DIVERGENCES 2
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Nestorius Potkinus
Furta Sacra
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 9 octobre 2013

par C.P.
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Pas d’ambiguïté : l’un des dix commandements de Yahwé à Moïse dit expressément, « tu ne voleras point ».

Pas de si, pas de mais, pas de chipotis et d’embrouillaminis.

Alors, comment peut-on écrire un livre intitulé Furta Sacra ? Car, les fines latinistes et les lectrices italiennes l’auront remarqué, Furta Sacra, cela signifie « vol sacré ». Non, pas vol comme le vol de l’avion furtif, le Saint-Esprit n’a pas été conçu dans les usines de Lockheed ; voler comme dans chiper, piquer, faucher, filouter. Le sous-titre du livre de Patrick Geary (Princeton Paperbacks) nous éclaire un peu : Thefts of Relics in the Central Middle Ages. Ma allora si, s’écrient nos lectrices italiennes ! Comme à Venise ! Eh oui, Venise est toute fiérote que deux marchands vénitiens soient allés barboter la dépouille présumée de Saint-Marc (l’évangéliste) à Alexandrie et l’aient ramenée à la maison, ce qui est la raison pour laquelle les pigeons chient sur la Piazza San Marco, et pas sur la Piazza Sarko, ce qui serait un bien meilleur dépôt excrémentiel si les pigeons étaient intelligents. Hélas, les pigeons sont comme les électeurs (je ne m’étendrais pas plus sur la totale synonymie des deux mots).

Mais je digresse, revenons-en aux saints larcins. De, en gros, l’effondrement de l’empire carolingien à la naissance du style gothique, le dernier chic en matière monastique consistait à subtiliser les reliques (authentiques ou théoriques, cela importait peu aux ecclésiastiques) du voisin pour en orner son église à soi. Le désir de posséder des reliques s’explique aisément. Dans un monde où la seule protection contre les exactions barbares était fournie par le hobereau du coin, dont les exactions ne différaient de celles des Vikings que par le fait que le hobereau vous tuait moins, puisqu’il comptait plus sur votre travail pour le nourrir, dans ce monde amer donc, les reliques de saints servaient à tout. À garantir la
pluie, à vacciner contre la peste, à faire germer le blé, à faire accoucher
les vaches et les femmes (dans cet ordre). Mais surtout, du point de vue monastique/ecclésiastique, à effrayer le hobereau. Plus de saint, ou un
saint très colère, plus de récoltes ! Plus de saint, plus de victoires ! Plus de saint, plus de pardon pour les péchés ! Les hobereaux, parfois plus pigeons que vautours, cédaient souvent à l’étonnant rituel de « l’humiliation du saint » : les moines déposaient le reliquaire du saint par terre ! Oui par
terre ! Et tant que le hobereau ne consentait pas à partager ce qu’il piquait aux paysans avec les moines, tant qu’il persistait à violer les paysannes pendant qu’elles venaient apporter leurs aumônes à l’église, le saint restait par terre, furieux, et visitant les pires calamités sur les vilains hobereaux. Quant aux bénéfices commerciaux tirés par les heureux possesseurs de reliques visitées par les pèlerins, on les imagine aisément.

D’accord, d’accord, mais comment justifiait-on le fait de dérober une relique ? Au début de la reliquomanie, face à la vaste demande, le problème de l’offre s’est vite posé. Une solution amusante a consisté à piller les catacombes romaines. On estimait commodément que tout chrétien enterré dans les catacombes romaines ne pouvait être que saint. En conséquence, les émissaires des églises de toute l’Europe ont pillé les catacombes romaines, notant en vitesse le nom du chrétien enterré ; et zoum ! on retrouvait soudain en Angleterre, en France, en Allemagne,
les saints Macaronius, Raviolus, Farfallus, Tortellinus et autres olibrius inconnus. À l’arrivée les moines s’empressaient de leur écrire une
« gesta », une légende. Elles se ressemblent toutes, il suffit de lire
La Légende Dorée, l’un des recueils de ces textes, pour comprendre
que chacun copiait sans vergogne la légende du monastère d’à côté. Évidemment, ces légendes regorgeaient de miracles, qui ne demandaient qu’à être reproduits dans la nouvelle terre d’accueil des humérus sacrés. Mais bientôt les catacombes romaines furent vides. Et quoique nombre d’entrepreneurs audacieux aient occis nombre de chiens ou de vaches vite baptisés Saint Rumstèckus ou Sainte Entrecosta, il a tout de même fallu trouver autre chose.

Or le vol de reliques avait trois grandes qualités. 1/ Raconter comment le
vol avait été accompli donnait une si belle histoire ! Le polar, le James Bond de l’époque ! 2/ Le succès même du vol permettait de démontrer que le saint en personne acceptait sa « translatione ». Parce que s’il était volé par les mauvaises personnes, les bateaux ne bougeaient plus, les chariots s’embourbaient, les bœufs refusaient d’avancer, les cercueils refusaient d’être soulevés. 3/ Tout le travail de marketing avait déjà été accompli ;
par la ville victime. Alexandrie se tue à démontrer que Saint-Marc est enterré chez elle ? Merci, dit Venise. Et d’emporter le paquet-cadeau.
À propos de paquet-cadeau, l’autre vol le plus connu ? Celui de Saint Nicolas, volé à Antioche par des marchands de Bari. Oui, Saint-Nicolas, l’ancêtre du Père Noël.

Le Père Noël, volé ? O Sainte Mère Église, que de crimes on commet en ton nom !



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