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Isabelle Guérin, Magalie Saussey, Monique Selim
Endettement et dettes imaginaires des femmes (1)
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 3 décembre 2013

par C.P.
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À l’heure où l’on observe un chantage planétaire sur la dette, ces questions s’imposent. Que véhicule la dette et quels en sont les principaux acteurs ? La dette est toujours indissociablement sociale et économique. Les contributions ici réunies s’interrogent sur les modalités du partage de la dette et sur les contraintes qu’elle génère. Elles abordent les dimensions symboliques et politiques de la dette dans diverses sociétés et soulignent le caractère sexué de la dette des femmes. Entre les dettes qui peuvent se solder et celles dont la durée est sans fin, l’analyse de la dette pose un défi stimulant aux économistes comme aux anthropologues.

Endettement et dettes imaginaires des femmes  [1]

À l’aube du XXIe siècle, marqué par la financiarisation du capitalisme, la
notion de dette a acquis un rayonnement remarquable, enchaînant les États insécurisés et livrant les individus à une précarité totale, lorsqu’ils ont eu le malheur de bâtir leur existence sur un endettement auparavant fortement encouragé. Omniprésente, la dette semble s’imposer comme un mode de gouvernance globale et son remboursement paraît l’unique objectif et programme politique de bien des gouvernements nationaux. Déclinée selon toutes les catégories statutaires, hiérarchiques et d’appartenance, la dette dans sa perspective individualisante se donne à voir aussi comme sexuée avec des argumentations qui, le plus souvent, renforcent la victimisation des femmes, sur lesquelles la crise pèse de tout son poids. Ces constats entrent en résonance avec d’autres élaborations qui, avec la tradition psychanalytique, renvoient les femmes à une dette symbolique originaire, nourrie par leurs qualifications d’engendrement et la castration.

Du côté de l’anthropologie, si la thématique de la dette aux dieux, aux
divinités est bien circonscrite, par ailleurs la dot et le prix de la fiancée
mettent les femmes au cœur de scènes de dettes masculines croisées,
inesquivables, dans lesquelles se jouent leurs destinées. Qu’elle soit
monétaire, matérielle ou symbolique, la dette est généralement pensée dans ses rapports avec le don et l’échange, termes qui, l’un comme l’autre, sont dotés d’une polysémie étourdissante, elle-même liée aux référents
idéologiques qui sont convoqués. Ainsi en inscrivant la dette dans l’espace
du don et de l’échange, est-on, malgré soi, tenté de rester dans des
phénoménologies dont les repères sont déjà définis implicitement. Si les
femmes sont réintroduites dans ces raisonnements comme des acteurs idéellement égaux aux autres, alors les conséquences de telles balises se
font particulièrement sentir, débouchant sur des poncifs maintes fois déjà
passés au crible de la critique, qu’il s’agisse de l’échange des femmes, des
dispositifs psychiques qu’induirait leur capacité de produire des enfants
(dette maternelle, dette de vie) ou encore de la solidarité dont les femmes
seraient l’emblème.

Envisager des logiques de dettes qui seraient singulières aux femmes
oblige donc à plusieurs déplacements sémantiques et ce, en particulier si l’on observe que les femmes se conduisent souvent — sous tous les cieux —
comme si elles portaient une lourde dette, témoignant d’une reconnaissance plus longue et plus forte que les conventions ne le supposent dans des contextes où elles ont été bénéficiaires d’un geste, d’une aide ou de toute autre marque honorifique ; mais aussi qu’elles sont poussées à s’endetter concrètement de par les charges de gestion familiale qui leur incombent partout et leur fait saisir tous les outils financiers qui s’offrent. Sans oublier le champ du care qui, aujourd’hui, exemplifie avec beaucoup d’ambiguïté les vertus féminines de soin et de sollicitude et pourrait laisser entendre que les femmes naîtraient a priori endettées, pour devoir face aux autres, tant faire et tant rendre, sans que l’on sache exactement de quelle dette il s’agirait. C’est pourquoi, laissant de côté don et échange dans l’optique de clarifier la problématique de formes de dettes spécifiquement appliquées aux femmes, dans la période actuelle, on replacera la dette, d’une part, au carrefour des axes conceptuels des rapports de domination et des imaginaires qui les supportent, d’autre part, en regard des normes de genre et de la globalisation financière présente.

Insistons tout d’abord sur le fait que la dette, qu’elle soit matérielle, monétaire ou simplement idéelle, bâtit, structure et traduit la domination qui lie le débiteur à son créancier : elle se nourrit dans l’imaginaire des positions assignées d’infériorité et de supériorité qui perdurent, au-delà du recouvrement, et impliquent pour son annulation hypothétique, une modification de la hiérarchie en jeu. Ainsi comprend-on que celles (et ceux) qui tentent d’échapper à un rôle subalterne socialement prescrit et y réussissent relativement se hissant jusqu’à une égalité formelle, éprouvent d’énormes difficultés à rayer dans leur esprit mais aussi à effacer dans les liens, l’idée d’une dette qui court et enveloppe éventuellement les relations d’une sorte de chaleur douce entretenue par les partenaires. La dette n’est donc pas la contrepartie d’un don, bien au contraire le don vient se greffer sur la dette comme une illusion qui légitime la domination. Les inégalités entre hommes et femmes qui se cristallisent dans le travail, les rémunérations salariales, la division des tâches, etc.
constituent ainsi les soubassements des diverses formes de dette qui
s’expriment et qui, dans chaque cas, commandent des constructions
imaginaires substitutives, compensatoires, justificatrices.

De surcroît l’émergence, le développement et la consolidation du genre comme ensemble de normes globales de gouvernance interviennent aujourd’hui sur le fond de rapports omniprésents de domination dont masculine, parés de dettes fictives insurmontables, subjectivées, bien au-delà de leurs dimensions concrètes palpables. Se déployant dans l’ensemble du monde, appelées à s’immiscer dans les entreprises, les institutions, les universités où elles devraient réorganiser la connaissance, si l’on en croit l’Institut du genre créé en 2013 en France sous la houlette du CNRS, les normes de genre viseraient à rétablir l’équité et la « justice » dans le traitement des femmes, reconnues objets de maintes discriminations. Cette intention vertueuse suscite des interrogations lorsqu’on la décrypte à la lumière de situations précises dans la configuration économique actuelle, caractérisée par la financiarisation du capitalisme. En effet il ne s’agit pas de donner de réels droits économiques et sociaux aux femmes — alors même qu’ils sont d’une manière générale, détruits — mais bien plutôt d’intégrer les femmes dans des rôles fragiles, tel celui d’auto-entrepreneure, au marché qui actuellement est institué dans une suprématie incontestable. L’auto-entrepreneuriat suppose un endettement favorisé par les outils financiers dont les formules se multiplient et les femmes sont donc conduites sur ces chemins précarisés où s’accumulent les dettes matérielles, monétaires et imaginaires.

Dans cette perspective les normes de genre, constituent un
accompagnement idéologique à la croissance de la finance auquel elles
apportent une touche morale, éthique, en se penchant sur le sort des femmes les plus démunies comme les programmes de développement le montrent avec acuité. À un autre niveau, l’expansion du marché, sa généralisation à l’ensemble de la quotidienneté à travers en particulier la consommation, ont des effets contradictoires sur le statut des femmes : derrière l’apparence d’une plus grande liberté, se cachent parfois des durcissements des normes sexuelles accentuant les logiques subjectives de la dette pour les femmes.

Nous nous proposons ici d’explorer ces différentes pistes d’analyse en
menant une réflexion comparative qui s’appuiera sur des exemples
contrastés pris en Inde, au Burkina Faso et en Chine. Dans un premier temps, nous nous attacherons à exposer les mécanismes généraux de la dette et du surendettement des femmes. Les femmes en milieu rural indien en constitueront une illustration pertinente. Puis nous nous déplacerons en
Chine où la restriction des naissances à un unique enfant — qui commence en 2013 à être remise en cause dans les organes mêmes du Parti — pèse de tout son poids sur les femmes, quelles que soient leur éducation et leur position professionnelle. Enfin nous nous tournerons vers le champ du
développement africain en portant l’attention sur les modalités de l’insertion
proposée à des femmes du Burkina Faso dans des projets de
commercialisation de leurs produits.

Les trois situations examinées nous amèneront à revenir en conclusion
sur la nature de la dette à l’articulation de deux points centraux : la dette est premièrement l’expression privilégiée d’un rapport hiérarchique
substantialisé ; elle se produit comme la marque de symbolisation et le
carcan symptomatique de positions hiérarchiques qui se veulent structurelles et non ponctuelles ou événementielles. Lorsque la différence sexuelle imbibe et pénètre la dette, qui devient sexuée, alors la tension entre contingence et essence s’accentue, s’aiguise au point que les femmes endossent une dette imaginaire pérenne. Cette dette immatérialisée est ostensible dans les dons de soi permanents des femmes à leurs proches pour lesquels elles sont infiniment louées car ils relèveraient de leur nature. Ces remerciements appuyés interdisent le tarissement de ces dons et encouragent leur flot ininterrompu muté en source d’identité.

Un second point concernant les rapports entre la sexuation de la dette et
les formes de l’État et du politique doit enfin être souligné.
Hypothétiquement, l’État constitue un recours pour les femmes qui
tenteraient de s’extraire des multiples dettes concrètes qui se capitalisent sur la dette abstraite qui les accable. L’égalité légale qu’est censé assurer l’État reste néanmoins très souvent formelle tant du fait des femmes et de la population que des représentants de l’État. Cette égalité est bifide lorsque les femmes sont renvoyées implicitement ou explicitement à leur groupe
d’appartenance religieuse ou ethnoculturelle comme cela peut être le cas par exemple en Inde. Les régimes autoritaires — État-Parti chinois, État de non droit burkinabé — laissent en outre particulièrement démunies les femmes qui souhaiteraient refuser les dettes dont on les charge : toute résistance comportementale est vite transformée en dissidence et opposition politique, mettant alors en danger celle qui réclame d’être libérée de ses dettes. En position dominée par consensus sur le contrôle social et politique nécessaire de leur corps, les femmes qui s’aventurent sur le chemin du désendettement mettent en scène individuellement ou collectivement des prémisses identiques : ainsi dans tous les mouvements féministes, les premiers mots d’ordre visent la maîtrise de la sexualité et de la procréation (contraception, avortement, liberté sexuelle), le droit à échapper à la maternité, au mariage, à la famille. Tout se passe comme si les rets de la dette gîtaient dans ces dispositifs physiques propres aux femmes ; néanmoins il faut renverser cette proposition et considérer que cette cristallisation de la dette au féminin sur le corps différencié est elle-même le nœud de l’édification des rapports de
domination qui sustentent l’endettement des femmes. Commençons par
l’exemple indien qui illustre avec force cette problématique.

La dette morale et financière des femmes rurales du Sud de l’Inde

À en croire un certain nombre d’indicateurs, le statut des femmes
indiennes, y compris rurales, aurait fortement progressé au cours des
dernières décennies. Elles sont de plus en plus éduquées, elles ont un
meilleur accès à l’emploi salarié et elles ont de moins en moins d’enfants.
Ce sont là des signes incontestables d’émancipation et d’autonomie
féminine, entend-on régulièrement dans la sphère politique mais aussi
scientifique. Une croissance économique soutenue, couplée à des mesures
généreuses de redistribution sociale en serait à l’origine. Ce type
d’affirmation, hélas, relève plus du fantasme que de la réalité. On prendra ici
l’exemple du Tamil Nadu, un État du Sud habituellement considéré comme
une réussite exemplaire de modernisation et de politique sociale. Derrière la
façade de certains indicateurs statistiques, un examen plus détaillé des
pratiques et des rapports sociaux montre à quel point la dette des femmes,
sous toutes ses formes, ne cesse de s’alourdir.

Que les femmes indiennes aient moins d’enfants leur permet
certainement d’allonger leur espérance de vie et diminuer leurs charges
domestiques, et il faut s’en réjouir. Mais ce déclin de fertilité s’accompagne
d’une discrimination grandissante à l’égard des petites filles. En 1961 on
comptait 976 fillettes de moins de 6 ans pour 1 000 garçons du même âge.
Depuis ce ratio n’a cessé de décliner, pour atteindre 914 en 2011. L’Inde du
Sud, pourtant réputée moins patriarcale, n’est pas épargnée.

Concernant l’emploi, le taux d’activité des femmes a fortement progressé
au cours de la seconde moitié du XXe siècle, mais décline depuis 10 ans. Les
femmes sont très largement surreprésentées dans les emplois non protégés et précaires, les emplois à domicile et le salariat journalier agricole. La
croissance économique et l’explosion urbaine offrent de nouvelles
opportunités aux jeunes ruraux, mais uniquement ceux de sexe masculin
(Heyer, 2013). Ces derniers sont de plus en plus nombreux à circuler entre
villes et campagnes et à exercer des métiers urbains, mieux payés et souvent mieux valorisés que le salariat agricole. L’aventure urbaine n’a rien d’un Eldorado, surtout pour les ruraux de milieux marginalisés (basses castes et sans terre). Gisement de main-d’œuvre docile et bon marché, elle donne naissance à de nouvelles formes de précarité, d’exploitation et de
dépendance (Breman et al., 2007). Mais si on la compare, toutefois, à
l’oppression des économies agraires villageoises, la circulation urbaine (très
peu de ruraux s’installent définitivement en ville) offre de nouveaux
horizons. Elle bouscule les hiérarchies antérieures et donne lieu à certaines
formes de mobilité sociale et d’émancipation, même si celles-ci restent très
relatives [2]. Les femmes, en revanche, restent cantonnées au village,
éventuellement à la zone industrielle voisine.

Dans ce processus de mobilité, aussi bien physique que sociale, la
capacité à consommer et dépenser devient un enjeu majeur des luttes
sociales. Même si les appartenances de caste et villageoise restent un
marqueur déterminant des identités, l’émergence du consumérisme bouscule les frontières préétablies. Les femmes ne sont pas entièrement exclues de ce processus. Les commerçants, qu’il s’agisse de vendeurs indépendants ou de grandes multinationales, ont parfaitement compris leurs contraintes et se déplacent dans les villages, à domicile, pour vendre bijoux, produits cosmétiques, vêtements ou ustensiles de cuisine. Ils le font à moindre frais puisqu’est privilégié le principe de vente pyramidale de type Tupperware, où les femmes elles-mêmes se créent un réseau de clientèle. Faute de revenus qui leur seraient propres, le rôle des femmes en tant que consommatrices reste toutefois marginal. Du fait de la généralisation de la dot et de l’explosion des dépenses qui lui sont associées, c’est surtout en tant qu’objets de consommation que les femmes participent à ce consumérisme grandissant.

Jusqu’à une période récente, la norme dominante dans le Sud de l’Inde
était celle des mariages isogames, c’est-à-dire entre familles de statut
identique, et c’était à l’époux et sa famille de verser une compensation
(le « prix de la fiancée »). Au cours des quarante dernières années, s’est
progressivement diffusée la pratique inverse, dominante dans le Nord du
pays (Kapadia, 1996). Ce sont autant les perspectives croissantes d’emploi
urbain, les investissements de plus de plus lourds dans l’éducation privée,
fort coûteuse, et les aspirations grandissantes à la mobilité sociale qui
conduisent les jeunes hommes et leurs familles à réclamer une dot, supposée compenser l’infériorité de la fille et de sa famille. Les montants dépensés, qui ne cessent de grimper au cours du temps, rythment cette course folle à la compétition sociale, symptomatique de l’époque contemporaine. La plupart des familles, y compris les plus démunies, dépensent des sommes astronomiques en espérant élever leur statut, le maintenir ou tout au moins éviter le déclin. Une partie de la dot relève du patrimoine — ou, éventuellement un lopin de terre — supposé compenser l’inégalité d’accès à l’héritage, mais en pratique les droits d’usage qu’en ont les femmes sont très limités. Le reste de la dot comprend des biens de consommation durable, notamment la motocyclette, désormais incontournable mais exclusivement à l’usage du mari.

Au final, nul doute que la croissance économique et les processus de
modernisation en cours dans les campagnes du Sud de l’Inde
s’accompagnent d’un processus de dévalorisation continue de la condition
des femmes (Kapadia, 2002). Politiques d’assistance sociale, de
développement rural et d’« empowerment » des femmes devraient permettre de compenser cette dégradation, argueront certains. Là encore, hélas, l’analyse des pratiques n’incite guère à l’optimisme. Il existe une vaste panoplie de programmes publics d’assistance, supposés bénéficier en priorité aux femmes car recouvrant le domaine dit de la reproduction. Mis en œuvre dès le lendemain de l’indépendance, ce soutien à la reproduction familiale a toujours été une composante majeure des gouvernements successifs du Tamil Nadu, quelle que soit leur obédience politique.

Aujourd’hui les familles rurales ont droit à des coupons d’alimentation, des subventions pour l’habitat, des connexions au gaz et des repas scolaires gratuits, ainsi qu’à toute une série de biens de consommation durable tels que bicyclettes, télévisions, mixeurs, ventilateurs, etc. Certaines mesures visent exclusivement les jeunes filles, avec par exemple des subventions dédiées à leur éducation puis à leur mariage. Depuis le tournant du millénaire, ce volet social est complété par tout un éventail de mesures visant à l’« émancipation » des femmes, financées par le gouvernement ou des bailleurs internationaux, et mises en œuvre le plus souvent par des ONG locales. Le microcrédit en constitue l’archétype, et il vise en majorité une clientèle féminine. Enfin depuis 2006, l’État central a mis en place un
programme ambitieux d’emploi, visant à octroyer 100 jours de travail par an, payés au salaire minimum pour toutes les familles rurales pauvres. Les
femmes, ici encore, sont la cible prioritaire. Les effets de ce programme sont
fort variables selon les régions et les volontés politiques locales. Dans
certains territoires, ils ne sont pas négligeables. Les femmes reçoivent ainsi
un petit complément de salaire, pour un travail souvent moins pénible que le salariat agricole habituel. Ce type d’occupation, toutefois, reste peu valorisé, et largement moins bien payé que les emplois urbains réservés aux hommes.

L’analyse des effets du microcrédit nous révèle une autre facette de la
dette des femmes, non plus symbolique et imaginaire, mais financière. Le
microcrédit est supposé permettre aux femmes de créer une activité
génératrice de revenu, puis par effet de ruissellement de mieux négocier leur position au sein de la famille, du village et de la société dans son ensemble. Les écueils de cette vision individualiste et économiciste de l’émancipation féminine, entendue comme maîtrise de sa propre force de travail et non comme lutte collective et politique ont déjà été largement dénoncés (Falquet, 2008). Ont également été pointés du doigt les mythes du microcrédit comme outil de création d’emplois (Servet, 2006). Ici en l’occurrence, l’essentiel des prêts est utilisé pour nourrir la famille, payer le médecin ou des frais d’hôpitaux, acheter des médicaments, rembourser d’anciennes dettes, rénover l’habitat, parfois acquérir des biens de consommation, etc. Ce qui nous intéresse ici, ce sont leurs effets sur la dette des femmes.

Contrairement à un préjugé courant chez un grand nombre de promoteurs
du microcrédit, les femmes sont déjà insérées dans des circuits financiers
multiples. Même s’il existe des variantes en fonction des milieux et des
groupes sociaux, dans le contexte étudié ici on observe que les femmes ont
très souvent la responsabilité de gérer les budgets familiaux – équilibrer
recettes et dépenses – mais sans avoir le contrôle des revenus. Quel que soit le montant versé au pot familial par les différents membres de la famille, les femmes sont sommées d’assurer la sécurité alimentaire quotidienne et de faire face aux aléas, qu’il s’agisse de soigner les enfants, aider une voisine dans le besoin, accueillir des visiteurs non attendus, contribuer à une cérémonie imprévue, etc. En cas de manque, les femmes sont facilement accusées d’être mauvaises gestionnaires ou dépensières. Assumer ce rôle sans se plaindre ni quémander est à la fois une question de réputation et d’honneur personnel.

Face à la faiblesse mais aussi à l’irrégularité des revenus, elles n’ont souvent d’autre choix que de multiplier les circuits financiers, jonglant avec une infinité de pratiques d’épargne et d’emprunt. Voisines, prêteurs ambulants, prêteurs sur gage, épiciers, notables locaux
sont les créanciers les plus fréquents. L’épargne prend la forme de bijoux,
susceptibles d’être mis en gage à tout moment, mais aussi de prêt à autrui — les femmes sont à la fois débitrices et créancières et prises dans une
incessante circulation d’argent, de biens et de services. Face à cette pression
constante, toute nouvelle source de liquidité est donc bienvenue et les
femmes sont donc très demandeuses de microcrédit. À défaut de
l’émancipation tant proclamée, le microcrédit leur permet de mieux assumer
leur rôle de gestionnaire des budgets familiaux.

S’intéresser à la dimension morale et sociale de la dette — ce qu’elle
révèle en termes de statuts sociaux et de positionnement dans les hiérarchies locales — est également très instructif. Certaines dettes peuvent être qualifiées de familiales, au sens où les différents membres de la famille,
hommes et femmes, sont en lien avec le créancier et négocient
conjointement les modalités de l’emprunt. Mais nombre de dettes sont
individuelles et très sexuées. Les femmes sont spécialisées dans les dettes
d’urgence, les hommes dans les dettes d’investissement, de nature
économique ou sociale. Les premières sont socialement dégradantes. Les
secondes sont plutôt valorisantes. S’endetter pour joindre les deux bouts est
un signe de vulnérabilité. En revanche s’endetter pour des rituels sociaux et
religieux, l’éducation des enfants ou l’habitat est porteur de reconnaissance
et de respect.

L’endettement témoigne des sacrifices et des risques que le
débiteur supporte afin d’assumer ses responsabilités et ses obligations. Par
ailleurs emprunter de grosses sommes exprime la largesse du réseau social,
la capacité (des hommes) à activer ce réseau et à susciter la confiance de
leurs créanciers potentiels. Dans un contexte où la solvabilité est affaire de
réputation beaucoup plus que de patrimoine et de garantie matérielle, il
existe une superposition étroite entre réputation et solvabilité, mais
uniquement pour les hommes. Pour les femmes au contraire, emprunter de
larges sommes a de grandes chances d’entacher leur moralité. Ce sont
surtout les hommes qui sont capables de prêter des montants conséquents.
Or pour les débitrices, que leur créancier soit de sexe opposé, à moins
d’appartenir à un cercle connu de la famille, suscite nécessairement
suspicion et réprobation. Dans l’imaginaire collectif, seule la séduction ou
l’offre de son corps peut permettre à une femme de convaincre un créancier. Et cet imaginaire collectif n’est pas dénué de tout fondement, tout simplement parce que les femmes n’ont guère d’alternative. Qu’il s’agisse d’octroyer des prêts ou d’éponger une dette, nombre de prêteurs ont recours au harcèlement sexuel. Par ailleurs, lorsque les femmes ont des amants, ceux-ci sont souvent leurs premiers créanciers.

Le microcrédit peut avoir l’avantage de représenter une source
d’endettement légitime et dénuée de toute suspicion. Les femmes sont
nombreuses à insister sur ce point lorsqu’elles comparent les différentes
dettes avec lesquelles elles jonglent au quotidien. Lorsqu’elles ont le choix,
l’arbitrage entre le coût financier et le coût moral de la dette est un critère
essentiel. Cette aura du microcrédit, hélas, résiste mal à la pratique. Dans
certains cas, acculés à des pressions de rentabilité croissante — le microcrédit est aussi un immense marché — certains agents de crédit n’hésitent pas à harceler leurs clientes, notamment en exploitant l’une des principales ressources des femmes — leur corps ou celui de leurs filles — provoquant désespoirs et suicides. Ce type de dérive est probablement marginal [3], mais il lève le voile sur la constance de l’entremêlement des différentes dettes féminines.

Le quotidien des femmes rurales indiennes met ainsi en évidence la
multiplicité des formes de dette auxquelles les femmes sont acculées ainsi
qu’un trait commun : qu’elle soit symbolique ou financière, cette dette
féminine est indissociable du contrôle de leur corps et de leur sexualité. Et
qu’il s’agisse de la migration urbaine, de l’adoption de nouveaux standards
de consommation ou des politiques de développement, ces trois traits
majeurs de l’évolution des campagnes indiennes renforcent plus qu’elles ne
soulagent la dette des femmes, sous toutes ses formes. Tournons nous
maintenant vers la Chine où le développement de la consommation a là aussi contribué à transformer les dettes des femmes.

Notes :

[1Cet article de Isabelle Guérin, Magalie Saussey et Monique Selimest est tiré de Dette de qui, dette de quoi ? Une économie anthropologique de la dette. Sous la direction de Bernard Hours et Pepita Ould Ahmed (L’Harmattan).

Bernard Hours est anthropologue. Il a travaillé au Vanuatu, au Cameroun, au Bangladesh, au Laos, au Vietnam, en Ouzbékistan, et désormais en Chine. La globalisation, les ONG, l’humanitaire sont au cœur de son travail actuel.

Pepita Ould Ahmed est économiste à l’IRD. Elle a travaillé en Argentine, au Maroc et en Russie. Ses travaux portent sur la monnaie et les formes de pluralité monétaire, les monnaies locales et sociales, les discours et les pratiques de la dette.

Ont participé à cet ouvrage : Eveline Baumann, Laurent Bazin, Françoise Bourdarias, Bernard Castelli, Mouhamedoune Abdoulaye Fall, Isabelle Guérin, Antoine Heemeryck, Bernard Hours, Hind Malanaïne, Jean-Yves Moisseron, Pepita Ould Ahmed, Hélène Roux, Magalie Saussey, Monique Selim, Jean-Michel Servet et Tassadit Yacine. Voir notamment dans cette même publication : Tassadit Yacine, La dette ou comment se défaire de la corde autour du cou ; Eveline Baumann et Mouhamedoune Abdoulaye Fall, Représentations de la dette et microcrédit au Sénégal ; Hélène Roux,
« L’affaire Agresami » : de l’usage de la dette comme arme politique.

[2Pour plus de détails sur ce point, voir par exemple Guérin et al., 2011.

[3Probablement marginal dans l’État du Tamil Nadu où le microcrédit est en large partie le fait de politiques populistes moins regardantes sur les remboursements, ce type de pratique
semble beaucoup plus fréquent dans l’État voisin de l’Andhra Pradesh.

P.S. :

Suite Endettement et dettes imaginaires des femmes (2).

Photos CP.



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