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Frédéric Thomas
Crise des mots
Daniel Blanchard (éditions du Sandre)
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 11 mars 2014

par C.P.
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Difficile de rendre compte de ce livre, qui rassemble trois essais où, comme son titre l’indique, il est question de la crise des mots ; plus précisément, de la manière dont la crise sociale se traduit aussi dans un rapport fonctionnel, instrumental, marchand avec le langage. L’un des intérêts du livre est de situer cette crise au cœur de la société capitaliste contemporaine. Celle-ci, en effet, se distingue par sa mobilité, « cet impératif de mise en crise » (p. 133) et son caractère mensonger, dont Blanchard développe l’analyse notamment à partir du parcours moral de Claude Eatherly, le pilote de l’avion de reconnaissance qui a donné le signal du largage de la bombe sur Hiroshima. Par ailleurs, en faisant de chacun un manager, « un centre de calcul », reproduisant un « arrachement à soi-même », elle reconduit en réalité « le salariat et le capitalisme, cette scission entre le travailleur et sa force de travail » (p. 199).

Mais ce livre vaut également témoignage en lien avec une expérience à la fois personnelle et collective, riche et accidentée. En effet, Daniel Blanchard fut, pendant des années, l’une des figures importantes de Socialisme ou Barbarie (1949-1967) ; d’autant plus importante qu’il fut le premier point de contact avec Guy Debord. Ensemble, en juillet 1960, ils écrivent Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire et Blanchard revînt sur cette « rencontre objective » dans un beau et dense texte : Debord, dans le bruit de la cataracte du temps [1]. C’est dans le premier des textes qui composent ce livre que l’auteur revient longuement sur ce qu’il considère comme l’aventure passionnée et passionnante de Socialisme ou Barbarie (p. 23). Mais de l’interroger à partir de la crise personnelle, qui a affectée Blanchard, le jour où le fait s’est imposé à lui qu’il s’ennuyait au sein du groupe, qu’il ne faisait plus que fonctionner (p. 25). Nul doute que cette crise fut aussi un moment inaugural, qui ouvrait la voie à la poésie (son premier recueil publié — Cartes —– date de 1970). Peut-être, d’ailleurs, tous ces livres partent-ils et reviennent-ils à ce point, à ce moment qui constitue paradoxalement comme leur centre de gravité ? Ou de vertige.

La puissance des écrits de Blanchard est que cette crise ne s’est pas traduite – comme pour nombre d’anciens gauchistes – par la séparation, puis l’opposition entre littérature et politique. Leurs liens demeurent organiques. Ainsi, l’auteur explore l’union du discours théorique et de la parole singulière au regard des conditions qui leurs donnent « une véritable vertu critique » (p. 28) ; telle qu’elle avait pu se développer un temps au sein de Socialisme ou Barbarie. Ces conditions renverraient à « une crise du regard » et à « une certaine configuration de la réalité mouvante de l’histoire » qui chargent la voix et la recherche théorique d’un élan particulier, en les jetant en avant dans « la crise du réel – la crise qu’est le réel » (c’est l’auteur qui souligne, p. 29-32). Se faisant, il analyse les transformations au sein de Socialisme ou Barbarie où, à partir de 1962 et de la nouvelle orientation donnée par Castoriadis, le groupe allait perdre « quelque peu de vue la vie réelle, concrète de la société » (p. 15-16) pour se concentrer sur un travail théorique – essentiellement l’œuvre de Castoriadis – certes très fécond, mais qui n’était plus intimement liée à une expérimentation pratique.

Blanchard a voulu ce livre comme une « balle traçante » (p. 218). À la question de l’« ici » qui revient de manière obsédante dans plusieurs de ses livres – titre d’un récit (Paris, 2001), ayant des affinités évidentes avec le premier texte de Crise de mots ; interrogation centrale (comment sortir d’ici) de son roman Fugitif (Paris, 1994) et de plusieurs de ses poèmes [2] –, il semble s’être avancé dans ce bel essai jusqu’à le fondre avec la question du « maintenant ».

Notes :

[2« On est d’ici : de sous la lampe, de la table nue, de la chaux des murs – même en allé.

D’ici : de la strie qu’on fait, à force, dans la pierre du seuil, en poussant la porte, en revenant.

(Quand ici, c’est ici à pleurer : cette porte poussée, ces tomettes jusqu’aux murs blancs, ce reste de jour aux carreaux, cette table nue sous la lampe, ce silence d’après l’effondrement ». Daniel Blanchard, La conversation reprend, Paris, 1993, p. 78.

P.S. :

http://dissidences.hypotheses.org/3563

Ce compte rendu de Frédéric Thomas a été publié en juillet 2013 dans la revue
Dissidences : http://dissidences.hypotheses.org/



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