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Christiane Passevant
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35ème festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, Cinemed (25 octobre-2 novembre 2013)
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 30 décembre 2013

par C.P.
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Le 35ème festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, Cinemed a été encore une fois exemplaire et passionnant : neuf jours de découvertes, de visions cinématographiques tout à la fois poétiques, critiques et parfois même visionnaires… Le Cinemed est le festival des cinématographies différentes, tant en fiction qu’en documentaires. C’est toute une myriade de films d’auteur qui nous offrent, au détour des images et des sons, des informations et des points de vue sur les sociétés dans lesquelles les productions s’inscrivent. Les résistances et les subversions n’en sont ni absentes ni gommées. Si certains des films s’attachent plus particulièrement à une dimension intimiste ou poétique, l’expression cinématographique n’en reste pas moins critique, vive, riche en réflexions sur une altérité méconnue, souvent brouillée, sinon estompée ou dévoyée. Malgré les difficultés de production, des cinéastes tentent l’aventure et s’expriment en détournant parfois les règles, en s’adaptant aux nouveaux supports, en créant de nouvelles formes d’expressions. Les nouvelles générations reprennent la caméra, et cela dans tout le bassin méditerranéen.

L’Antigone d’or a été remportée par un film égyptien, Rags and Tatters de Ahmad Abdalla qui a réalisé Microphone, sélectionné en 2010 par le festival. Le film se déroule dans les premiers jours du soulèvement égyptien, peu avant le départ de Moubarak, dans un climat de chaos. Les images sont floues, trash et filmées à l’arrache… Les prisons sont mystérieusement ouvertes et les prisonniers en fuite sont abattus. L’un prisonnier échappé fuit et trébuche sur un blessé qui lui confie son portable avec lequel il a filmé l’exécution des prisonniers : « J’ai fait cette vidéo pour que tout le monde sache ce qui s’est vraiment passé ».

Dès lors, le fuyard tente de remettre la vidéo à des journalistes en même temps qu’il veut retrouver sa famille. Malmené, sans repères, ballotté par
les événements et coupé d’une réalité qu’il observe et ne comprend pas,
ce témoin des bouleversements est un Candide au milieu du cauchemar… Pendant les quarante premières minutes, le film est sans dialogues. La bande son se résume aux bruits de la rue, aux coups de feu et à quelques paroles furtives, ce qui accentue la sensation de déroute du personnage. Tout se passe au niveau des regards. Rags and Tatters de Ahmad Abdalla, représentatif de la nouvelle vague des cinéastes égyptiens, est une vision originale et troublante de la révolution égyptienne.

Une mention spéciale du jury et le prix du public ont été attribués à Only in New York de Ghazi Albuliwi. L’idée de départ est une anecdote vécue par le réalisateur palestinien : « J’ai quitté ma femme, ma vie… Et alors que j’écrivais dans un café à Jérusalem, une fille m’a abordé, pensant que j’étais juif parce que j’avais un livre sur Woody Allen. Nous avons pris rendez-vous. Pour vous la faire brève, elle a sans doute regardé sur google et, découvrant que j’étais arabe, elle n’est pas venue au rendez-vous. Alors j’ai voulu écrire là-dessus. » Le film est une comédie de l’absurde qui, après une amusante animation au générique, Only in New York joue sur l’humour et l’émotion tout en égratignant les pressions familiales.

En ouverture du festival, un court métrage palestinien de deux frères, Arab et Tarzan Nasser, Condom Lead, sur la difficulté de faire l’amour à Gaza. Sur bruit incessant des drones, des fusillades et des explosions, un couple est silencieux. Seul le bébé parle et pleure tandis que des ballons jonchent le sol et s’accumulent, faits à partir de capotes qui n’ont pas servi. Ces trois films ne sont hélas pas encore distribués.

Autre film en attente de distribution, Ladder to Damascus de Mohamed Malas où il est question de révolution, de la répression passée et présente, de prison, de torture, de poésie, de cinéma : « si tu sors dans la rue pour filmer, tu te fais tuer. » Mohamed Malas a choisi de filmer l’intrigue du film dans une maison de la vieille ville de Damas tout en y adjoignant des images de la télévision et des réseaux sociaux. Les jeunes qui y demeurent représentent la diversité des communautés du pays : Ghalia la comédienne, Fouad le cinéaste, Rena la sculptrice, Lara, Zarzour l’écrivain, Nawara, Hussein et Oum Sami qui garde la maison. Métaphore de la guerre civile, réflexions sur les images jusqu’à la scène finale, magnifique, sur la terrasse qui domine les toits de Damas. Hussein grimpe sur une échelle pour hurler « Oriye ! » (liberté), d’où le titre,Ladder to Damascus.

Girafada de Rani Massalah, qui sort sur les écrans fin avril 2014, est une fable politique. Girafada, c’est la contraction de girafe et de Intifada. Très belle histoire d’un enfant de 10 ans et d’une girafe dans le contexte de l’occupation militaire en Palestine.

Sur l’autre versant de la Méditerranée, deux films autour de personnages féminins sont emblématiques de la représentation des femmes dans le cinéma et derrière la caméra, représentation qui a dominé tout le festival depuis le film d’ouverture et jusqu’à sa clôture. Solitude pour l’une et fragilité pour l’autre.

Septembre de Penny Panayotopoulou, qui développe le thème de la solitude — difficultés du partage — dans nos sociétés. « Je crois dans la vie, dit la réalisatrice grecque, c’est pourquoi j’ai choisi une fin heureuse. Et j’ai choisi le chien parce qu’il apporte un mieux être. »

Autre métaphore de la vie en société, Stockholm de l’espagnol Rodrigo Sorogoyen traite de l’impossibilité d’un rapport égalitaire homme/femme à travers une rencontre fugace et un rapport de dupes.

Retour sur l’autre rive méditerranéenne, cette fois au Maroc.

C’est eux les chiens de Hicham Lasri commence par la manifestation du 20 février 2011 à Casablanca. Une équipe de télé est sur place, mais soudain tout dérape, les manifestants, les passants s’en mêlent, le micro ne marche plus jusqu’au vol à la tire de la caméra avec course poursuite. Il s’agit de « rompre les règles cinématographiques » explique Hicham Lasri qui réussit parfaitement à construire un récit à partir à partir d’un récit déstructuré. Dans C’est eux les chiens, il s’agit de « raconter le passé en parlant du présent ». Le film sera sur les écrans en février 2014.

Plusieurs films turcs, dont un présenté en compétition, Les impeccables de Ramin Matin. Retour de deux sœurs dans la maison familiale de leur enfance située dans une station balnéaire de la côte turque. La plus jeune est traumatisée et le climat du film est peu à peu envahi par l’angoisse, et sans que rien ne soit révélé, le réalisateur (Monster’s Dinner, 2011) joue à merveille de la montée des tensions.

The Blue Van de Ömer Leventoglu est un huit clos oppressant qui met en scène le transfert de prisonniers politiques. Pinar, réquisitionnée en tant que médecin pour apporter une caution médicale, est confrontée à l’extrême violence militaire et découvre le milieu carcéral. Dans ces deux films, The Blue Van de Ömer Leventoglu, et Les impeccables de Ramin Matin, les personnages principaux sont des femmes.

Deux autres films turcs ont été sélectionnés en panorama, une coproduction turco-ukrainienne, Love me de Maryna Gorbach et Mehmet Bahadir. Rencontre d’un homme et d’une femme, qui n’auraient jamais dû se croiser, mais partagent une nuit à rebondissements.

Et Thou Gild’st the Even de Onur Ünlü, film poétique en noir et blanc, surréaliste dont le récit est situé en Anatolie et dans lequel un homme traverse les murs, une femme déplace les objets…

Toujours en panorama, une comédie dans la plus pure tradition italienne, Italian Movies de Matteo Pellegrini. Histoire de cinéma, de feuilletons débiles et de créativité cinématographique. L’immigration est le moteur de cette créativité face à des autochtones sans imagination. Le film est truculent de même que savoureux pour les accents.

À noter deux films sur Palestine-Israël, Under the same sun de Sameh Zoabi (Antigone d’or 2011 pour Man Without a Cell Phone), et Funeral at Noon de Adam Sanderson qui a remporté le prix de la Critique du 35ème Cinemed.

La présence du cinéma des Balkans et d’Europe de l’Est était peut-être moins marquée durant ce dernier festival, deux films cependant sont à distinguer, Adria Blues de Miroslav Mandic (Slovénie), sur les traumatismes de la guerre civile en ex-Yougoslavie. Et Paradjanov de Serge Avédikian (Chienne d’histoire, film d’animation, 2010) et Olena Fetisova qui retrace l’histoire du cinéaste arménien, né en Géorgie et accusé d’être un nationaliste ukrainien. Personnage non conformiste et haut en couleur, ce cinéaste de légende a été emprisonné à plusieurs reprises par les autorités soviétiques.

Parmi la sélection impressionnante de courts métrages, il faut signaler Nation Estate de Larissa Sansour (Palestine). Une allégorie du futur État palestinien ayant de faux airs de la tour des damnés de Brian Aldis.

Fais comme chez toi de Helli Hardy (Israël) illustre bien les différences de classes sociales en dehors même de la relation occupant-occupé en Israël-Palestine. Une jeune Palestinienne remplace sa mère en charge du ménage de la villa d’Israéliens friqués. Elle découvre une piscine alors que son village n’a pas l’eau courante, mais la fille des propriétaires est envieuse de la jeune Palestinienne car celle-ci attire le regard de son petit ami.

Démocratie de Borja Cobeaga (Espagne), démonstration de l’application de nouveaux rapports dans le travail ou comment recréer du lien social en éliminant les gêneurs. Exil de Embarek Menad (Algérie) ; Choléra de Aritz Moreno, un lynchage qui aura des conséquences dramatiques pour le village ; Les lézards de Vincent Mariette (France), à propos des surprises sur les rendez-vous dans un hammam ; et la très jolie histoire d’amitié d’un enfant et d’un chien errant, Bobby de Mehdi Barsaoui (Tunisie).

Enfin de l’humour avec God save the Queen de Michel Zarazir, escapade de la reine d’Angleterre au Liban ; Le fossé de Adrian Silisteanu (Roumanie) et Gitan de David Bonneville (Portugal) ou comment échapper au racisme et aux idées reçues.

Karima Zoubir, réalisatrice de La Femme à la caméra, accompagnée par sa chef opérateure, Gris Jordana.

Karima Zoubir a suivi Khadija, femme divorcée et vidéaste des mariages qui résiste aux pressions familiales pour gagner son autonomie. Un très beau portrait de femme pour lequel Karima Zoubir a reçu le prix Ulysse.

Les Chebabs de Yarmouk d’Axel Salvatori-Sinz. Le réalisateur est anthropologue et travaille sur la jeunesse palestinienne du camp de Yarmouk en Syrie, qui date des années 1970. Le film a été tourné sur une période de trois années (2009-2011) et lors des tournages, Axel Salvatori-Sinz a habité dans le camp. Le filmage s’est terminé 8 mois après le début des manifestations contre Bachar El Assad.

In Utero Srebrenica de Guiseppe Carnieri. Une équipe de jeunes cinéastes italiens a enquêté sur place, à Srebrenica et dans la région. C’est le premier volet de trois films sur celles qui demeurent après les massacres et à qui il faut éviter de poser trois questions : Que faisais-tu pendant la guerre ? Comment va ton mari ? Comment va ton fils ?

« Ce pays est plein d’os », dit l’une des femmes qui témoigne en cherchant à mains nues les restes de son fils disparu. Une des mères conclut : « Il a été assassiné pour le nom qu’il portait ».

The Lab – Vendeurs de guerre de Yotam Feldman.Le nerf de la guerre, c’est le profit. Et le film en est une parfaite illustration. 150 000 familles israéliennes vivent du commerce des armes. La promotion de celles-ci s’appuie essentiellement sur le succès des interventions armées faites sur le terrain en Palestine, notamment à Gaza.

Après l’opération de guerre, Plomb durci, menée contre Gaza en 2008-2009, Israël a vendu pour des milliards de dollars des armes qui avaient été testées sur les habitant-es de Gaza. Chaque opération militaire est très rentable économiquement et stratégiquement. C’est ce que montre le film documentaire de Yotam Feldman à travers des entretiens avec les responsables, anciens militaires, qui exportent également les interventions dans d’autres pays, notamment au Brésil.

At(h)ome d’Élisabeth Leuvrey. Bruno Hadjih photographie une région irradiée du Sahara. 1962. Accords d’Évian. Un accord secret donne le droit aux autorités françaises de continuer les expériences nucléaires dans le Sahara durant 5 années de plus. De même, Mohammad sauvé des eaux de Safaa Fathy dénonce la pollution du Nil par les manufactures qui y déversent leurs déchets toxiques, et les conditions de soins dont son frère sera victime, souffrant d’insuffisance rénale.

Le 35ème Cinemed a été également l’occasion de plusieurs rencontres exceptionnelles. Marisa Paredes qui commence sa carrière cinématographique avec Agusti Villaronga dans son premier long métrage, Prison de cristal (Tras de cristal, 1987).

Sexe et pouvoir sont les clés du cinéma de Agusti Villaronga, sans aucun voyeurisme mais aucune complaisance non plus. L’horreur épurée des images n’est jamais gratuite. Dans ses films, Villaronga explore la dimension du pouvoir, la banalité du mal et sa transmission. La fascination/répulsion donne la mesure de la domination et s’appuie dans plusieurs de ses films
sur le fascisme et le franquisme comme pour en comprendre les racines.
Nombre de ses films se situent dans les périodes de guerre civile et de l’oppression du franquisme. Prison de cristal (Tras de cristal), L’Enfant de la lune (El Nino de la luna, 1989), El Mar (1999), Pain noir (Pan negre, 2010). Son dernier film, Carta a Eva — deux épisodes pour la télévision —, se passent en 1947, lors de la visite d’Eva Peron dans l’Espagne franquiste. Trois portraits femmes dont les destins vont se croiser, une communiste, l’épouse de Franco et Eva Peron.

Enfin Marianne Khoury, réalisatrice et productrice égyptienne, qui a permis de voir ou de revoir de nombreux films égyptiens qu’elle a produit, notamment Youssef Chahine, Atef Hetata et Yousry Nasrallah. Et pour ne citer que deux de ses réalisations documentaires, Les Passionnées du cinéma qui raconte la mémoire du cinéma égyptien au féminin et Ombres (Zelal) qu’elle réalisa en 2010 avec Mustapha Hasnaoui. Zelal fut tourné dans un asile et pose de multiples questions sur les conditions d’enfermement et les soins apportés "aliéné-es", mais aussi sur la folie et sa réalité.

En Égypte, en Turquie, au Maroc, en Grèce, en Espagne, en Israël, en Palestine et dans tous les pays de la région méditerranéenne, les sociétés en mouvement s’expriment à travers le cinéma, les cinémas devrait-on dire plutôt, et le festival Cinemed de Montpellier s’en fait brillamment l’écho.

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