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Alain Musset
Une Amazone nommée Barbarella : science-fiction et loi du genre (1)
Le sexisme traditionnel de la science-fiction
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 4 janvier 2014

par C.P.
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Les auteurs et scénaristes de science-fiction n’ont sûrement jamais lu l’un des textes fondateurs de la réflexion critique sur les formes et les pratiques de l’oppression masculine envers les femmes, à savoir L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État publié par Friedrich Engels en 1884. Il n’en reste pas moins vrai que, dès l’origine, ce genre littéraire longtemps considéré comme mineur a posé la question de la place de la femme dans les sociétés futures afin de mieux revenir sur celle qu’on leur réservait dans le monde contemporain [1].. Dans le miroir à peine déformant de la science-fiction, l’image monolithique et oppressive du patriarcat ne sort pas grandie même si, en apparence, les personnages féminins des romans ou des films de science-fiction se caractérisent principalement par leur joli minois, leurs longues jambes dénudées ou leur généreux tour de poitrine.

Cette règle d’or — que l’on peut considérer comme une des lois du genre, n’épargne pas les héroïnes de l’avenir ou de l’ailleurs qui prétendent à un autre destin. C’est en particulier le cas de Barbarella, crée par Jean-Claude Forest en 1962 pour vivre des aventures débridées. Présentée à l’époque comme un modèle de la femme moderne vivant librement sa sexualité,
elle a surtout excité l’imagination des mâles qui rêvaient de ses appâts.
Ce personnage marquant a certes changé le monde de la BD adulte grâce
à son érotisme de bon aloi, mais on peut à juste titre se demander s’il
s’agit vraiment d’une figure féministe. Le fait que Kesselring, éditeur
très marqué à gauche, ait publié une partie de ses aventures ajoute à
la confusion. Le paradoxe a été accentué en 1968 avec la sortie du film éponyme de Roger Vadim avec dans le rôle-titre la très suggestive Jane Fonda (figure 1). Celle-ci, par la suite, a d’ailleurs regretté d’avoir participé
à cette fade érotisation d’un personnage féminin dont le prétendu
message libérateur n’était qu’une invitation à la masturbation masculine.


Figure 1. Dans le film de Roger Vadim, la Barbarella de Jean-Claude Forest perd toute prétention féministe et Jane Fonda se retrouve transformée en une sorte de Brigitte Bardot intergalactique.

La question est d’autant plus importante que la science-fiction n’a pas attendu les travaux de l’anthropologue Gayle Rubin, célèbre pour son combat contre toutes les formes d’oppression de sexe et de genre, pour remettre en cause les schémas d’organisation de nos sociétés figées dans des rapports inégalitaires et génératrices de persécutions envers les individus et les groupes considérés comme déviants à cause de leur orientation sexuelle. Dès 1960, dans Vénus + X, Théodore Sturgeon se demandait si le salut du genre humain ne pouvait pas venir d’un troisième sexe ou bien de la combinaison harmonieuse des deux que nous (re)connaissons mais qui s’opposent autant qu’ils se complètent.

Il est vrai que les femmes auteurs de science-fiction ont sans doute apporté sur ce thème une vision plus revendicatrice dont les origines remontent au discours féministe des années 1960-1970. C’est en particulier le cas de Joanna Russ qui publie en 1975 un roman ayant fait date, The female Man, dont le titre en français est une véritable trahison : L’autre moitié de l’homme. Il serait pourtant hasardeux de diviser selon leur genre les auteurs et auteures de science-fiction qui, directement ou indirectement, ont traité la question des relations hommes/femmes dans leurs écrits, comme s’il existait un style ou une cosmovision déterminé a priori par le sexe — même si la revendication consciente et assumée d’une appartenance sexuelle, au sein d’une société donnée, joue incontestablement un rôle important dans le choix des sujets traités et dans la manière de les aborder [2].

Le sexisme traditionnel de la science-fiction

Si l’on s’en tient à l’imagerie traditionnelle des films de série B ou Z, il ne fait pas de doute que le rôle de la femme dans la science-fiction se limite souvent à celui de strip-teaseuse plus ou moins consentante qui permettra de mettre en valeur la grandeur d’âme, les muscles, le cerveau et le sex-appeal du héros chargé de défendre la planète Terre contre des hordes d’envahisseurs extragalactiques (ou de tout autre ennemi de l’humanité) – sans compter toutes les situations dramatiques où les jeunes filles doivent sortir en chemise de nuit dans la rue, ce qui permet au spectateur de jouir d’une vue imprenable sur leur anatomie (figure 2).


Figure 2. Dans Day the World Ended, de Roger Corman (1955), la pulpeuse Louise Maddison (Lori Nelson) doit affronter des hommes transformés en mutants suite à une guerre atomique.

Dans ce domaine, la littérature de gare n’est pas en reste, en particulier dans la mythique collection Anticipation des éditions Fleuve Noir. Comme on peut le constater avec La cité de l’éternelle nuit de Robert Clauzel, les femmes ne sont souvent pour les hommes que des proies ou des pièges, à l’image de la jeune Bleuet rencontrée par Aad dans la cité en ruine : « Elle était de taille moyenne et vêtue d’une robe lilas, elle aussi déchirée, qui laissait voir ses cuisses et ses épaules potelées. Elle avait une poitrine agressive et ferme » [3]. G. Morris utilise la même technique dans La pire espèce, troisième volet de sa trilogie de l’Apocalypse, même s’il n’hésite pas à faire le grand écart entre des considérations supposées féministes et la mise en scène de nombreux corps féminins exposés à tous les outrages afin d’attiser la concupiscence de ses lecteurs.

C’est ainsi que la jeune et belle Vanessa devient la présidente d’un pays en train de se reconstruire après les années de tourmente des Grandes Hécatombes. Cependant, quand elle apparaît, la foule ne crie pas « vive la présidente » mais bien : « vive le président ! ». Dans un grand élan de solidarité avec les femmes opprimées, l’auteur en profite pour signaler que de telles acclamations s’ancrent dans une longue tradition de domination sexiste : « Toujours cette fiction sémantique (à peine) polie dont l’un des objectifs est de prévenir, dans le cerveau faible des donzelles, toute notion d’un éventuel changement du statut de la femme que pourrait engendrer l’élection à la présidence d’un de ces êtres incomplets, sans barbe au menton et service trois-pièces » [4]. La présidente Vanessa essaie d’ailleurs, mais sans succès, de limiter la pratique de la polygamie qui a fait de la femme un simple objet au service de son seigneur et maître, tout comme elle échoue à faire appliquer une loi punissant le viol d’une très lourde peine.

Une dénonciation complaisante des violences faites aux femmes permet à G. Morris d’enchaîner les scènes destinées à flatter les fantasmes masculins. Au fil du roman, les femmes se présentent toutes avec les seins nus parce que c’est la mode dans ce futur apocalyptique très porté sur le sexe (figure 3). Quant à la présidente Vanessa, elle subit des attouchements et se fait violer à plusieurs reprises. Le romancier n’hésite jamais à donner tous les détails de l’acte, si possible accompli par de véritables brutes aux pulsions répugnantes.


Figure 3. La couverture du roman de G. Morris permet de comprendre tout de suite quel est le principal intérêt de sa lecture, même si certains passages paraissent soutenir la cause des femmes.

Le comble de l’hypocrisie est atteint à la fin de l’ouvrage, alors que le
lecteur a été continuellement ballotté entre dénonciation de la violence
de genre et descriptions sordides de scènes de viol. On y découvre que l’effondrement de la société occidentale a été provoqué par la diffusion
de la pilule contraceptive qui a libéré l’esprit des femmes mais leur a fait perdre le contrôle de leur corps. Cette émancipation aliénante, résultat
de luttes historiques pour atteindre l’égalité avec « l’autre sexe », n’a
fait qu’accélérer la destruction du corps social fondé sur la crainte et le respect d’une maternité non voulue : « Voilà pourquoi je dis que les
femmes ont préparé ce monde, Éric ! Parce qu’elles ont tout perdu…
Après avoir cru tout obtenir ! Parce que sous prétexte de libération…
Elles se sont forgé des chaînes encore plus lourdes » [5].

Dans 1973… et la suite, F. Richard-Bessières ne s’embarrasse pas de précautions inutiles pour en revenir à l’essentiel quand il s’agit de relations entre les deux sexes. Après cent ans passés en hibernation, Jean Durand découvre un monde où tous les problèmes ont empiré. La Terre compte désormais cent milliards d’habitants obligés de vivre dans des espaces confinés, au milieu d’une atmosphère empuantie et polluée par les fumées, les gaz empoisonnés et les pesticides. Effaré par le monde hideux qu’il découvre il finit par se retrouver avec la charmante Corinne avec qui il
va pouvoir enfin faire l’amour, ce qui lui permet d’exprimer tout son sens
de la supériorité masculine : « À dire vrai, personne ne lui a encore jamais fait un zoum-zoum pareil. La science, la vieille science, bien sûr, doublée
de l’authentique et indéniable supériorité psychologique du mâle sur la femelle ! Ah ! Casanova. Dans le cœur d’un homme, il y a toujours un
petit Casanova qui sommeille » [6].

Avec les cycles de JAG (Zeb Chillicothe) ou du Survivant (Jerry Ahern), on va encore plus loin dans l’exploitation virtuelle du corps féminin. On y retrouve tous les ingrédients du machisme consensuel qui permet d’exciter l’imagination des lecteurs mâles émoustillés par des couvertures torrides et par des récits répétitifs de viols et d’humiliations diverses subies par des femelles aux gros nichons (figures 4 et 5). Dans Les damnées, John Thomas Rourke doit ainsi aller délivrer des jeunes femmes soumises au bon vouloir d’un tyran post-apocalyptique, le colonel Salomon, qui veut repeupler sa ville de Wapiti Town en attendant de s’attaquer au reste du monde. Enfermées presque nues dans des cages aux solides barreaux, les jeunes filles razziées au cours de sanglantes expéditions militaires attisent la convoitise des mâles alléchés par l’odeur du gibier féminin.

Mais le machisme de Jerry Ahern ne se limite pas à la description détaillée des sévices subis par les victimes de Salomon et de ses sbires, il imprègne aussi, de manière plus homéopathique et plus banale, la description des relations qu’entretiennent tous les hommes de pouvoir avec leurs subordonnées de sexe féminin. C’est en particulier le cas de la secrétaire de Morrison, une « souriante pépée », aux dires de l’auteur : « « Myrna avait des jambes splendides, dorées comme miel, et une démarche au déhanchement accentué. Son ravissant valseur se trémoussait avec la régularité d’un métronome » [7]. Ce type de récit caractéristique d’un machisme tranquille et assumé ne se distingue pas des autres littératures du même niveau et de la même époque dans le domaine de l’aventure, de l’espionnage ou du roman policier.

Il faudra attendre le grand retournement opéré par Ridley Scott dans le premier Alien (1979) pour qu’une scène d’effeuillage soigneusement orchestrée par le metteur en scène puisse changer les règles du jeu. À la fin du film, en mini slip et débardeur moulant, Sigourney Weaver se défend contre son agresseur xénomorphe dans une scène d’une rare violence qui ne lui enlève ni sa féminité, ni son charisme (figure 6). On est loin de ces donzelles effarouchées fuyant devant des godzillas de pacotille qui, avant l’arrivée du lieutenant Ripley, ont trop longtemps hanté les salles obscures des cinémas de quartier.


Figure 6. Réfugiée dans sa capsule de sauvetage, Ripley se déshabille sans le savoir sous les yeux d’un Alien agressif. Tous les spectateurs ont alors pour Sigourney Weaver les yeux du xénomorphe.

Ce n’est pourtant pas dans ses excès, même les plus vulgaires, que le sexisme de la science-fiction peut parfois s’étaler sans pudeur en remettant la femme à la place qui lui revient dans un monde dominé par les hommes. C’est le cas dans Ravage, de René Barjavel, connu pour son soutien au programme de rénovation nationale lancé par le maréchal Pétain dans la France de Vichy avec l’aimable collaboration du IIIe Reich. Après l’effondrement de la civilisation occidentale, François Deschamps devient le chef des communautés rurales qui vont régénérer le pays en faisant table rase du passé. Dans ce monde de paysans robustes situé aux antipodes des sociétés urbaines et décadentes du passé, le rôle dévolu aux femmes se limite au statut sacré de mère : « Vous êtes nombreuses. Nous sommes rares. Vous êtes comme des champs de terre riche qui attendent le laboureur. Il faut que chaque parcelle de cette bonne terre connaisse le soc de la charrue. Vous n’avez pas le droit de rester incultes » [8].

La métaphore classique du soc (le pénis masculin) qui va creuser son sillon dans le champ (ou pénétrer le vagin de la femme) est un grand classique du discours destiné à assurer la domination de l’homme sur le sexe « faible », considéré comme passif et fertile. On la retrouve magnifiée dans le poème Baudelaire, Femmes damnées, qui exalte l’amour saphique de Delphine pour Hippolyte afin de rendre plus évidente la brutalité de la pénétration du sexe mâle dans celui de la femme : « Mes baisers sont légers comme ces éphémères/ Qui caressent le soir les grands lacs transparents,/ Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières/ Comme des chariots ou des socs déchirants ; / Ils passeront sur toi comme un lourd attelage/ De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié... ».

Après la Libération, loin de renier son point de vue sur la condition féminine, Barjavel persiste et signe dans Le diable l’emporte, publié en 1948. De nouveau fasciné par la fin du monde, il imagine que la Terre est menacée par une nouvelle guerre totale qui en finira une fois pour toute avec l’humanité. Pour préserver l’avenir, M. Gé héberge dans une arche secrète douze hommes et douze femmes qui seront les Adam et Ève du futur. Si la virginité n’est pas nécessaire (seule trois femmes n’ont pas connu d’homme avant leur enfermement) les critères de sélection sont très simples : elles doivent êtres jeunes, jolies, assez grandes, en bonne santé et, surtout, être larges de hanches — signe d’une bonne prédisposition pour la grossesse et l’accouchement.

Cependant, le machisme ironique de Barjavel joue ici avec les clichés et les lieux communs. C’est ainsi que les femmes réunies dans l’arche trouveront dans une salle tout le matériel nécessaire pour se distraire et passer le temps, à savoir : « de quoi coudre, tricoter, découper, repasser, peindre, lire, écrire, faire et écouter de la musique, de quoi denteler, broder à l’aiguille, au crochet et au canevas ; et même un stock de chaussettes d’hommes, neuves, dans lesquelles des trous avaient été pratiqués pour leur permettre, si l’envie leur en venait, de repriser » [9].

Dans un de ses derniers romans, Une rose au Paradis, Barjavel passe tranquillement du machisme ironique au féminisme paternaliste, tout
en restant dans le registre confortable du second degré. Madame Jonas, choisie avec son mari pour repeupler le monde après la prochaine guerre, signale ainsi à sa fille que, s’il y a des survivants à la surface de la planète, on trouvera surtout des survivantes parce que les femmes ont l’habitude d’assurer les tâches les plus nombreuses et les plus pénibles.
Elles sont donc naturellement plus résilientes que les hommes :
« C’est bien plus résistant, les femmes ! Ça travaille deux fois plus,
une fois dehors, une fois à la maison, ça endure tout, les grossesses, le métro, la vaisselle, le mari ! » [10]. Dans une scène digne du théâtre de vaudeville,
elle n’hésite pas à brandir la menace de la perfide Parisienne qui risque
de lui voler son homme dès qu’il sera sorti à la surface. Bien entendu,
elle enseigne aussi à Jif que les pères et les époux croient toujours commander mais que ce sont en fait les femmes qui décident.

Cette prédisposition naturelle fait qu’il incombe à leurs congénères d’assurer la tenue du foyer, selon une logique de partage inégal des tâches correspondant à une dimension sexuée des rapports sociaux : « Dans une famille, c’est toujours la mère qui se charge des besognes déplaisantes : laver le derrière du nourrisson, nettoyer le parquet, saigner la poule ou écorcher le lapin pour que la famille vive » [11].

Notes :

[1Voir à ce sujet l’ouvrage de Carlen Lavigne, Cyberpunk Women, Feminism and Science Fiction : A Critical Study, McFarland, 2013

[2Voir à ce sujet le recueil de nouvelles féministes Despatches from the frontiers of the female mind, édité en 1985 par Sarah Lefanu et Jen Green.

[3Robert Clauzel, La cité de l’éternelle nuit, Paris, Fleuve Noir, Anticipation, 1983, p. 92.

[4G. Morris, La pire espèce, Paris, Fleuve Noir, Anticipation, 1985, p. 15.

[5G. Morris, Ibidem, p. 183.

[6F. Richard-Bessières, 1973… et la suite, Paris, Fleuve Noir, Anticipation, 1973, pp. 201-202.

[7Jerry Ahern, Le survivant n°12 : Les damnées (The Rebellion), Paris, Plon, 1987, p. 108.

[8René, Barjavel, Ravage, Paris, Folio, 2009 (1943), p. 296.

[9René, Barjavel, Le diable l’emporte, Paris, Folio, 2008 (1948), p. 89.

[10René, Barjavel, Une rose au paradis, Paris, Pocket, 1982, p. 134.

[11René, Barjavel, Ibidem, p. 164.



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