DIVERGENCES 2
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Larry Portis
L’Attente
Article mis en ligne le 7 octobre 2012

par C.P.
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L’obscurité s’était installée, mais les dernières lueurs du ciel découpaient la forme des objets familiers dans la pièce. Claude avait éteint la télé en entendant des pas approcher, il était assis et écoutait… Cela pourrait aussi bien se passer à Paris ou en Haute Provence où sa mère demeurait… Le même silence, la même densité de silence.

Le silence rythmait cependant sa vie et son espace. Peut-être aurait-il du louer un petit appartement dans les étages plutôt qu’au rez-de-chaussée où n’importe quel voisin pouvait le déranger ou surveiller ses moindres mouvements. Mouvements, « comme si je pouvais me remuer ! » marmonna Claude.

Son récent et extraordinaire embonpoint l’amusait. Il n’était plus à présent nécessaire de s’adresser aux autres pour se faire remarquer. Sa formidable stature valait tous les discours. Un homme énorme et brillant, aux réparties promptes et cinglantes, dérangeait la plupart des interlocuteurs. Il lui suffisait de les fixer d’une certaine manière pour avoir l’avantage de l’offensive. Certains étaient à coup sûr dégoûtés par son obésité, mais ceux-là l’intéressaient peu. Les autres étaient intrigués par sa corpulence, presque toujours. Comment et pourquoi un homme de la réputation de Claude avait-il pu “se laisser aller jusque-là ?”

« La question est naturelle après tout », murmura-t-il.

« Mais qu’ils se le demandent ! » pensa-t-il encore. Les pas dépassèrent la porte d’entrée et s’éloignèrent dans le corridor.

Claude se tamponna le front avec un mouchoir. Il faisait lourd et il transpirait. Pourtant il avait l’habitude de la chaleur.

« Comme il faisait chaud le jour où j’ai rejoint le maquis ! J’étais essoufflé ce matin-là en empruntant le chemin des montagnes ». Dans son souvenir, le soleil dardait violemment ses rayons et chauffait les pierres sous les pieds. À un endroit désigné, il avait rendez-vous, un rendez-vous important qui devait changer sa vie. Il en était convaincu : ce matin de juillet devait marquer son entrée dans le monde des hommes. Il avait 16 ans.

Et tel fut le cas. Dans le maquis, il fut l’égal des autres compagnons en dépit de son âge. Il était fier d’avoir été recruté par Roger, le menuisier, car il n’était pas du village. Claude était né à Paris et avait vécu la plupart du temps dans la capitale, mais il se sentait proche des colline de Provence et de ses habitants. Quatre ans déjà… Quatre ans que Claude, sa mère et son jeune frère avaient quitté, en pleine débâcle, l’appartement de la rue de l’Assomption et étaient partis s’installer dans la maison de campagne de sa grand-mère maternelle. Tout d’abord pour échapper à l’invasion allemande, ensuite parce que l’engagement de son père à Londres, auprès du général de Gaulle, était connu. Dans ce village isolé de Provence, le danger était moindre.

« Mon père, une image floue dans ma mémoire » Claude imaginait son père grand — une ombre élégante —, plus comme une force que comme quelqu’un de vivant. Il est vrai qu’Emmanuel d’Austerveil était le père de Claude avant tout pour avoir assumé financièrement les besoins de la famille. Avocat international, homme austère, il n’était que rarement auprès des siens et personne ne semblait regretter son absence. Finalement, l’homme politique avait des responsabilités qui transcendaient les besoins domestiques. Et qui pouvait dénier à Monsieur d’Austerveil — même sa femme l’appelait ainsi — le fait d’être un exemple pour ses enfants et tous ceux qui l’approchaient. Cette caractéristique avait été renforcée depuis le début de la guerre et l’Occupation de la France. C’est à la demande de Charles de Gaulle que Monsieur d’Austerveil était parti à Londres et était devenu l’un de ses proches conseillers. Aux yeux de Claude, son père s’était alors mué en personnage mythique. Et cela ajoutait encore une dimension à son statut déjà élevé.

Au moment de l’Appel du 18 juin 1940, lorsque son père avait rejoint les forces armées de la France libre, Claude n’avait que 12 ans. En mai 1944, il ralliait les forces intérieures de la Résistance, conscient que cet engagement était une manière de suivre les pas de son père. « Rejoindre la lutte », c’était ce qui comptait le plus à cette époque.

Au souvenir de son idéalisme, Claude murmura à nouveau, « comme j’étais naïf tout ce temps où je grimpais dans les montagnes. Mes joues s’enflammaient de fierté. Mon père serait heureux d’apprendre que son fils s’était insurgé contre l’oppresseur et avait fait ses preuves dans la Résistance ».

La réalité fut bien différente. Son père ne lui témoigna guère d’enthousiasme. Certes, il reconnut le courage de son fils et ne discuta pas son élan démocratique, mais Claude était suffisamment familier avec les formes protocolaires de la bourgeoisie pour comprendre qu’il désapprouvait son engagement. Plus décevant encore fut le comportement de Roger après la Libération.

En d’août 1945, de retour au village de Haute Provence pour les vacances, Claude s’était précipité chez son ami, s’attendant à des retrouvailles mémorables. Roger, le menuisier, l’homme avec lequel il avait si souvent parlé tard dans la nuit de politique, de démocratie, de la vie… Cet homme qui, peu à peu, lui avait laissé entendre qu’éventuellement il pourrait se battre pour cette démocratie, qu’il avait suivi dans l’action armée contre l’occupant nazi et qu’il considérait comme son camarade, ne lui montra pas l’enthousiasme qu’il était en droit d’attendre. Dans l’atelier, il n’y eut ni effusion, ni grandes claques dans le dos, ni verres de vin partagés pour fêter l’événement. Rien de ce qu’il avait espéré ne se produisit. Roger était content de le voir, il ne pouvait le dissimuler, mais cette réunion avait un côté formel qui n’avait jamais existé auparavant. Le retour à la vie normale impliquait-il le rétablissement des rapports de classes ? Ou, après réflexion, était-ce du à une intervention indirecte de son père ou de son milieu ? Bien que cette dernière hypothèse lui parut la plus plausible, Claude ne sut jamais le fin mot de ce changement d’attitude. Avec les années, il demeurait convaincu que son père, d’une manière ou d’une autre, avait influencé le comportement de Roger. « Étonnant », pensa Claude pour la énième fois, « combien les vieux codes seigneuriaux peuvent avoir la peau dure, même chez des communistes comme Roger ».

Cependant, il était une chose que la reprise des comportements traditionnels de classes ne pouvait annihiler : la fraternité, la camaraderie dans le combat, cette rencontre brève dans les montagnes avec la guérilla et la Résistance. En un sens, la vie de Claude avait essentiellement été vouée à la recherche constante de cette flamme de la camaraderie dans l’action. Pour quel autre motif Claude aurait-il rejoint le parti communiste ?

« À présent, les gens ne comprennent pas. » Comment avait-il pu adhérer au parti de Staline après les révélations sur la répression, l’abomination des purges et des procès truqués de la fin des années trente ? Les jeunes surtout avaient un point de vue assez simpliste des événements. Cela revenait à croire à une polarité primitive du bien et du mal en ce qui concerne le parti. « Et le fait que j’ai quitté le parti ne change rien »,
se dit-il.

Ces souvenirs amenèrent son regard vers un coin sombre de la pièce où deux affiches soviétiques s’étalaient sur le mur. L’une d’elles représentait les silhouettes d’un homme et d’une femme, épaules rejetées en arrière, poitrines bombées et visages tendus dans une expression de fierté et de défi. Derrière eux se profilaient l’ombre de bâtisses et de cheminées d’usines. L’éclat des couleurs — noir, rouge et vert — s’estompait. Il ne se souvenait plus de ce que signifiait la légende en russe. Ces affiches l’avaient suivi dans tous ses déménagements depuis les vingt ou trente dernières années. Plus qu’un décor, elles représentaient une partie de sa vie qu’il revendiquait et qu’il ne voulait en aucun cas effacer en les remplaçant par d’autres, par des affiches de mai 68 par exemple. « Autant afficher une couverture de Charlie Hebdo », disait-il fréquemment.

Pourtant Claude aimait la plupart des posters de ma i 68, mais il les comprenait trop bien. À travers ce vernis de l’imagination, il voyait l’origine de ce qu’ils reflétaient. Il percevait la création artistique d’étudiants, tous issus de la petite bourgeoisie, dans un bref moment d’euphorie et de rébellion. “Sous les pavés, la plage !” Évidemment. Pourquoi pas des casseurs de machines comme en Angleterre, au moment de la révolte spontanée du début du XIXe siècle ? Le programme des étudiants “révolutionnaires” de mai 68 était plus sage ou plus dérisoire : “Séchons
les cours !”

Beaucoup de ces anciens étudiants, désormais rangés, s’étaient liés d’amitié avec Claude. Il les appréciait bien qu’ils soient presque tous encore naïfs. Cela venait sans doute du fait qu’ils n’avaient guère eu de contact avec le prolétariat et que leur vécu n’infléchissait pas leur méconnaissance. Ces petits bourgeois, coincés dans leur mai 68, produiraient les mêmes choses, des films documentaires critiques de la société, participeraient à des mouvements pour protéger la nature, les personnes âgées ou pour promouvoir les droits des femmes. Tout était pour le mieux, mais cela prendrait du temps. Seul le prolétariat ferait la révolution.

Claude enfila, sans le boutonner, le tricot jeté sur ses épaules et s’assit sur sa chaise favorite. Il faisait presque froid maintenant que toute clarté avait disparu du ciel. « C’est toujours pareil, quel ennui d’être gros et de ne jamais pouvoir boutonner sa veste ou son manteau », se plaignit-il en lui-même.

Il ne faisait jamais réellement froid à Paris, mais il y avait cette humidité latente qui le transperçait. Et l’humidité de Paris paraissait toute entière concentrée dans la petite cour qui jouxtait la pièce principale de son appartement, recouverte en partie par une verrière. Le froid s’y installait rapidement à la tombée de la nuit. Néanmoins, Claude se plaisait dans cet endroit et en acceptait les inconvénients, stoïquement.

Il se tourna pour allumer une petite lampe. La lumière emplit un coin de la pièce de lueurs jaunes qui lui plurent. « Suffisant pour lire sans être observé de l’extérieur », pensa-t-il.

Soudain, il se figea. Des bruits de pas qui, cette fois, s’arrêtèrent. On frappait à la porte avec insistance. « Je pensais bien qu’ils essaieraient ce soir », se dit-il en éteignant silencieusement la lampe. Rien à faire sinon attendre. Il attendit dans l’obscurité, sans bouger.

Attendre, pouvoir attendre, attendre sans bruit, attendre en se contrôlant, c’est vraiment une épreuve. Les lâches attendent avec angoisse, ils se recroquevillent, suent et bougent involontairement. « Combien de fois ai-je attendu ainsi ? » se remémora-t-il ? Rares sont ceux qui comprennent qu’une des plus pénibles épreuves est l’attente. « C’est pourtant évident ! » conclut-il. Cela nécessite une certaine force afin de pouvoir se contrôler et attendre le bon moment pour agir ; réagir ainsi au mieux dans une situation donnée. Pas besoin d’être un adepte de l’aïkido pour comprendre. Mais l’expérience est utile dans ces cas là. Claude, amusé, esquissa un sourire.

« Combien de fois », songea-t-il, « avait-il tenté d’expliquer cela à de jeunes camarades ? » Dans l’analyse politique, l’écriture et les discussions, il s’était efforcé de démonter le mythe selon lequel les hommes se divisaient en deux clans : les intellectuels et les hommes d’action. « Quel charabia de bourgeois ! » s’exclama-t-il intérieurement. Il guettait chaque bruit en provenance du couloir. « Ouais, cette magie noire idéologique et éculée est destinée à reléguer les gens dans leur passivité ». La dichotomie était absurde. Il n’y avait aucune raison pour que des individus, attirés par la pensée abstraite, soient incapables d’agir. Et l’inverse était valable. Le facteur important résidait dans le fait de savoir si l’individu était capable ou non de vaincre et dépasser sa crainte d’agir.

Claude sourit encore en imaginant la réaction de ses camarades résistants à l’énoncé de ce soi-disant problème de “l’intellectuel opposé à l’homme d’action”. Ils auraient sans doute été exaspérés par la futilité d’un tel problème alors que la vie de chacun dépendait de l’action des autres. Mais, avant tout, ils auraient été surpris qu’un membre de la Résistance, qui comptait dans ses rangs de nombreux écrivains, professeurs et artistes, puisse soulever ce genre de débat. En y songeant, Claude en vint à penser que ceux qui avaient hésité à rejoindre la guérilla de l’ombre avaient surement été les seuls à désirer se convaincre que les “intellectuels” étaient différents des “hommes d’action”. « Le processus de justification individuelle produit ce genre de connerie », finit-il par se dire.

En dépit de la fraicheur de la soirée, Claude se sentait moite.

« J’aimerais en terminer avec cette affaire, pensa-t-il, cela dure depuis trop longtemps. » Si seulement il se produisait quelque chose qui puisse changer la situation. Alors qu’importe la justesse de l’analyse ! C’est toujours au moment où on s’y attend le moins que l’histoire est brusquement bouleversée par un souffle violent.

« C’est cette conscience qui m’a toujours opposé aux camarades qui se considèrent socialistes “scientifiques. Les imbéciles ! », continua-t-il dans la même veine ironique.
Ils s’acharnent avec certitude à prédire un avenir dont ils nient ensuite la réalité. Réaction de bureaucrate figé face à une dialectique vivante ! « Ces salauds préféraient sans doute l’ennui et l’ordre stérile au foisonnement contradictoire de la vie. Cette obsession de l’ordre et des prédictions scientifiques découle d’ailleurs de la volonté capitaliste de dominer la nature. Et j’ai rencontré plus de communistes de mentalité capitaliste que de capitalistes de mentalité socialiste », soupira Claude.

« Mais, ajouta-t-il dans une pirouette, en être conscient ne me permet pas de résoudre le problème du moment. Si ce chèque de la sécurité sociale n’arrive pas rapidement, je serai délogé d’ici comme un malpropre ».

P.S. :

Cette nouvelle est extraite du recueil de nouvelles Nine Tales of Love and Other Emotions de Larry Lee Portis (Virtualbookworm, US, 2011).
Traduction Christiane Passevant.

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