif, de paix sociale, car l’exclusion provoque des révoltes. Pour les citoyens l’accès à des biens matériels ou immatériels constitue une satisfaction hédoniste légitime dès lors que ces biens font l’objet d’une publicité permanente, d’un affichage provoquant continu dans les médias. La « réclame » est devenue publicité, marché dans le marché, tout comme l’est, de son côté, le crédit. « Pourquoi pas moi » devient un slogan pseudo-démocratique, comme ce « droit au voyage » dont l’agence FRAM, qui l’affiche, serait bien en mal de définir le contenu.

Nous sommes désormais de plus en plus éloignés de la consommation ostentatoire évoquée par Veblen, tout comme de sa « classe des loisirs ». L’élite, dont on ne sait plus très bien quels critères il faut lui appliquer, consomme avec une discrétion croissante pour éviter les violences prédatrices auxquelles sont exposés les lycéens pour un téléphone mobile. L’ostentation n’est plus qu’un luxe de pauvres qui achètent des marques. De même le gaspillage du temps, le loisir de Veblen (1899), ne fait plus recette et caractérise plus des exclus du travail que ces mêmes « élites » dans lesquelles on rentre et on sort très rapidement désormais. Pour y entrer il faut dépenser beaucoup de temps et d’énergie, tout comme pour ne pas en être éjecté. La volatilité de ces statuts, de ces visibilités médiatiques, qualifiées de paillettes, fait de la discrétion un luxe et un signe de distinction pour les vrais riches, ceux qui sont à la tête d’un empire industriel par exemple, ou qui possèdent de très importantes sociétés. Ceux-là s’affichent peu. Le positionnement dans le marché de la consommation apparaît ainsi comme un instrument majeur de structuration et de hiérarchie entre les groupes sociaux. Les pratiques de consommation répandent une égalité partagée, souvent vulgaire et en trompe-l’œil. Elles scandent les échos d’une égalité démocratique, ou d’une démocratie par la consommation. Ce qui est affirmé de cette façon c’est que la participation au marché de la consommation vaut intégration sociale et en est le signe. Il s’agit d’un bonus symboliquement analogue à ceux qui sont distribués à la caisse des supermarchés, astuces pour offrir un euro la prochaine fois, si vous dépensez dix euros.

Être hors consommation, hors marché, équivaut à se situer hors de la société. C’est ainsi que l’appartenance à une cohorte de consommateurs – qui tente parfois de se construire en communauté – fait société dans l’économie de marché qui, comme le craignait Polanyi, s’est largement substituée au contrat social des sociétés antérieures. Moins que la richesse mythique des grandes fortunes du XXe siècle ce qui compte désormais c’est la solvabilité, la capacité de dépenser son argent pour acquérir des marchandises, essentielles ou superflues, coûteuses ou à bas prix. En effet,
dans l’économie de marché globalisée il n’y a plus de petits profits. Tous les clients potentiels sont exploitables et bons à exploiter. C’est ainsi que « les pauvres » deviennent l’objet de toutes les sollicitudes, à travers les yaourts vitaminés de Danone au Bangladesh, parrainés par le père de la Grameen Bank lui-même (Muhammad Yunus, 2011), symbole fort du passage de l’aide, fût-elle toxique, à l’exploitation, fût-elle humanitaire.

La redistribution planétaire des cartes au troisième millénaire nous permet d’observer l’émergence des BRIC, l’influence de la Chine et le recul de l’Occident avec la crise politique et économique européenne. Dans ce contexte, force est d’observer que le Nord et le Sud se sont évaporés. Dans chaque société, des pauvres, non solvables, tentent et sont invités à entreprendre pour devenir solvables et pouvoir consommer des biens et services et ainsi, devenir membres de la « société de marché », locale d’abord, transnationale pour les plus gros. La vitesse remarquable développée par les Chinois pour apprendre l’économie de marché s’explique par cette logique dans laquelle le marché est l’entité centrale et englobante où s’agitent les acteurs en compétition permanente et aussi par l’absence de contrat social démocratique. L’escroquerie et la corruption y occupent une place conforme à la logique évoquée car elles sont l’outil, déconnecté de son histoire mondiale, qui est mis en œuvre et utilisé brutalement. Une dérive qui en est l’antidote émerge très rapidement dans la Chine d’aujourd’hui, à travers d’innombrables révoltes, associations et ONG. Car les biens créés par la consommation de masse sont des biens sans liens sociaux. Ce sont des biens d’aliénation, de dépendance, de soumission. La consommation met en place une discipline de servitude qui doit durer pour être rentable. Le statut du consommateur est d’abord celui d’un client qui n’a que l’apparence d’un roi. Il doit parfois se priver de nourriture pour acquérir certains biens. Il est dépendant de l’offre, la demande étant façonnée par celle-ci. Discipliné comme le chien de Pavlov, son comportement est programmé et programmable... jusque dans ses versions alternatives pour tous ceux qui veulent acquérir de la différence. Toute marchandise peut avoir une anti-marchandise, tout aussi marchandise que l’original banal, mais autre, différente, alternative. Les déclinaisons des différentes propositions sont innombrables de telle sorte que chacun peut y engloutir son phantasme d’indépendance et de liberté, cette dernière étant aussi une marchandise dans ce marché de dupes. Baudrillard soulignait :
« C’est sur la perte des différences que se fonde le culte de la différence » (Baudrillard, 1974, p. 127).

Parce que la consommation est la principale voie d’intégration au marché et parce que le marché s’est aujourd’hui substitué à la société dans de nombreux États, il paraît désormais hautement subversif de se soustraire et d’échapper à ses mailles. Devenue un instrument de socialisation au rabais, la consommation se présente alors comme une nouvelle forme de citoyenneté, économique et postpolitique. Au lien social se substitue le rapport marchand.

La consommation : citoyenneté économique sous bonne gouvernance

Consommer c’est participer. Certes il s’agit d’une forme basique et élémentaire de participation mais consommer c’est participer à l’économie de marché. C’est au nom du refus de cette évidence qu’étaient partis dans tous les Cévennes et les Afghanistan du monde les révoltés et les contestataires des années soixante-dix. Ils sont revenus de ces voyages et d’ailleurs et leurs aspirations d’alors sont aujourd’hui des marchandises alternatives, spirituelles, politiques, disponibles sur les étals pour bobos. Leurs enfants ne sont plus tentés par ces aventures tant le monde s’est englouti dans le marché et tant l’ailleurs est proche et dangereux. À force de consommer de la différence a été perdu l’accès à l’altérité de l’autre. Suivant les canons de la bonne gouvernance il convient de laisser place à la participation de la société civile afin de produire un consensus transparent et démocratique. L’efficacité et les performances des entreprises pour produire des profits maximisés doivent être tempérées par cette norme participative, onction démocratique et légitimation sociale de l’activité économique. Si la société civile n’est pas convoquée dans les conseils d’administration, sauf exceptions syndicales, la consommation offre une vaste arène où le citoyen consommateur apporte sa contribution et participe comme client. Certes sans consentement éclairé car la publicité ne lui permet pas de douter de l’intérêt de son achat. Par cet acte il s’insère dans une cohorte de consommateurs qui est investie d’un pouvoir nommé pouvoir d’achat, comme son nom l’indique, bien qu’il s’agisse d’une capacité transformée en pouvoir de se soumettre et ainsi de participer à l’économie nationale et globale.

Consommer devient un acte « citoyen » puisqu’exercice d’un pouvoir, de fait limité à la capacité d’acheter. On mesure l’escroquerie latente d’une telle proposition qui capture l’adhésion formelle et le consentement par l’exercice d’un non-choix, d’un pseudo-pouvoir, celui de se conformer aux règles de la société. Dans la société de marché, celle où l’économie de marché a phagocyté la société en substituant les lois du marché au contrat social, l’acte de consommer participe d’une adhésion plus active lorsque le consommateur est affublé de casquettes à l’effigie d’une marque de cigarettes ou de boissons. On les distribuait à l’origine dans une campagne publicitaire. On les achète aujourd’hui, à la gloire de Marlboro ou de Coca-cola. La marque est devenue marqueur culturel à l’insu du consommateur qui n’y voit que du feu et se rassure en voyant le même signe sur la tête de son voisin. Qu’il s’agisse de « faire pareil » ou de « se différencier » la prison est la même. Le voilà tranquille et paisible car il participe bien à une communauté latente, de consommateurs. Suivant la même logique, d’autres personnes mettront un point d’honneur à porter les signes d’une marchandise d’une autre marque. Quant au choix de la marchandise, il a disparu durant ces festivités consuméristes. Ces clients, plus ou moins fidélisés, sont le prototype de bons citoyens, disciplinés, soumis dans une large mesure sauf explosion d’agressivité. Ils savent en effet qu’ils n’ont que des pseudo-choix mais il faut faire semblant, comme les autres, sous peine de se marginaliser, initiative bien superflue surtout si l’on a un emploi et des revenus modestes mais réguliers.

Dans ce jeu de rôles le consommateur fait le citoyen mou et le marché se prend pour la démocratie, comme dans l’idéologie américaine. La bonne gouvernance est comblée. Ses normes de participation et de transparence sont formellement satisfaites puisqu’on ne constate que peu de violences physiques (sauf pillages lors des émeutes) et une discipline qui vaut consentement, donc consensus. Le tour est ainsi joué qui fait émerger du chapeau du prestidigitateur, non des lapins blancs, mais de l’aliénation transformée en démocratie. La consommation semble en effet le lieu des plus vastes escroqueries, commerciales aussi bien qu’idéologiques et le commerce par Internet a renforcé ces risques.

Si la consommation se présente comme une citoyenneté économique, elle vient se substituer à la citoyenneté politique dans une large mesure. Outre que les candidats aux élections publiques tendent à remplacer les programmes politiques par des promesses économiques et fiscales, l’électeur se voit proposer des kermesses et des combats de coqs en guise de débats. Les sondages électoraux sont réalisés par les mêmes instituts qui testent la satisfaction des consommateurs de lessives ou de dentifrices et suivant les mêmes méthodes. La bonne mine et le sourire semblent plus décisifs que les choix politiques dans cette entreprise de promotion de porteurs de marchandises politiques. Le citoyen lui-même, interrogé à tout propos et connecté à plein temps, devient une agence d’enthousiasmes factices et volatils qui rendent perplexes les abstentionnistes, sorte d’objecteurs politiques. Pourtant la plupart d’entre eux consomment. Dès lors que le champ politique, lieu en principe des choix de société, est devenu un champ politique de marchandises émotionnelles, l’opinion publique s’est subrepticement substituée au chœur des citoyens. Dans l’opinion publique se sont noyés les convictions, les engagements. Parce qu’ils sont interrogés en permanence, les consommateurs de marchandises diverses s’expriment en permanence et donnent leur avis sur un restaurant ou un candidat président. Exprimer des opinions et consommer des flux d’opinions formatées passent désormais pour de la libre expression conforme à la transparence démocratique de la bonne gouvernance. Cette forme postmoderne d’expression nous met face à une citoyenneté postpolitique qui est celle de consommateurs d’images, d’émotions, de discours, d’amours et de haines fugaces, qui transforme la politique en kermesse ludique, en exercice de séduction pro parte mensonger, comme une publicité ordinaire. C’est la marchandisation des biens matériels ou symboliques qui transforme la citoyenneté politique passée en citoyenneté économique de consommateur car le marché a remplacé la société comme totalité pertinente et englobante. Mais que vaut une telle citoyenneté ?

La consommation : degré zéro de la citoyenneté ou nouvelle citoyenneté

Dans l’idéologie citoyenne dont nous abreuvent les médias, tout comme la bonne gouvernance, la participation est un mot d’ordre premier et la consommation en constitue la forme la plus élémentaire. Dans la trilogie constituée par l’État, le marché et la société civile, l’État se voit aujourd’hui confiné à des tâches de médiation entre le marché et la société. Le marché tend à occuper la place abandonnée par l’État en termes de pilotage, de choix et de direction. Rôde l’idée que l’État fort est potentiellement oppresseur. La société civile communie légitimement dans la dénonciation de la répression dans des dictatures lointaines sans s’apercevoir qu’elle y trouve d’abord une légitimation politique et surtout morale de ses propres usages et formes d’oppression. Car s’exprimer c’est bien et c’est même le Bien, suivant les normes de bonne gouvernance. Ainsi, consommer des marchandises matérielles et morales aussi produit l’illusion d’un partage minimal, d’un bien émotionnel et moral qui vaut participation et appartenance à une société devenue, dans une large mesure, un marché où s’échangent des valeurs, des affects, de la moralité, et presque accessoirement des biens.

Dans la république de marché, où l’économie marchande a envahi la société, la qualité du citoyen se mesure à celle du consommateur. Protection de l’environnement oblige, la concurrence porte aussi sur les vertus écologiques des marchandises. La soumission aux lois du marché se double désormais d’un respect de l’environnement parmi les comportements attendus des consommateurs citoyens. La consommation devient ainsi le lieu d’apprentissages éthiques nouveaux. Les sociétés qui ont récemment accédé à la consommation de masse sont peu attentives à leurs détritus et emballages qui souillent le sol des villes et des campagnes. Celles dont l’expérience est plus ancienne en la matière s’attachent à la protection de leur environnement. Les contraintes environnementales et la découverte des limites d’une croissance polluante confirment expressément le statut de citoyen du consommateur. Ce citoyen d’un type nouveau a des droits postpolitiques qui portent sur sa solidarité à l’égard de ses voisins comme de la planète. La responsabilité qui est attendue d’un tel citoyen consommateur démocratique porte aussi bien sur la santé et l’hygiène que sur le traitement des déchets. Devoir de propreté, devoir de santé s’inscrivent dans les mêmes impératifs néocitoyens. On peut observer que la gestion calamiteuse des ordures dans la ville de Naples se trouve dans un lieu de misère, de corruption, de banditisme où le lien politique est particulièrement dégradé.

On se souvient aussi de l’émergence ancienne d’associations de consommateurs puissantes dont certains responsables s’inscrivent régulièrement dans le paysage des élections présidentielles du premier pays où est née la consommation de masse : les USA. Au-delà d’une citoyenneté fondée sur l’égalité des droits qui s’estompe sous les coups du marché apparaît une nouvelle citoyenneté dans laquelle le sujet est le consommateur. Celui-ci est un individu dans le marché et face au marché. C’est un acteur économique comme producteur de biens et de services, matériels et immatériels, qui est lui-même client consommateur d’autres marchandises. Dans cet univers d’interdépendance profonde, locale autant que globale, chacun a besoin de tout le monde. La conscience de cette interdépendance issue de la logique des marchés économiques produit de nouvelles formes de solidarité, plus passives que dans le passé. Il s’agit simplement de se comporter sans faire courir des risques à soi-même et à ses voisins. Cette morale minimale est celle du nouveau citoyen. Elle n’évoque plus une communauté de destin pour un corps social appelé « corps politique ». Elle parle d’hommes contraints d’être solidaires pour gérer les risques engendrés par la croissance économique et les dérèglements climatiques et environnementaux. Le corps politique semble être devenu, dans une large mesure, un corps de citoyens consommateurs, légitimement soucieux de leur « pouvoir d’achat » et de leur emploi, de leur accès aux soins de santé et à l’éducation, de leur sécurité alimentaire et routière... Ces démarches, dont la pertinence n’est pas en question, sont celles de personnes dont le statut premier n’est plus celui de citoyen, membre d’une république, d’une communauté démocratique, mais celui de consommateur et accessoirement producteur. Ce passage d’un statut politique à un statut économique est largement réalisé aujourd’hui. L’individu est désormais d’abord un agent économique. Son statut social en résulte. Ses responsabilités néopolitiques (gestion précautionneuse des risques) résultent de son statut économique, après des siècles de statuts politiques hérités par le nom, sans remonter nécessairement au Moyen Âge. La production du prestige social suit ainsi de nouveaux chemins et se capitalise à partir du champ économique. Depuis l’âge des paléomonnaies (Servet, 2012) la sphère de la consommation fondée sur le contrat a largement comprimé celle de l’échange qui repose toujours sur la réciprocité.

Toutes les évolutions évoquées s’interprètent dans le cadre d’une gouvernance globale appuyée sur le marché souverain. Le peuple a abandonné sa souveraineté initiale pour un monde de marchandises gratifiantes et de sécurité. La circulation de ces marchandises suppose une consommation non seulement dynamique mais sans fin car le principe de précaution semble peu appliqué dans le domaine de la finance devenue la clé de l’économie. Parce qu’elle est la forme la plus élémentaire de la
participation à la société, la consommation asservit des milliards d’individus, sans parler des millions d’entre eux qui s’endettent sans fin. Le crédit à la consommation est le prototype de l’asservissement évoqué. Il est aussi scandaleux que les taux d’usure pratiqués dans les populations les plus pauvres. Cette réflexion sur la consommation aboutit à confirmer l’hypothèse, déjà avancée, que la gouvernance par la consommation constitue un énorme levier d’encadrement et de contrôle des diverses sociétés en voie de globalisation. L’intégration à de macro-entités globales telles qu’une société civile mondiale, dont la globalisation ne peut se passer, fait du citoyen consommateur un sous-citoyen politique. La gouvernance par la consommation propose, sans le dire, le modèle d’un consommateur citoyen servile du marché, discipliné, en quête de bonus de fidélité à la caisse des supermarchés. Enivrés de marchandises inutiles, ces consommateurs sont les enfants des ouvriers accablés des industries du début du XXe siècle, tels que les montre Fritz Lang dans sa terrifiante Métropolis. La métaphore d’une société machine broyeuse de citoyens demeure parfaitement actuelle. La consommation en est la règle, l’instrument, autant que le divertissement. [3]

Notes :

[1Ont participé à cet ouvrage : Pascale Absi, Laurent Bazin, Rabia Bekkar, Bruno Boidin, Françoise Bourdarias, Bernard Castelli, Mathieu Caulier, Marlène Elias, Isabelle Guérin, Antoine Heemeryck, Valeria Hernández, Bernard Hours, Jean Papail, Pascale Phélinas, Magalie Saussey, Monique Selim, Jean-Michel Servet.

[2Cet article de Bernard Hours est tiré de À quoi et comment dépenser son argent ? Hommes et femmes face aux mutations globales de la consommation (L’Harmattan). Sous la direction de de Isabelle Guérin et Monique Selim (L’Harmattan).

[3Références bibliographiques

Bataille Georges, 1949 : La part maudite, Paris, éditions de Minuit.

Baudrillard Jean, 1970 : La société de consommation, Paris, Gallimard,
coll. « Folio/Essais », 1986.

La Boétie Étienne de, 1549, 1e éd : 1574 : Discours de la servitude
volontaire
, Paris, Payot, 1993.

Polanyl Karl, 1983 : La grande transformation, Paris, Gallimard.

Servet Jean-Michel, 2012 : Les monnaies du lien, Lyon, Presses universitaires de Lyon.

Veblen Thorstein, 1899 : Theory of the leisure class, Pensylvania State University, 2003.

Yunus Muhammad, 2011 : Manifeste pour une économie plus humaine, Paris, Lattès.

P.S. :

Images du film de Fritz Lang, Métropolis (1927)



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