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Isabelle Guérin, Magalie Saussey, Monique Selim
Endettement et dettes imaginaires des femmes (2)
La dette imaginaire des femmes chinoises entre normes sexuelles et normes politiques
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 4 décembre 2013

par C.P.
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La dette imaginaire des femmes chinoises
entre normes sexuelles et normes politiques

Toujours gouvernée par un État-Parti communiste en ce début de
XXIe siècle, la Chine connaît une croissance capitaliste fulgurante qui a
entraîné la population dans un consumérisme grandissant, faisant des choses consommées les critères de hiérarchisation sociale. Les femmes sont objets et sujets de cette consommation effrénée, comme le mettent en scène en particulier les rencontres organisées sur Internet et en face-à-face entre hommes et femmes de la classe moyenne urbaine, sur laquelle notre
attention sera portée exclusivement ici.


Touch of Sin de Jia Zhangke (2013)

Les exigences des femmes face aux hommes concernent salaire, voiture, appartement, puis la taille de l’homme, son origine sociale et le profil de sa famille. Les hommes, de leur côté, cherchent, selon un modèle d’hypergamie masculine qui se durcit, des femmes qui leur soient en tout inférieures : ces inférieures, moins éduquées, moins rémunérées, moins fortunées, venant de familles moins élevées, devront assurer l’entretien quotidien de l’homme, de ses parents et donner à leur lignée l’héritier masculin qu’ils attendent et qui portera leur nom. Les femmes sont en effet toujours absentes des livrets de famille qui exposent les généalogies.


Touch of Sin de Jia Zhangke (2013)

Ce scénario actuellement récurent semble immortaliser le passé et
laisserait aisément croire que la culture constitue une force invincible qui
résiste à tout, au communisme comme au capitalisme, à l’abondance comme aux grandes famines qui poussaient les hommes vertueux à abandonner ou dévorer leur femme et leurs enfants y compris mâles pour sauver leur mère, rapportent des chroniques du XXe siècle. En effet une femme pouvait toujours s’acquérir et elle produirait en temps voulu les héritiers souhaités.

Si hier comme aujourd’hui la condition des femmes paraît en Chine
évoluer sous le sceau de rapports de domination masculine affirmés, des
mutations notables se distinguent pourtant parmi lesquelles celles qui
interviennent entre la période maoïste et les temps présents sont des plus
significatives. En effet dans l’appareil idéologique communiste qui s’installe
après la prise de pouvoir de 1949, l’État, en instaurant le primat du politique
selon lequel la société devrait se reconfigurer de fond en comble, intervient
de manière décisive dans les scènes symboliques et imaginaires de la dette :
les liens primordialistes de parenté et d’alliance, sont mis à la périphérie,
décrétés subalternes en regard de la finalité révolutionnaire et
développementaliste de la nation. Les familles sont séparées par les postes
de travail où on les requiert, parfois à des milliers de kilomètres. Les enfants
sont placés dans des établissements collectifs. Les plus âgés se voient
rétribués à la mesure des tâches qu’ils peuvent encore accomplir.

L’État libère ainsi les acteurs des dépendances, des obligations et des dettes
interpersonnelles qui nourrissent leurs relations. La dette des femmes s’en
voit verrait de fait sensiblement allégée : elles acquièrent le droit de choisir
leurs conjoints contre l’avis de leurs parents et l’unité de travail (danwei)
prend la place des ascendants. Il leur faut toujours produire au moins un fils
mais en l’absence de politique de limitation des naissances, ce fils peut
advenir après de plus ou moins nombreuses tentatives infructueuses.
Les enfants ne sont pas l’objet d’une très grande attention des parents, confiants dans les institutions étatiques, et la communication fait largement défaut, comme le regrettent maintenant les uns et les autres : on ne se parle pas et on refoule, on censure ses sentiments, scories intimes en regard de la grandeur du politique. Dans le même moment, augmente pour tous, hommes et femmes, la dette contractée envers l’État qui prend en charge et capitalise en son sein toutes les dettes individuelles. Dès lors il incombe à chacun de répondre au mieux aux appels de l’État : le travail est politique, et par là même source d’identité et de statut. D’aucuns parmi les plus âgés disent aujourd’hui, lorsqu’ils affrontent des difficultés économiques mais aussi des drames familiaux insurmontables, que l’État ne leur a pas rendu à la hauteur de ce qu’ils ont donné, la totalité de leur vie, et que cet État communiste a désormais une dette envers eux, qu’il n’acquitte plus.

Lorsque, à la fin des années soixante-dix, les réformes économiques
ouvrant au marché sont mises en œuvre, et liquidées les unités de travail qui géraient toute la vie quotidienne des acteurs, hommes et femmes conjoints sont amenés à vivre ensemble, parfois après des décennies d’éloignement liées au travail : les retrouvailles paraissent alors plus difficiles que les séparations. Ces vieux couples découvrent la cohabitation, tentent de l’aménager : leurs enfants adultes sont très peu présents, voire totalement absents de leurs préoccupations, ce qui leur paraît « normal », se rappelant qu’eux-mêmes, appelés par le travail auparavant, n’ont guère prêté attention à leurs propres parents.

À cette minorisation de la parenté et de l’alliance sous le joug de la
prédominance de l’ordre politique, fait suite, avec l’épanouissement
capitaliste et l’astreinte à un seul descendant prononcée en 1980, une réelle réorganisation existentielle autour de la cellule familiale qui remet en selle les femmes, et leur dette ancestrale, au cœur des rapports. Comment des transformations économiques conjuguées à une loi de planification des
naissances ont-elles pu à ce point jouer en faveur de ce qui se donne à voir
comme une sorte de « retraditionalisation » des normes sexuelles, pénalisant les femmes ? Des professeures d’université qui dépassent la soixantaine, qui ont vécu les mouvements politiques les plus durs, s’interrogent sur leurs étudiantes dont elles peinent à comprendre les projets de vie, centrés sur le mariage avant 30 ans, un enfant masculin immédiatement après, cela en sacrifiant des études plus poussées qui leur feraient risquer de mettre en péril leur union avec l’élu de leur cœur, susceptible de prendre ombrage de leur supériorité. Du côté des chercheuses occidentales sur la Chine, on avance que la libéralisation économique se serait faite au détriment des femmes, sur lesquelles la domination se serait accentuée, après l’abandon de ce qui est nommé — tout à fait à tort de notre point de vue — un « féminisme d’État », expression abusive qui d’un côté prête à l’État maoïste des intentions qu’il n’a pas eues, et de l’autre entretient une confusion dommageable entre politiques publiques et mouvements sociaux contestataires.

Revenons aux femmes rabattues sur le couple, travaillant à des rythmes
infernaux dans des entreprises qui constituent leur maternité effective et
potentielle en stigmate, en préjudice, en critère discriminatoire à l’embauche, au point que parfois la jeune mère se voit non seulement privée de salaire pendant un congé de maternité raccourci illégalement
mais doit de plus rembourser à l’employeur les charges sociales durant
son absence, tout en s’estimant reconnaissante de retrouver son emploi, comme dans un très grand groupe de presse cantonais. De quelque côté qu’elles se tournent, les jeunes femmes, soucieuses de gagner leur vie, se retrouvent face à des dettes contradictoires qu’elles doivent rembourser. Les injonctions paradoxales pleuvent dans un contexte où elles sont seules face à leur conjoint, leurs parents et leurs beaux-parents d’un côté qui, le plus souvent, se coalisent pour les ramener à leur dette sexuelle de soumission cristallisée dans la production d’un fils et les charges domestiques, de l’autre, le champ du travail qui leur rappelle explicitement leur infériorité
« naturelle » et leur dette laborieuse. En regard de leurs aînées qui évoluaient dans des collectifs normés, égalisateurs et bien sûr coercitifs, elles se voient aujourd’hui vouées à une individualisation qui donne un poids décisif à la différence des sexes, sépare ontologiquement les univers, les hiérarchise : entreprises comme filières universitaires n’ont aucune réticence ni aucun scrupule à mettre des quotas éliminatoires pour les femmes sous différents prétextes.


Touch of Sin de Jia Zhangke (2013)

Les jeunes femmes tentent de composer avec ces déterminations
« assignatrices » et « excluantes » qui les encerclent et qui constituent la condition féminine en dettes postulées a priori et incompatibles. Rarissimes sont celles qui imaginent pouvoir être hors normes — sans mari, sans enfant —, qui osent résister à leurs parents et affronter le regard de leurs collègues de travail, jetant l’opprobre sur leur mode de vie. En effet la norme politique guide l’observance des normes comportementales qu’elle place dans sa dépendance, construisant la normativité en bloc unique d’observance : fragmenter ce bloc de normes est déjà pour le sujet une mise en danger.

L’édification en norme politico-économique de la cellule familiale
composée d’un père, d’une mère et d’un héritier mâle, véritable trésor,
apparaît pour les jeunes femmes si obsidionale, que, lorsqu’elles le peuvent,
elles délèguent à leur mère ou à leur belle-mère la charge de l’enfant petit
jusqu’à l’entrée à l’école primaire. On observe alors d’étranges
reconfigurations : soit les femmes ascendantes quittent pour quelques années leur époux pour accomplir les tâches domestiques de la jeune femme au domicile du couple, soit l’époux ascendant suit sa conjointe dans cette nouvelle vie consacrée au jeune couple ; soit encore l’enfant est envoyé chez les ascendants. Dans tous les cas la dette symbolique des femmes est transmise et assumée personnellement entre femmes, et ce d’autant plus que les équipements collectifs sont très onéreux et perçus comme maltraitant les enfants, représentation qui aggrave encore les obligations des femmes. L’enfant unique chéri est l’objet de tous les soins et les adultes ont appris qu’il fallait communiquer pour qu’il se développe correctement. Entouré de six adultes (2 parents, 4 grands-parents) qui veillent anxieusement sur sa croissance, celui-ci ne parviendrait pas à être à la hauteur des ambitions qui pèsent sur lui si l’on en croit les études menées régulièrement depuis quelques années par l’État qui, inquiet, envisage de renoncer à sa politique de planification des naissances.

La conjoncture chinoise fait ainsi réfléchir à plusieurs niveaux
enchevêtrés : le passage du capitalisme avec maintien d’un régime
autoritaire — en dernière analyse propriétaire du corps des femmes puisqu’il
est en droit de limiter à une seule naissance leur fertilité et ce à coups de
stérilisations et d’avortements forcés jusqu’au septième mois — sépare et
oppose norme sexuelle (production de l’enfant) et norme économique
(production dans le travail) comme dans les démocraties d’ancienne
industrialisation. Mais, à la différence de ces dernières, la norme politique
édictée par l’État occulte cette disjonction et rend particulièrement ardue
pour les sujets l’élaboration consciente des régimes de domination : les
femmes y semblent des marionnettes vouées à des dettes imaginaires
irréfragables, qui se heurtent entre elles sans qu’elles-mêmes puissent
trouver des appuis collectifs pour les écarter.


Touch of Sin de Jia Zhangke (2013)

Si de petits groupes féministes universitaires font depuis peu des actions exemplaires, s’inspirant de modules de performances importés des États-Unis par les ONG et prennent bien garde à ne pas franchir la limite qui déclencherait la foudre de l’État-Parti, la dette au féminin reste cependant mise en mythe comme une sorte de dette publique, dans le contexte d’un État qui aujourd’hui est l’un des seuls par ailleurs à ne pas avoir de dette monétaire, après au contraire, s’être montré capable de racheter celles d’autres pays.

Accéder à la modernité avec le changement technique : la dette des femmes burkinabè

À la différence de l’Inde et de la Chine, le Burkina Faso est considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde selon le PNUD. Possédant peu de ressources naturelles, son économie est principalement basée sur les exportations de productions agricoles (coton, arachides, sésame, karité, noix de cajou, bétail, etc.) et minières. Dans les années quatre-vingt-dix, les premiers programmes d’ajustement structurel (PAS), qui ont considérablement accéléré la paupérisation des populations locales et aggravé les inégalités structurelles entre hommes et femmes, vont mettre l’accent sur la diversification des produits agropastoraux locaux, s’ajoutant au coton (premier produit d’exportation du pays) ; le karité a été présenté comme un nouveau produit phare pour la relance des exportations nationales. En 1994, à la faveur de la dévaluation du franc CFA, le karité est proclamé officiellement une des « six priorités » du gouvernement burkinabè. Le processus de transfert technologique est devenu, dès lors, une entreprise politique et économique à grande échelle. Une multitude de projets « femmes et karité » vont naître et être présentés comme les initiatives les plus ambitieuses en faveur des femmes burkinabè (Saussey, 2009). En effet, le nombre d’organisations féminines locales a considérablement augmenté ces dernières années au Burkina Faso et ce de manière concomitante avec celui des organismes de développement intervenant dans le pays (ONG, agences bilatérales et multilatérales d’aide au développement). Son statut de « pays très pauvre », de « bon élève » des institutions financières internationales et sa relative stabilité politique expliquent pourquoi le pays a bénéficié de flux d’aide croissants depuis les années quatre-vingt-dix et pourquoi de nombreux organismes de développement ont choisi ce pays comme bénéficiaire prioritaire de leur coopération.

Si les pratiques sociales de type solidaire ainsi que les réseaux d’entraide existent depuis longtemps, les groupements issus de ces projets « femmes et karité » sont présentés par les bailleurs de fonds et perçus par les femmes comme des « tremplins » pour améliorer leurs conditions de vie (Helmfrid, 2004). Ces projets considèrent le travail des femmes au sein de groupements de production de beurre de karité comme le facteur indispensable de leur émancipation et de leur libération. En participant à une production collective modernisée et rémunérée, les femmes pourraient « sortir du monde clos » et de leur « carcan domestique » au sein duquel elles produisaient, à l’aide d’outils rudimentaires, le beurre de karité.

Les groupements ne sont pas pour autant socialement homogènes. Le statut social imbrique, en effet, l’âge, le rang d’épouse, la position du mari dans le lignage, le nombre et le sexe des enfants, et les logiques d’action des femmes dans une organisation sont souvent structurées par des rapports hiérarchiques de séniorité qui préexistent à leur adhésion ou se construisent au sein du groupement (dans les relations à sa présidente, par exemple).

La légitimité de la position d’autorité des présidentes de groupement se fonde généralement sur leur statut d’aînée mais certaines ont été élues pour leur charisme et leur dynamisme, critères échappant aux normes habituelles qui ne leur auraient pas permis d’accéder à ce poste de décision. Ces figures féminines proches des projets de développement sont associées à l’univers des ONG et à l’imaginaire qui les entoure et les lie au monde des « Blancs ». Incarner l’« argent » et le « savoir », consolide leur position.

Le pouvoir exercé par la présidente peut être analysé à partir de la dialectique du sacrifice et de la dette, du don et du contre-don (Nadal, 2000). Les démarches administratives, longues et incertaines, au moment de la fondation du groupement, représentent un coût élevé en temps et en argent. Le dévouement prend la forme d’un don de soi et la dette n’en est que plus importante puisqu’elle devient symbolique. La présidente du groupement exige en retour obéissance et soumission. Ce sacrifice d’où résulte la fondation du collectif est source de prestige pour la présidente. En occupant ce poste de responsabilité, la présidente se sent répondre à une vocation, celle d’« éveiller les femmes » : au Burkina Faso 83,4 % des femmes sont analphabètes contre 68,6 % pour les hommes (Unesco, 2005). Dans ce contexte où la soumission est la seule manière pour les productrices d’honorer leur dette envers la fondatrice du groupement, l’alternance du pouvoir – telle que prescrite dans les règlements et statuts du groupement – ne fait plus sens. Dès lors, la présidente exerce un pouvoir absolu et les marges de manœuvre des autres femmes restent limitées. Ces figures de femmes, si médiatisées par les projets de développement, ont joué un rôle important de médiation et d’interface dans le processus de transfert de technologie.

Pour améliorer la productivité des femmes et répondre aux exigences de qualité standard, les bailleurs de fonds ont décidé de donner, ou plutôt de vendre, de nouvelles machines (presses motorisées, concasseuses, baratteuses, etc.). Ces équipements sont présentés comme indispensables pour que les femmes « rattrapent leur retard » et accèdent à la « modernité » des standards de production ou de qualité attendus des marchés internationaux. La plupart des productrices sont convaincues par leurs présidentes ou par les expertes en promotion féminine des avantages du changement technologique. Elles leur présentent ces objets techniques comme une aide, un don de la part des bailleurs de fonds au lieu d’expliquer qu’il s’agit d’un équipement que les femmes devront rembourser sur un court terme, parfois avec intérêt. En outre, si les projets sont souvent présentés en langue locale avec des termes favorisant l’intérêt et l’adhésion des productrices et évitant l’opposition de leurs époux, les mots désignant le matériel technique est généralement traduit par le mot « machine » (en français). Ce terme a un fort « potentiel mystificateur » entretenant un quiproquo favorable au rejet des techniques jugées rudimentaires au profit d’une nouvelle technologie méconnue mais désirée de tous et toutes. Ce sont donc non seulement pour des motifs de fierté et de prestige social qu’un groupement demande ce type d’outil technique mais aussi pour imiter les autres femmes qui l’ont déjà et surtout pour se vanter de posséder un outil « moderne » qui vient d’ailleurs.

Pour favoriser l’adhésion des femmes au transfert technologique, les projets de développement utilisent encore une autre stratégie en attribuant des crédits et des subventions pour l’acquisition des équipements. Il s’agit généralement de sommes considérables au regard des faibles moyens économiques des femmes. Cette assistance financière renforce la fausse image du don et de l’aide altruiste caractéristiques du discours accompagnant l’octroi de ces équipements. Contrairement à l’objectif principal des projets qui est de procurer des revenus aux femmes et de contribuer à leur indépendance économique, l’adoption des équipements peut davantage favoriser leur endettement et la dépendance économique vis- à-vis des projets et des structures de développement locales.

Par ailleurs, l’exploitation des outils techniques requiert un fonds de roulement en matières premières considérable. Les femmes doivent donc constituer des stocks importants d’amandes de karité pendant la période de maturation où elles sont disponibles en grande quantité et à un prix peu élevé. Mais beaucoup de groupements sont confrontés au manque de ressources financières pour constituer des stocks. L’introduction des produits du karité dans l’économie mondiale et les campagnes de sensibilisation sur leur valeur marchande n’ont pas échappé aux hommes qui ont une plus grande connaissance des procédures d’exportation et des règles du marché international ainsi que des réseaux bien établis depuis des décennies. Les femmes doivent alors faire face à la concurrence masculine, et s’approvisionner auprès des commerçants qui spéculent sur le prix des matières premières (Saussey, Moity-Maïzi et Muchnik, 2008). Dans ces conditions, il devint difficile, pour les productrices, d’exploiter et de rentabiliser un équipement acquis à coût élevé.

L’utilisation des machines pour la fabrication d’un beurre de qualité homogène et standardisé ne s’est pas accompagnée d’une reconnaissance des nouvelles compétences techniques que les femmes ont dû acquérir. Les productrices sont confrontées aux pannes fréquentes, au coût élevé des réparations, aux difficultés de manipulation (presses mécaniques), au bruit de la machine couvrant toute parole (presses motorisées). Toutes ces contraintes et incertitudes ont amené peu à peu les femmes à abandonner une grande partie de ces équipements, notamment les presses à karité, qui sont inadaptés à leur activité. Les productrices réutilisent alors leurs anciens outils techniques.

Dans les faits, la participation des femmes au travail de production du beurre de karité commercialisé sur les marchés internationaux peut donc être assimilée à une « vente à perte » : symptôme d’une détérioration — et non pas d’une amélioration — de la qualité de vie. Les femmes « pauvres » engagées dans la production de beurre de karité commercialisé sur les marchés internationaux apparaissent ainsi finalement comme une main-d’œuvre « bon marché », lourdement endettée, permettant non seulement aux entreprises occidentales de réaliser des profits considérables mais aussi aux présidentes des groupements, de se constituer en entrepreneures bénéficiant d’une rémunération beaucoup plus importante que les autres femmes et contrôlant les revenus collectifs générés par les commandes internationales. Finalement les productrices payent pour être reconnues et insérées dans les réseaux de la modernité.

Que peut-on conclure de ces trois cas brièvement résumés, pris dans des contextes aussi éloignés que l’Inde, la Chine et le Burkina Faso, où semble s’imposer le constat négatif de résistances invincibles à délier les dettes des femmes ?

La dette au féminin au prisme du développement capitalistique

Tout au long du XIXe siècle et du XXe siècle émerge et mûrit l’idée d’un progrès général fondé sur le développement économique, l’accès à l’éducation et à la technologie qui libérerait les hommes mais aussi particulièrement les femmes, toujours postulées en « retard » par rapport à ces derniers. L’émancipation des femmes devient un horizon, non seulement occidental, comme on le pense souvent, mais aussi partagé par de nombreuses élites lettrées, indiennes, hindoues et musulmanes (bengalies, urduphones), arabes, etc. Les représentants masculins de ces élites envoient à l’école leurs filles et espèrent pour elles un autre destin que celui de leurs mères analphabètes même si contraintes et normes restent importantes pour ces nouvelles femmes qui doivent rester « respectables ».
Ces idéaux vertueux se révèlent au XXIe siècle caducs en regard des effets des processus enclenchés : l’éducation, pensée antérieurement comme productrice d’un statut dans l’échelle hiérarchique s’efface derrière les modes d’accumulation des profits appropriés par les dominants masculins et n’éradique nullement la dette symbolique des femmes.

Les aides financières ciblées sur les femmes pour les métamorphoser en entrepreneures, techniciennes ou petites commerçantes contribuent à les endetter concrètement sans vraiment leur faire entrevoir une amélioration de leur condition. La possession et l’usage général par les femmes de l’argent qui auparavant leur était souvent moins facilement accessible, ce média externe étant tendanciellement réservé aux hommes, ne leur donne pas la même aisance dans la dépense qu’à ces derniers : l’entretien des siens, la survie prime sur les projets et le plaisir immédiat. Les perspectives d’émancipation forgées de l’extérieur n’ont donc pas débouché sur une autoémancipation dont l’hypothèse, devenue un alibi et un business d’ONG rentable, est détruite à la base par les mécanismes de la finance et de la consommation comme nouveaux fondements des ordonnancements sociaux. On ne saurait pour autant considérer que l’enlisement des femmes dans des écheveaux de dettes multiformes, emmêlés, serait in fine un miroir de leur enfermement dans une sphère désignée comme
« reproductive », en opposition à une autre qui serait « productive ».

Production et reproduction, travail productif et reproductif ont constitué des dichotomies opératoires pour les sciences sociales lorsqu’elles ont émergé dans les années cinquante-soixante pour déchiffrer une réalité singulière, marquée par le primat du travail et les politiques familialistes dans une période d’intense réindustrialisation après la seconde guerre mondiale en Europe. Marxienne, la dichotomie est aujourd’hui balayée par la relégation du travail à une place mineure dans l’accumulation du capital et le passage à une rente hégémonique de l’argent dont la fluidité systémique interdit la fixation territorialisée. La force de travail se vend nue, au meilleur prix, c’est-à-dire le plus bas, sans coût transactionnel dans le monde globalisé présent et les femmes, tout comme les hommes, sont emportées dans ces flux de déterritorialisation avec des conséquences singulières sur les logiques de leur endettement : d’une certaine manière, la dette symbolique qui pesait sur elle au nom de l’honneur de leurs « propriétaires » masculins a diminué sensiblement si l’on considère que ces derniers vont « fermer les yeux » tant que le « déshonneur » se passe sur une terre lointaine, et continue à rapporter l’argent nécessaire à l’édification de leur statut matérialisé par la construction de maisons et des biens de consommation ostentatoires, comme on l’observe par exemple dans des villages bangladeshis où la migration des femmes vers les émirats les conduit souvent à la prostitution.

La diminution de la dette symbolique a pour prix ici un renforcement de l’endettement à l’égard des siens auxquels les gains du travail doivent être reversés. Ce rééquilibrage apparent des formes de dette dévoile donc avec force la dette imaginaire qui en est le fondement et s’il permet les arrangements ponctuels, il ne peut l’annuler.

Si la nature du développement capitalistique actuel qui fait du marché son moteur absolu resserre l’étau des dettes sur les femmes, en renouvelant leurs schémas de telle façon que le piège semble toujours se refermer sur elles, on ne saurait pour autant en déduire que l’on bute là sur une sorte d’aporie sociétale au statut d’invariant. La transformation présente des rapports de domination — qui ont délaissé les grammaires simples de l’autoritarisme et de la verticalité pour impliquer les acteurs dans leur efficience — a pour pendant l’éclosion de modes de contestation inédits. Dans ce contexte, les femmes sont parmi les premières à innover mettant en avant avec provocation leur corps, matière première de la dette qui les étouffe rituellement.

Les manifestations de femmes méritent donc aujourd’hui comme hier
toute l’attention des chercheurs en sciences sociales soucieux d’éviter la répétition discursive des déterminismes et leur légitimation scientifique. Prenons l’exemple significatif du modèle globalisé qui se répand présentement à partir de l’Ukraine vers l’Égypte, la Tunisie, la Chine et qui voit des femmes de tous âges se dénuder ; il constitue une des réponses aux injonctions paradoxales, par lesquelles tentent de se reformuler les rapports de domination. Ces injonctions paradoxales pèsent en effet tout particulièrement sur les femmes assignées à assumer avec toujours plus de virtuosité des images et des rôles contradictoires. C’est pourquoi la mise en scène d’un retournement violent de l’anatomie féminine construite comme une arme politique est instructive : le sein nourricier, symbole même de la féminité, est brandi comme instrument d’attaque et dans ce geste qui inverse les postures et s’affiche performant au sens propre se donne à penser une fracture du bloc des dettes matérielles et imaginaires endossées par les femmes, qui, au nom d’un développement conforme et bienveillant, perdurent.

Dans le cadre d’une globalisation qui trouve sa puissance dans une
spectacularisation permanente et immédiate des messages, sans doute faut-il s’attendre à ce que de telles actions se multiplient, engrangeant des jeux et des dynamiques de rupture aux marges de processus enracinés qui effleurent les logiques de la dette au féminin et la conservent tout en prétendant l’alléger dans la bienséance morale. Il revient aux anthropologues et aux économistes en particulier d’en faire ensemble l’analyse pour dégager de nouveaux schèmes herméneutiques, ajustés au présent, ne se cantonnant pas sur des populations féminines édifiées en victimes et livrées à la charité mondiale, établissant la logique des articulations sociales et politiques en jeu.

P.S. :

Références bibliographiques :

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Kapadia K., 1996 : Siva and Her Sisters. Gender, Caste and Class in Rural South India. Oxford University Press : Delhi.

Photos du film Touch of Sin de Jia Zhangke (2013) et Photos CP.



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