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Nicolas Mourer
Laurence Anyways
Film de Xavier Dolan
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 4 septembre 2012

par C.P.
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Xavier Dolan avait réussi une entrée fracassante dans l’univers cinématographique grâce à l’irradiant J’ai tué ma mère dans lequel il interprétait un ado en révolte sur fond de coming out avec une Anne Dorval au sommet de sa crédibilité.

Le jeune québecois confirme sa maturité en signant une nouvelle œuvre au sujet épineux : Laurence Anyways. Le pitch ne pose pas de problème : l’histoire d’un homme qui veut changer de sexe et se confronte aux barrières sociétales et morales. En abordant le thème de la métamorphose, Xavier Dolan questionne l’éternel duel entre la norme et la marge.

Dès le début du film — l’écran est pourtant toujours noir — la voix du personnage principal annonce les deux axes qui ne cesseront de jalonner la narration, non comme une dénonciation bâtarde des conventions, mais comme une question. Qu’est-ce qui est à la marge de quoi, de qui, par rapport à quoi, par rapport à qui ? La première scène fait circuler des regards tournés vers les spectatrices et les spectateurs après avoir montré un être de dos : un homme, une femme ? Ces regards qui nous scrutent permettent d’abolir la disjonction entre l’écran et la salle et de questionner l’intériorité propre à chaque individu-spectateur/trice que nous sommes, refusant dès le départ la simple description pour lui préférer cette question menaçante : vous croyez-vous à l’abri des jugements de valeur ?

Non, Laurence Anyways n’est pas là pour nous montrer de façon ostentatoire le monstre mi-homme, mi-femme qui évolue dans le drame laborieux d’un travestissement donné comme spectacle. Xavier Dolan au contraire interroge, questionne, triture cette vérité métaphysique qui nous a toujours fait croire au triste déterminisme d’être nous-mêmes. Il questionne aussi l’art et son rapport à la notion de personnage : le masque, persona en Latin.

La représentation que met en branle le cinéma de Xavier Dolan est celle d’un homme qui se révèle à lui-même et aux autres dans le chemin douloureux de la métamorphose du moi qui passe par le costume, le maquillage sans que Melvil Poupaud n’ait besoin de nous resservir les clowneries boulevardières de la cage aux folles. Et, à défaut d’être outrés, choqués, heurtés, nous adhérons.

Le film fouille notre intériorité et, dans sa recherche, ses échecs et les préjugés auquel il se heurte, Laurence nous aide à nous trouver nous-mêmes, ou à défaut à nous interroger sur ce que nous sommes vraiment. Laurence, être non constitué mais en élaboration, sonde nos profondeurs et choisit de démystifier l’histoire de celui qui ne se résout pas à son sexe initial. Il questionne aussi les résistances que nous pourrions opposer à la lecture de ce moi changeant, donc dérangeant, filmé par une caméra qui refuse la complaisance, y compris lorsque l’intensité émotionnelle décale le film vers le drame intime du couple qui se délite.

Par ailleurs, Laurence anyways n’est pas un film québecois pour rien : il évolue dans un ilot francophone où la langue, malgré son combat pour rester pure de tout anglicisme, ne peut faire l’économie d’une attraction linguistique. Comme son personnage, elle est hybride, elle est « anyways ». Le seul monolithe qui trône dans ce paysage métamorphique est incarné par le personnage de Nathalie Baye, mère de Laurence, qui se pare d’une opacité qui figure la norme. La modification est donc bien le ressort qui tient cette narration et heurte tous les pans de la société : couple, famille, travail, lieux publics. Ces pans, nous les connaissons, mais nous ne saurions imaginer ce que Xavier Dolan leur confère de violent dès que les inhibitions sont levées.

Que nous soyons réfractaires ou non au désir de Laurence, la surchauffe affective est telle que la tentation identificatoire est inéluctable. Nous sommes Laurence ; nous sommes Laurence littéralement et dans tous les sens ; nous sommes potentiellement Laurence ; nous sommes Laurence, anyways. Aussi, le film nous ramène à cette veille qui existe en chacun de nous : la conscience, la bonne conscience, la fausse bonne conscience de l’immuabilité de notre « je ». Laurence joue de cette croyance et en fait la condition d’une décomposition cinématographique. Et si l’on se surprend parfois, peut-être, à rire de lui, sans doute est-ce pour se rassurer de ce personnage que l’on espère ne pas être soi, à qui l’on ne souhaiterait pas ressembler : comme nous sommes, dans le fond, façonnés par la commune mesure, n’est-ce pas ? Pourtant, Laurence est un être ordinaire, un charmant professeur de Lettres qui n’est pas un autre, un tout autre. Il pourrait être nous, nous pourrions être lui. Malgré le chemin qu’il emprunte, le « devenir femme », il nous séduit et ne tombe pas dans l’isolement actanciel. Là est bien le génie de Xavier Dolan : viser une participation des spectatrices et des spectateurs qui appartiennent à ce qui est filmé sans tomber dans l’imbécillité de l’empathie (Regardez comme il souffre !).

L’implication de la salle dans le film est de l’ordre d’une dialectique impressionniste : la conscience du « je » est questionnée dans son rapport à l’outrage qu’il s’inflige à lui-même, en brèche avec les interdits imposés par la réalité. Le personnage de Laurence a donc la mission d’incarner les éléments d’un « moi », clivé, divisé ce qui nous permet en miroir de nous reconsidérer de façon fragmentaire. Et si nous devions rester réticent-e-s au travail d’orfèvre de Xavier Dolan, accordons au moins (anyway ?) à Laurence la grâce qu’il nous offre de chercher et de rêver le spectateur dans la multiplication des incertitudes identitaires qu’Henri Michaux tentait de stabiliser à travers une formule funambule : « Il n’est pas un moi, il n’est pas deux moi, il n’est pas dix moi. Moi est juste une position d’équilibre. »

Laurence nous apparaît, sous la baguette de Xavier Dolan comme un personnage onirique qui endosse le rôle de celui qui se veut autre, qui se veut authentique et vrai au-delà de l’imitation de la simple réalité.



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