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Nestor Potkine
Nécessité de la haine
Article mis en ligne le 31 décembre 2013
dernière modification le 2 octobre 2013

par C.P.
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Il n’y a rien de pire que la haine ? Oh, non. Il y a bien pire. Quoi donc ?
L’absence de haine. L’absence de haine, dans le meurtre. Ce paradoxe nous vient de Günther Anders, philosophe allemand proche d’Adorno, premier mari d’Hannah Arendt, et auteur de livres aussi utiles que discrets. L’un d’eux s’intitule La Haine (Rivages Poche). Il commence par une démonstration, classique mais toujours bonne à approfondir, sur l’utilité de la haine comme créatrice d’identité ; car la haine vise à détruire l’autre. En détruisant l’autre, je m’assure de mon pouvoir. En m’assurant de mon pouvoir, je me rassure quant à mon identité. Je détruis. Donc je suis fort. Donc je suis.

Cette indispensable démonstration, dont la puissance a été captée par tous les politiciens depuis les plus lointaines origines de la société humaine, se voit suivie d’un renversement surprenant. La guerre moderne se caractérise, non par une intensification de la haine, mais par son éloignement progressif ! Anders rappelle en effet que lors de la première guerre mondiale, par exemple, la majeure partie des morts des soldats
ont eu lieu sans que les meurtriers voient leurs victimes. Les artilleurs
et les servants de mitrailleuses ont fait beaucoup plus de victimes que n’importe quel autre type de soldat. La tendance se renforce lors de la seconde guerre mondiale, où les bombardements massacrèrent à échelle industrielle. Anders a d’ailleurs publié sa correspondance avec le pilote de l’avion qui largua la bombe d’Hiroshima ; celui-ci trouva saugrenue la question de savoir s’il haïssait les habitants d’Hiroshima. Bien sûr que non ! Il travaillait, voilà tout !

De nos jours, en cette année 2011, l’armée étatsunienne emploie d’aimables meurtriers. Bons citoyens, bons maris, bons pères de famille. Ces hommes, et ces femmes, actionnent les joysticks des commandes des drones américains. Les drones décollent de bases situées au Nevada, en plein cœur des Etats-Unis, à quelques kilomètres de Las Vegas. Ils partent jusqu’en Afghanistan, à moins que ce ne soit vers d’autres destinations moins avouables, tant qu’y passe quelqu’un que l’État américain veut tuer. Confortablement assis dans de vastes fauteuils, en général à trois ou quatre par mission, contrôlant jusqu’à une quinzaine d’écrans, les officiers déclenchent les tirs de missiles contre les cibles qui leur ont été désignées. Les missiles tuent les êtres humains visés.

Les officiers ne voient à peu près jamais le visage de leurs victimes. Ils ne savent à peu près jamais qui elles sont ; lorsqu’ils ont reçu un nom, ce nom correspond à un récit et à quelques informations dans un dossier. Très souvent, d’ailleurs, la cible est un bâtiment, ou une voiture. S’il s’agit d’un être humain isolé, il n’apparaît que sur un écran, en général en noir et blanc.

Appuyer sur un bouton, dans de telles conditions, n’a évidemment pas le même poids psychique qu’appuyer sur la lame d’un couteau pour qu’elle pénètre dans un cou. Cela n’entraîne pas la même hésitation qu’appuyer sur une baïonnette pour qu’elle déchire un thorax. Pas de terreur, pas de supplication, pas de cris, pas de sang qui gicle, pas d’agonie.

On voit l’utilité pour le pouvoir. Quoique la haine soit une émotion facile à provoquer, qu’un peu de patience, un peu de propagande et beaucoup de mensonges suffisent à entretenir et à déchaîner, la simple conscience professionnelle demande bien moins de soins de la part des autorités. Il suffit de verser un salaire, ponctuellement. Voilà donc encore une illustration, des plus terrifiantes, de la justesse de l’aperçu fondamental de Georg Simmel dans « Philosophie de l’argent ». La longueur, la longueur infinie des chaînes d’action humaine modernes, leurs entrecroisement infinis, leurs passages par tant d’instruments, de technologies, d’institutions emboîtées les unes dans les autres, tout cela masque la finalité des actes modernes.

Qui, au Japon, se sent personnellement, individuellement, responsable et coupable de Fukushima ? Qui, en enfilant son jean, se sent coupable des conditions de travail dans les usines chinoises ? Qui, en appelant quelqu’un au moyen d’un téléphone portable, se sent coupable des maladies mortelles provoquées par les pollutions des mines en Afrique ?

Ne regrettons pas la haine. Mais tremblons devant la conscience professionnelle.



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