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Hélène Châtelain
Les images et les mots
À propos de Nestor Makhno, paysan d’Ukraine. Film documentaire d’Hélène Châtelain
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 12 octobre 2012

par C.P.
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Comédienne, réalisatrice, metteure en scène [1], monteuse film, traductrice de textes de Tchekov, d’Andreïev, d’Almarik, de Pasternak, directrice de collection de littérature russe aux éditions Verdier, femme engagée [2], Hélène Châtelain [3] a réalisé le film Nestor Makhno, paysan d’Ukraine [4], dans lequel elle mène une véritable enquête sur la mémoire, un travail d’investigation sur la manipulation de l’image et la remise en forme de l’histoire par les autorités soviétiques. Cette recherche de la cinéaste sur la mémoire débouche sur une réflexion liée non seulement à l’histoire du mouvement makhnoviste et à son éradication, mais aussi à la conscience des images et à l’importance du langage. Un travail qui ressemble à un parcours initiatique visant à comprendre l’occultation officielle par la production cinématographique. Le texte qui suit est un témoignage unique sur la naissance d’une production et l’analyse en forme de constat de la notion de récit de l’histoire.

En février 1991, je me suis retrouvée à Moscou, dans l’ancien local des Komosols, récupéré par les petits groupes qui, à l’époque, redécouvraient l’ivresse de l’histoire. Les mots "anarchie", "socialiste-révolutionnaire", "tolstoïen" s’enroulaient rêveusement dans les plis des drapeaux noirs ou rouges (mais c’était un autre rouge et d’autres signes) qui s’étaient mis soudain à courir dans la brume de février.

1921-1991.

Pour la toute première fois était commémoré la tragédie des soviets libres de Cronstadt, revendiquée comme le début d’une filiation encore possible. Les portes du passé battaient à tous les vents. Des petites dames assises au premier rang saluaient en se levant à peine, "nous sommes la famille de Bakounine" disaient-elles, et ces mots couraient comme un frisson. Il y avait ceux qui, dans le fond, discutaient fiévreusement, ceux qui, assis sur les marches, raturaient leur texte, le compagnon célèbre à barbe venant de Tomsk, qui avait fait deux ans dans une prison de Sibérie, lisait le rapport officiel sur Cronstadt. Dans un coin Genia la rousse entourée de son groupe, le groupe Orange, racontait leur dernière action dans le métro "Barricades". "Nous avions mis un grand panier et nous vendions les mots du dictionnaire aux enchères. Arbre - qui en veut ? On brade tout : branche, racines, être pris entre le tronc et l’écorce, on fend le bois, les copeaux volent, l’arbre cache la forêt, feuille, tige, qui en veut ?" Autour de nous, les mots apeurés, battaient des ailes. Le décor qu’avaient laissé les anciens Komsomols, de grands triangles rouges partant à l’assaut d’immenses photographies des années vingt, foules serrées autour de camions, orateur sur tribune, meeting d’usine et mer de visages, découpaient l’espace. Ça et là pendaient d’anciennes redingotes de gardes rouges à boutons et brandebourgs. Comme il faisait froid, certains s’étaient emmitouflés dedans.

De quoi s’agissait-il ? D’un théâtre ? D’une veillée ? De quoi étions-nous tous les personnages ?

Une voix s’éleva du fond de la salle. Ils étaient deux, vingt ans à peine : "Nous sommes venus vous apporter le salut de Goulaï-Polié…" Goulaï-Polié, le fief de Nestor Makhno, le paysan d’Ukraine, anarchiste et paysan. Je suis allée les voir. Ils venaient de Zaporojié, la ville cosaque, à cent kilomètres de Goulaï-Polié. Ils m’ont dit : venez !

Je n’avais pas envie d’aller à Goulaï-Polié, je n’avais aucune intention de "faire un film sur Nestor Makhno". L’aventure du mouvement insurrectionnel et son rêve de troisième révolution fondée sur la prise de conscience, disaient les textes, m’accompagnait depuis trop longtemps pour être mise à l’aune d’un silence et d’un effacement auquel même le silence de Cronstadt ne pouvait être comparé. À quoi bon faire, et qui plus est en images, un constat d’absence ? Quelle mémoire et de quoi, pouvait encore exister après deux famines dont une provoquée, une des collectivisations les plus radicales, une guerre, une occupation et quarante ans d’immobilisme ? Les mots échappés des livres flottaient au-dessus des têtes et les images du passé montaient la garde entre les dates-citadelles.

Ici s’arrête le prologue. Je suis partie à Goulaï-Polié.

Fil de trame [5]

L’histoire du mouvement insurrectionnel paysan makhnoviste d’Ukraine, communément appelé la "Makhnovtchina" (la terminaison "tchina" est péjorative en russe) recouvre dans sa partie visible le temps de la guerre civile en Russie (1917-1921), immense chaudron où s’est produit un processus d’alchimie historique, mentale, mythique, entre amalgame et alliage dont le résultat fut - entre autre chose - le pouvoir soviétique. Au début de ce siècle se produisit un court circuit géant qui fit exploser tout ce le XIXe siècle européen avait accumulé et fait lever (temps, espace, réalité, progrès, science, déterminisme) mêlant les couches les plus profondes et celles de surface dans un jaillissement à l’image de ces explosions - cataclysmes qui ponctuent les premiers films (les premières "archives") de ce qui est entré dans l’histoire sous le nom de Première Guerre mondiale. Explosions d’où jaillissent entremêlés vivants et morts, membres et vêtements, visages et mains, gamelles, regards et sourires. Pour la première fois à cette échelle, des caméras (ces chambres obscures) alignent des suites d’éléments qui constituent une grammaire : pieds plus chiffons plus boue plus dos courbé plus mains gisantes égal tranchée de Verdun. Pour la première fois des images, sœurs du train et de la sortie d’usine des frères Lumière vont former la sédimentation de ce qui deviendra la mémoire de cette guerre de 1914, pour ceux qui l’ont vécue, et pour ceux qui la racontent. Ou plus précisément les images sur lesquelles cette mémoire réelle ou imaginaire va s’appuyer.

Fil de chaîne [6]

"Mnémosyne, déesse de la mémoire, était considérée par les Grecs inventeurs de la philosophie, comme la mère des muses, celles qui inspirent et soutiennent de leur souffle la création. L’histoire de la mnémotechnique, ce pouvoir humain le plus fondamental et le plus insaisissable nous plonge dans des eaux infiniment plus profondes que ce que nos sociétés modernes classent sous le vocable « technique ».

Ciceron, dans le De oratore au moment où il traite de la mémoire comme d’une des cinq parties de la rhétorique, cite le récit de Simonide, le poète grec qui le premier formula (inventa disent certains) l’Art de la Mémoire.
« Aussi pour exercer cette faculté du cerveau, appelée ’mémoire’ doit-on choisir en pensée des lieux distincts, se former des images des choses qu’on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers lieux. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses, les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquels on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace… »"

De quel récit, de quelles choses à retenir s’agit-il ? [7]

Toute la question est là. Car les troupes bolcheviques et les groupes makhnovistes sont faites des mêmes hommes. Entre deux visages de vingt ans, qui tous deux ont vu les massacres de 14, et qui viennent tous deux des mêmes ateliers, et des mêmes isbas, comment faire la différence ? Donc il faut en effacer un, le faire disparaître pour que l’autre ne recherche pas son double différent. C’est de cette proximité impensable aux yeux d’un pouvoir se voulant représentant unique de l’histoire universelle que vont naître les images chargées de porter le récit de l’épopée makhnoviste. De tous temps, les vainqueurs ont écrit l’histoire et effacé le souvenir des vaincus. Mais ici, si on y regarde de plus près, peut-être n’est-ce pas tant d’un effacement qu’il s’agit, mais de la mise en place des éléments d’une mémoire (images des mots et images des choses) échappant à l’antique art grec qui laisse à chacun, dans la mesure de ses forces et de ses savoirs le soin de se construire ses propres architectures, et d’y mettre ses propres images destinées à convoquer le récit dont il veut se souvenir. Car, précisent les textes antiques, il y a deux mémoires : la mémoire naturelle qui vous est donnée, et la mémoire artificielle - de "artifice" qui renvoie à "art" - qui elle est construite.

Si l’on suit du doigt le fil de cet art de la mémoire, tel que notre Occident l’a filé, le nœud qui le fixe à nos cadres de pensée se trouve donc du côté de Démocrite et de Socrate, puis le fil traverse le fracas des grands discours des orateurs romains, se perd entre les pages des incunables pour réapparaître entre les copies des textes d’une antiquité soudain redécouverte, se mêle aux lignes des traités de la scolastique médiévale, s’enfonce dans l’ombre des savoirs ésotériques du temps des Renaissances pour revenir en surface, masqué d’une gaine plus lisse et plus brillante à l’intérieur des nouvelles formulations nées des Lumières d’où il va courir, de cadre en cadre, jusqu’à devenir fil de néon ou rayon lumineux dans les métropoles du monde nouveau.

Le même ? Un autre ? Mutant ou artifice ?

Hypothèse. Au XXe siècle, les images qui occuperont les "lieux" ne sont plus des images mentales, métaphoriques ou allusives, (les "phantasmae") mais de "vraies" images qui font concurrence directe au regard. Le calque en quelque sorte de ce dont il faut se rappeler. il y a les "archives" qui prétendent convoquer les faits, témoins à charge ou à décharge, et les "fictions" qui prétendent convoquer un récit.? Mais les unes et les autres sont des "images des choses", comme si dans l’art de la mémoire moderne, disparaissaient les "images des mots", et que celles des choses devenaient les choses elles-mêmes ?

Fil de trame

Dans le récit historique qui s’est construit en Russie depuis 1917, ou plus précisément depuis 1921, la fin de la guerre civile, il n’y a pas trace de "textes makhnovistes". Qu’en émigration, Makhno n’ait cessé d’écrire, que des journaux existaient - chaque fois que le permettait la situation militaire, La voie vers la liberté , quotidien du mouvement insurrectionnel makhnoviste paraissait en deux langues, russe et ukrainien - , qu’il y ait eu une pensée nourrie d’une recherche haletante, cherchant à chaque formulation à échapper aux codes et aux figures de rhétorique des nouvelles écritures (histoire, stratégie, politique, programmes), que cette pensée se soit développée au sein d’un mouvement qui brassa plus de deux millions d’hommes et de femmes, de tout cela aucune trace. Tout comme les Indiens, les makhnovistes vont devenir un peuple de muets, et très vite un peuple d’invisibles sans corps ni ombres. Rien que des légendes au bas des images : "Victimes rouges d’un massacre paysan", ou "pogrom makhnoviste". Dans la grande encyclopédie soviétique pendant des décennies, pas une ligne. Le nom même de Makhno ne figure pas. Il apparaîtra dans les manuels bien après la guerre. Le mouvement makhnoviste y est décrit comme le soulèvement sauvage d’un ramassis de brigands, de soudards, d’assassins, de petits propriétaires s’opposant à la révolution ouvrière prolétarienne. Mais "au nom du peuple", ce fond qui leur est commun, l’armée rouge propose par trois fois l’alliance stratégique et militaire aux Noirs. Et par trois fois, c’est la couardise, la lâcheté, la cruauté et le désordre des bandes à Makhno qui rendra, au nom de la responsabilité historique, cette alliance impossible. Tel est le scénario qui justifie l’ordre 1824 du Commissaire aux Armées, Léon Trotsky, de juin 1919 :

"Si jusqu’à présent nous disions : « À bas la Makhnovtchina » au nom de la bataille d’idées, aujourd’hui nous disons : « À bas la Makhnovtchina » même si pour l’abattre il nous faut utiliser le fer et le feu." C’est mot pour mot l’anathème des épopées et des légendes qui depuis la nuit des temps courent de mémoire en mémoire, s’enrichissant les unes des autres : "…il y a trois chemins. Au premier, tu perds la vie, au second, tu trouves la mort, au troisième, par le fer et le feu périra… ".

Car pour empêcher que mémoire ne dérape, il y eut d’abord le mythe, puis la légende, puis vint le temps des récits, puis celui de l’histoire et des historiens. Et nous voilà aujourd’hui dans le temps des images. Mais ces images là ne sont pas celles dont parle Saint Augustin, ce professeur païen de rhétorique converti au christianisme :

"J’arrive aux domaines et aux vastes palais de la mémoire où se trouvent les trésors d’innombrables qu’on y a apportées, en les tirant de toutes les choses apportées par les sens ; y sont déposés tous les produits de notre pensée, obtenus en amplifiant ou en réduisant la perception des sens ou en les transformant d’une façon ou d’une autre ; j’y trouve aussi tout ce qui a été mis en dépôt et en réserve et qui n’a pas encore été englouti ou enterré par l’oubli."

Fil que vient de croiser celui tendu des siècles plus tôt par le Socrate du Phèdre de Platon. Parlant de l’utilisation de support de mémoire (signes écrits, rouleaux, etc.) il met en garde de se laisser aller à une trop grande confiance en une mémoire fondée "du dehors, grâce à des empreintes étrangères et non du dedans. Car ce n’est pas de mémoire qu’il faut alors parler, mais de remémoration. Et lorsque tes élèves regorgeront de connaissances sans avoir reçu d’enseignement, ils seront des semblants d’hommes instruits, au lieu d’être des hommes instruits."

Cela voudrait-il dire que la mémoire, pour être fertile, est et doit rester un acte intérieur, individuel, de création, et non un acte de remémoration ? Continuons à tirer les fils.

"Makhno ? Nous le connaissions, tout le monde le connaissait. Nous le connaissions par les films." dit aujourd’hui Mikhailovitch [8], l’entraîneur des poids et haltères de Tokmak, à 50 kms de Goulaï-Polié.

Comment se sont formés de film en film les "images" de l’histoire de Nestor Makhno ?

La guerre civile en Russie se termine donc en 1921 : écrasement de Cronstadt, instauration de la nouvelle politique économique. En Ukraine, les villages, épuisés par quatre ans de combats, se détournent de Makhno qui, couturé de blessures, passe la frontière. Émigré, il lui reste treize ans à vivre.

En 1923, est tourné le premier film qui met en scène l’histoire de la Makhnovtchina, Les diablotins rouges. Il s’agit d’un film muet, tourné en Géorgie (jamais aucun des films sur ce thème ne sera tourné sur les lieux de l’action). Le sujet : comment les diablotins rouges, de jeunes paysans défendent et sauvent le village des attaques des bandes de Makhno. Dans le dictionnaire du cinéma de 1986, le sujet est présenté dans la rubrique "film pour enfants" : "Il s’agissait du premier film révolutionnaire d’aventure qui mettait en scène les thèmes de la révolution, du romantisme, à travers de jeunes héros participant au combat de la lutte commune."

Le "Batko Makhno" porte des lunettes et dirige ses troupes en intellectuel, mais un intellectuel sabreur et cavalier, entraînant sa bande à l’assaut des villages qu’il pille et massacre. Dans le personnage de l’intellectuel à lunettes, on retrouve un mélange, d’une part de l’identité d’instituteur qui figurait sur les faux papiers que Lénine avait fait donner en 1919 à Makhno pour lui permettre de rejoindre l’Ukraine occupée, et du personnage du socialiste-révolutionnaire qu’il apparaîtra dans tous les films postérieurs. Un SR atypique portant lunettes, mais sans barbiche, caractériel mais non velléitaire. Ce Makhno tire et exécute à bout portant en chaussant d’incroyables lunettes noires. Et en même temps, le film fourmille de détails caricaturaux, certes poussés, mais qui viennent droit de ce que devait être l’État-major de Makhno. On y voit Makhno fabriquant à vue des billets de banque à coup de tampons. Effectivement, dans les années 1920, les billets qui n’avaient plus de valeur-étalon devenaient des tracts, on raturait sans complexe les anciennes coupures, chacun se donnait le droit de faire circuler des billets de banque à son effigie et, parmi les premiers billets du nouvel État bolchevique, on en trouve qui gardent, en attendant que les planches à billets se remettent à fonctionner, l’ancienne maquette tsariste, avec une svastika, venant des sympathies allemandes de la tsarine. Parmi les compagnons de Makhno, il y a le "pissatil", l’écrivain-personnage qui effectivement a toujours accompagné l’aventure insurrectionnelle. Il y règne une sorte de jeunesse frondeuse, en même temps esprit de l’époque, écho du cinéma exubérant de ces années-là et de ce que durent être les groupes insurrectionnels. Les cendres de la guerre civile sont encore brûlantes, comme sont brûlantes les cicatrices des combats.

En 1927, quatre ans plus tard, dans les capitales, Eisenstein tournera Octobre. La mise en scène en direct de la passion révolutionnaire devenant mythe et mémoire en même temps. Un mythe qui ne s’est pas formé lentement par concrétion de temps à partir de faits fondateurs, mais a cru, à partir d’images "artificielles" prenant sur elles le rôle direct d’images témoins et, qui, entre elles, jouent le même rôle de référence à un réel indiscutable que les images "vraies" des Frères Lumière et des archives de 1914. L’événement est ce qui est montré, et non ce qui aurait eu lieu en vertu d’une invraisemblable vraisemblance. Images qui vont devenir celles des mots et des choses d’une mémoire collective et unanimiste. [9]

Fil de trame

Le deuxième film important où figure le personnage de Makhno sera tourné dans les années cinquante, donc après la collectivisation, les famines, la Seconde Guerre mondiale, l’occupation, qui dévastent tout "lieu de mémoire" au sens moderne, museal, de "lieu où se sont passées les choses". Le scénario est rédigé d’après un roman, Le chemin des souffrances d’Alexis Toltoï, aristocrate libéral proche des démocrates-constitutionnels (KD). Émigré à Paris au début de la révolution, Alexis Tolstoï rentre en URSS à la fin de la guerre civile, à l’appel de Lénine qui cherche à regrouper l’intelligentsia.

Le chemin des souffrances, grande fresque historico-psychologique écrite entre 1930 et 1940 par celui qu’on appelait le "comte rouge", deviendra une des versions officielles de la guerre civile. Dans ces années là, le roman est le genre littéraire le plus adapté à transmettre le récit de l’histoire.

Ni l’épopée lyrique, ni la fable, ni le poème - la prose avec encore des personnages types (le marin, l’officier blanc, le paysan, l’intellectuel), mais liés par des relations psychologiques. [10]

Fil de trame

L’épisode du roman d’Alexis Tolstoï où apparaît Makhno va fonder la diabolisation du personnage : Makhno anarcho-bandit, antisémite, mais avant tout, psychopathe et taré. Pas un ennemi, un vice. Le sujet choisi n’est pas l’affrontement militaire entre Rouges et Noirs, mais très précisément le moment où pour la première fois les Rouges, en difficulté vont se tourner vers Makhno, chef partisan, au nom de l’ennemi commun et de l’internationalisme, ils vont chez lui, à Goulaï-Polié pour lui proposer l’alliance. la démonstration qu’il s’agit de faire : prouver l’impossibilité d’une telle alliance contre-nature selon les lois non divines, mais scientifiques qui déterminent l’histoire menant vers un ordre parfait et inéluctable dont les bolcheviks portent la responsabilité.

Le moteur du roman n’est plus, dans ces années trente, la passion révolutionnaire, mais la volonté de définir les rôles et les personnages corrects. Ce roman est donc écrit, dans les années trente, par un homme dont la biographie comporte une tâche qui, vu le durcissement idéologique, est criminelle et normalement condamne à la non existence physique, sociale, historique. Or, en sous trame, c’est son histoire personnelle que l’auteur mettra en scène. Et c’est cette démarche, de remise sur le bon chemin et de repentance qui sera choisie pour devenir la version de l’histoire telle qu’elle doit être contée au peuple. Le cinéma est le porteur des images à mémoriser. Il ne s’agit plus de mythe, mais de conformité : une histoire d’amour sur fond de guerre civile.

Le héros, un jeune étudiant d’une famille aristocrate cultivée et aisée, se laisse séduire par les nouvelles idées : changer le monde, une société plus juste, la fin des privilèges, la liberté pour tous. Mais la radicalité de la révolution d’Octobre l’effraie et il rejoint l’Armée blanche des volontaires. Là, les agissements des siens contre le peuple le révoltent, d’une part, et d’autre part, sa femme se retrouve, au cours d’un raid de pillage, entre les mains des makhnovistes. Il déserte, parvient à Goulaï-Polié, s’y fait arrêter, se retrouve face à Makhno qui cherchera à l’utiliser. Ainsi, il est convié à assister à la discussion (une partie de cartes) entre le marin bolchevik, Makhno et le représentant de l’anarchie, Léon Tchiornoi (ce qui signifie Léon le noir, pseudonyme réel d’un des intellectuels du mouvement anarchiste que Makhno a effectivement rencontré à Moscou en 1918, et qu’il considère dans ses mémoires comme un homme faible et apeuré. Léon Tchiornoi sera arrêté pendant la grande Terreur et fusillé). L’officier blanc rejoindra les Rouges, fera ses preuves dans l’action, retrouvera sa femme. La révolution aura été un rite initiatique qui leur aura permis de trouver le chemin de la vérité.

La facture du film : un romanesque de stéréotypes (alors que le roman est écrit avec talent), entre littérature de gare et imagerie saint sulpicienne dans laquelle l’image de Makhno est celle du mal absolu, c’est-à-dire dans cette logique de conformité psychologique, du fou dégénéré. La séquence où il arrive sur un petit vélo, saute sur les chevaux du manège forain, tire à vue sur les otages, et le manège se met à tourner, pris dans la spirale de la déraison criminelle, est restée un classique. Le roman fait du personnage de Makhno un être maléfique, répugnant et dangereux, mais cette séquence là appartient aux années cinquante et au scénario du film et n’existe pas dans le texte original.

1950, les dévots sont au pouvoir, leurs images leur ressemblent. Mais, comme toujours, la fiction (ou le mythe, ou la fable) garde une attache avec ce qui peut rester enfoui dans les mémoires "naturelles" de ceux qui ont participé à l’événement. L’épisode choisi fut effectivement un des épisodes les plus difficiles pour les groupes partisans confrontés pour la première fois à des combats de rue, dans une ville, univers de toutes les tentations. La référence au western américain (référence de démarche, donc de facture) est évidente. Le western de John Wayne moralisateur, sur fond d’Indiens coupeurs de têtes. À la différence qu’ici, les Indiens ne sont pas des bêtes sauvages incompréhensibles et hors culture, mais des hérétiques qui parlent la même langue - ou presque -, et vivent au sein de la même histoire et prétendent se référer aux mêmes "images des choses et des mots". Le western doit justifier la légitimité du pillage des terres et du génocide indien, le "eastern" lui doit justifier la légitimité d’occuper, à tous les temps les pages du dictionnaire, et d’y imprimer en exclusivité ses illustrations.

En 1966, réapparaît le thème des Diablotins rouges de 1923. Après la pesanteur des années cinquante et soixante, resurgit un nouveau romantisme révolutionnaire, en résonance avec la contestation occidentale qui aboutira à 68. Le film s’appelle Les insaisissables ou encore Les vengeurs insaisissables. Le sujet est resté le même : un groupe de tout jeunes adolescents d’un village, hardis, intelligents, drôles, courageux, entre Le Club des Cinq et Les invincibles affrontent les "bandits", ennemis de la révolution. On ne parle plus ni de Makhno ni de makhnovistes (le nom est évoqué une fois, dans le récit d’un garde rouge). Les "ennemis" s’appellent des "Bournachi" du nom de leur chef Bournache, personnage à veston et chapeau démagogique, veule, dont le lieutenant, portant la veste cosaque, est jeune, cruel et séduisant. L’Ukraine, jamais nommée, reste présente dans les vêtements des bandits, les paysages. La trame du récit est celle du film de 1923. Un film d’aventure qui donne de la révolution une image joyeuse, dédramatisée, même si on y tue et on y pend. On y retrouve un Boudienny bon enfant, des soldats rouges gais, et les bandits sont des paysans pas très futés qui ont peur des fantômes. Le film deviendra un film culte. Des épisodes, des répliques vont devenir des références quotidiennes, et jouer aux "Insaisissables" sera le jeu favori des mômes des cités.

Deux ans plus tard, en 1968, est tournée une deuxième version, Les nouveaux insaisissables. Ce sont les mêmes personnages (les mêmes acteurs), le même groupe de futés lurons. Mais cette fois, l’action se passe en ville, les "ennemis" ne sont plus des bandes de paysans, mais les membres d’une armée organisée, les "Blancs", auxquels les bandits vendent leurs services. La trame est beaucoup plus policière ; il faut que les "Insaisissables" mettent la main sur la carte de Perekop que les Blancs cachent dans le coffre fort de leur État-major. Pourquoi Perekop ? Perekop est l’isthme de Crimée où s’est livrée la dernière bataille historique de la guerre civile, forces révolutionnaires contre Blancs conduits par le général Wrangel.

Les Rouges et Makhno ont conclu une troisième alliance. Alliance dramatique après deux expériences désastreuses où les Rouges à chaque fois ont retourné les armes, dégarni les lignes de front, détourné les munitions dès que la victoire semblait gagnée, livrant à chaque fois les Noirs à l’ennemi. Et à chaque fois, c’est l’exceptionnelle connaissance des lieux et des gens, le soutien des villages, une souplesse de décision qui donne à chaque groupe une liberté et une intelligence de manœuvre fondée sur ce tissu de confiance que cette armée de paysans, passant de la charrue au fusil, a réussi à créer, multiplié par le courage personnel et la puissance de volonté d’un Makhno qui jamais ne reste à l’arrière, qui empêche le désastre. Entre les deux armées, il n’y a plus que de la défiance. Makhno a reçu des offres d’alliance de tous, proposant de s’unir "pour en finir avec les Rouges" : des cosaques, de Wrangel, des nationalistes. Alliances impensables pour le mouvement insurgé ouvrier-paysan. Le reste va se jouer comme une tragédie antique, car au delà de tout, les gardes rouges sont dans le camp de la révolution, les autres, dans celui qui veut l’abattre.

Le lendemain de la victoire militaire arrachée par les deux cavaleries, noire et rouge, les Rouges retournent les armes, fusillent les délégués makhnovistes venus négocier une solution fédérative, et sabrent la légendaire cavalerie makhnoviste. L’ordre de Moscou : en finir avec le mouvement makhnoviste dans les trois semaines. Il faudra au pouvoir huit mois d’une traque insensée, au cours de laquelle il enverra contre le mouvement insurgé toutes ses forces, remplacera les détachements russes par des détachements lettons ou mongols, qui ne parlent pas la langue. Il lui faudra reculer sur la question de la nationalisation des terres pour venir à bout du mouvement makhnoviste.

C’est donc la carte de Perekop qui est au centre de ce deuxième épisode des Insaisissables. Après des péripéties plus rocambolesques les unes que les autres, ils trouveront le chiffre secret du coffre : "1914". D’autres épisodes suivront, moins brillants, mais aujourd’hui encore Les Insaisissables nourrissent les vidéothèques de famille.

Dans les années soixante-dix sera tournée une seconde version du Chemin des souffrances, sous la forme d’une série télévisuelle. Le scénario et les dialogues restent les mêmes, mais le temps et le rapport à l’histoire ont changé. Le mythe essoufflé, la psychologie de situation devient psychologie de caractères. Si Jésus Christ, dans les films occidentaux, devient un homme amoureux de Madeleine ou de Jean, la révolution, elle, n’a plus de majuscule et devient une affaire d’individus. Le comédien, chargé de jouer le rôle de Makhno, est autorisé à aller consulter le fond spécial de la bibliothèque Lénine (cette architecture de mémoire par excellence) pour préparer son personnage. Et ce qu’il y lit, racontera-t-il, le laissa stupéfait : "Toutes mes représentations non seulement de l’histoire de Makhno, mais de toute notre histoire s’en trouva bouleversée." Le temps du tournage, il se battra plan après plan pour imposer une image "normale" de son personnage.

Après la diffusion du film, il recevra une lettre de Goulaï-Polié : "Jamais encore, je n’avais reçu une telle lettre, exprimant une telle reconnaissance. Pour la première fois, m’écrivaient-ils, vous nous avez donné de Nestor Ivanitch une image habitable." C’est-à-dire, pour Goulaï-Polié, une image qui pouvait commencer à correspondre, peu ou prou, à celle de Nestor fils d’Ivan, qui aimait les livres, savait se jouer de l’ennemi, et défendait les siens, les "pauvres" comme on dit dans les villages.

Car se termine le temps des grands tournois ou vice et vertu s’affrontent, tandis que Grammaire et Dialectique encadre Prudence aux trois regards - passé, présent et futur - dont Mémoire, disaient les anciens est un des visages fondateurs. Viendront les années quatre-vingt, puis quatre-vingt-dix. Et la veillée aux images de Cronstadt. Arrive le temps du journaliste, roi et prophète. Les archives, grandes dames secrètes et poussiéreuses, sortent des fonds secrets. Enfin, cette immense Atlantide incompréhensible qu’est la révolution russe (deux fois incompréhensible parce que révolution, et parce que russe) va entrer dans la grande Multinationale des Événements et des Images comme témoins irrécusables à charge ou à décharge, qu’importe et quelle est la différence…

La Russie est un espace qui est temps à la fois. C’est son secret, sa pesanteur, sa déraison, son infinie richesse. Les légendes y roulent, comme y roule la fleur duvetée des steppes. S’y répètent tant et tant de choses diverses et depuis si longtemps. "Menteur comme un témoin oculaire" dit-on encore dans les villages, ou "Un homme perd son ombre et la vie disparaît, une ombre perd son corps, c’est le chant qui s’éteint." L’icône y a sans doute un sens différent que celui de nos images d’Église et la langue garde en elle les murmures d’écholalies qui jamais ne cherchèrent accord ni consonance. Peut-être les images des mots et celles des choses s’inventent-elles autrement, et la violence des hérésies y laisse-t-elle des traces différentes. Et en même temps, la volonté de progrès, l’économie devenue mythe, et le rêve de grande égalité, c’est en caractères grecs ou latins qu’ils sont formulés. Peut-être est-ce entre toutes ces différences que se situe le propos secret du film Nestor Makhno, paysan d’Ukraine, tourné à Goulaï-Polié en 1993.

Déposer sur la table de la pause d’usine entre les mains des ouvriers de la fonderie Kerner, où rien ou presque n’a changé, les textes écrits en langue étrangère qui leur étaient adressés, remettre en mouvement avec précaution les récits de chacun, croiser les images des villages et de la steppe d’aujourd’hui avec l’unique image "vraie" qui subsiste de Nestor Ivanitch (car c’est ainsi qu’on l’appelle), mêler aux images du vice et à celles de la vertu les mots ignorés de tous et que personne n’attend, faire sonner ensemble les images d’archives et celles des fictions pour les remettre en jeu - peut-être est-ce au delà de tout récit, la tentative de sortir d’une "remémorisation" nourrie de l’extérieur, si dangereuse disait le vieux Socrate car elle n’instruit pas l’homme. Et commencer, avec lenteur et précaution à dégager la possibilité d’un nouvel art de la mémoire qui ne soit pas pour tous, une capitulation (baisser la tête). Un art où les images des choses et les images des mots renoueront l’antique dialogue, car "les images des mots sont plus ardues à construire, demandent un effort plus grand, mais leur prégnance est plus forte." Un art où "les lieux sont les tablettes de cire sur lesquels on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace."

(Paris-Moscou 1997)

Makhno, mémoire méconnue de l’Ukraine ? Makhno, l’auteur de "Prolétaires de tous les pays, regardez au fond de votre âme, c’est là qu’est la vérité"

C’est presque mécaniste de dire qu’une mémoire est falsifiée, qu’il existe une vraie mémoire quelque part. Cette réflexion sur pourquoi le mouvement libertaire a disparu au profit du modèle bolchevique. Makhno ne parle pas de bonheur, mais dit : "Créer une société qui ne soit pas d’humiliation, une société de responsabilités, où la liberté de chacun serait la responsabilité de tous." Ce n’est donc pas quelque chose à conquérir, c’est un tissu de relations sociales où ensuite le politique se mettra. Et cela, je l’ai rarement vu dans le feu de l’action. Cette réflexion prenait place en pleine action, pendant la guerre civile, pendant quatre années hallucinantes. La grande utopie de Makhno tient au fait qu’il est profondément rousseauiste, l’homme est à la base généreux. Les siens, les humbles, les pauvres, c’est ainsi qu’il les vit. La guerre civile, c’est une guerre civile de mots qui s’est passée et qu’elle continue celle-là.

Je rêve de faire ce que nous appelons avec Gatti une exposition de lieux, qui serait une promenade physique dans une pensée où je pourrais à ce moment-là mettre tous mes rushes, comme ça.

J’avais entendu qu’on avait tourné Makhno vivant. Je suis tombé sur un film fait par un réalisateur de Saint Petersbourg, qui montrait une bobine qui venait de Roumanie, un scoop, et brusquement j’ai vu cette scène. Et grâce à des amis de Moscou qui connaissent bien les archives, j’ai pu retrouver la séquence qui avait été rapatrié de Roumanie. Il s’agit de la première alliance entre bolcheviques et paysans insurgés et la caméra du front était là. Il y a là une typologie à faire sur les images des paysans, mais je n’ai pas pu le traiter dans cette version. Il y a les paysans d’avant la révolution soit pour dire que c’était l’horreur, soit pour dire que c’était bien. Puis il y a les paysans qui écoutent, c’est le décret sur la terre. Il y a aussi les plans de marchés parce que les cameramen aiment bien faire des images. C’est aussi intéressant de voir comment on cadre et ce qui se fait. Et cette pellicule avec Makhno, la première fois qu’on l’a vue, on a été boire un café parce que cela a été bouleversant. Et on se rend compte que de nombreuses photos sont en fait des tirages de cette pellicule. Il existe des archives partout.


Le film est à voir sur
http://video.google.com/videoplay?docid=-497413192306690935 ou ici.


Notes :

[1Comédienne au TNP, sous la direction de Georges Wilson, où elle joue Brecht, Euripide, Gatti, elle assiste ce dernier à la mise en scène de Chant public devant deux chaises électriques (1966), puis travaille sur V comme Vietnam (1967). Elle monte ensuite La journée d’une infirmière (1969).

[2Elle a organisé en 1978 avec Michel Foucault "la rencontre Récamier" qui a réuni pour la première fois des intellectuels "dissidents" et des intellectuels français.

[3Filmographie d’Hélène Chatelain : Les prisons aussi réalisé avec René Lefort (1972) ; 10 jours sur la Z.U.P. des Minguettes (1972) réalisé avec Stéphane Gatti ; Le lion, sa cage et ses ailes (1975-76) 6 films vidéo ; La première lettre (1978) 6 films vidéo ; Irlande, terre promise (1981-82) ; Nous ne sommes pas des personnages historiques (1984-85) ; Nous étions tous des noms d’arbres (1984-85) première assistante du film long métrage d’Armand Gatti ; Les gens de la moitié du chemin (1985) ; Le double voyage (1986) ; Maintenant, ça va (1987), Pourquoi les oiseaux chantent (1988) ; Qui suis-je ? (1990) sur un scénario d’Armand Gatti. En tant qu’auteur : Le fantôme d’Efremov (1992) et La cité des savants (1994) films de Iossif Pasternak.

[4Nestor Makhno, paysan d’Ukraine, film documentaire réalisé par Hélène Chatelain (1996/52’), a été diffusé sur Arte en février 1997 (13 Productions, La Parole Errante, en association avec la Sept ARTE). http://video.google.com/videoplay?docid=-497413192306690935.

[5Le fil de trame est celui qui court sur le fil de chaîne qui lui, est tendu sur le cadre du tisserand.

Fil de chaîne

"Peu de gens savent que les grecs parmi les nombreux arts qu’ils ont inventés, ont inventé un art de la mémoire qui, comme les autres fut transmis à Rome d’où il passa dans la tradition européenne. Cet art vise à permettre la mémorisation grâce à une technique de « lieux » et « d’images ». Il faut, précisent les textes, former dans la mémoire une série de lieux, de « loci » à travers lesquels il est aisé de mouvoir la pensée (architecture, enfilades de pièces variées, etc.…) Ainsi, dès qu’il s’agit de raviver la mémoire des faits, on parcourt tous ces lieux tour à tour et on demande à leur gardien ce qu’on y a par l’esprit, déposé. Il y a deux familles d’images. Celles des mots et celle des choses. Celles des mots sont plus ardues à construire, demandent un effort plus grand mais leur prégnance est plus forte."

[6Les textes, extraits ou commentaires des fils de chaînes sont extraits ou redevables aux travaux de France A. YEATS sur l’hermétisme de Giordano BRUNO et principalement à L’art de la mémoire, 1975, Gallimard.

[7Pour ne pas s’égarer, petit lexique en forme de nœuds.

Paysan : Nestor Makhno est donc un paysan né en 1889 à Goulaï-Polié (qui veut dire "le champ libre", c’est peut-être un hasard, mais c’est ainsi), bourgade à l’est de l’Ukraine, fondée par la grande Catherine au moment où, ayant écrasé une révolte qui avait menacé l’intégrité de l’Empire, elle dispersa les anciens villages-forts cosaques, peupla l’Ukraine de propriétaires étrangers (allemands, polonais, bulgares, russes) et asservit pour la première fois une partie de la paysannerie.

Libertaire : Makhno est très tôt en contact avec des libertaires, paysans ou ouvriers venant des villes. La pensée libertaire à l’époque est pratiquement la seule pensée politique qui ait une existence dans les ateliers. Sa première adhésion se fait non à travers un groupe militant, mais à travers un petit groupe de théâtre amateur qui s’est formé à l’usine Kerner, du nom du propriétaire allemand qui l’a construite. ("Nous lisions tout - et surtout l’histoire des astres et des étoiles et celle de l’apparition de l’homme sur la terre…" écrit Makhno dans ses souvenirs. Les livres sont la première clef de son engagement.

Antisémitisme : Après 1905, ce groupe se radicalise et s’arme pour lutter contre les réformes agraires gouvernementales, et contre un antisémitisme militant qui, en Ukraine, accompagne toute réaction.

Prison : Makhno est arrêté à 17 ans, condamné à mort, puis voit sa peine commuée en détention à vie. Il est envoyé à la prison de Boutyrkis de Moscou où son statut de politique lui donne accès aux livres - sa passion. La révolution de 1917 ouvre les prisons, Nestor Makhno quitte la capitale et rentre chez lui.

Prise de parole : De mars à octobre 1917, il va impulser, de ferme en ferme, de village en village, ce qui deviendra le mouvement makhnoviste, et qui se concrétise à travers la rédaction lente, patiente des principes d’une réforme agraire, la seule en Europe à avoir été réfléchie sur place, et non dans des cénacles.

Pensée : Octobre 1917 amène très vite, venant des capitales, les premières directives qui se retrouvent très vite aussi en contradiction avec le mouvement qui se développe autour de Goulaï-Polié. "Plus je voyais la politique partisane, et plus m’effrayait la délégation consentie, enthousiaste du droit de penser à des professionnels."

Résistance : La paix de Brest Litovsk ouvre l’Ukraine à l’Allemagne - car en ces années là, l’Europe est toujours en guerre. Makhno se retrouve, avant toute guerre civile, à la tête d’une résistance armée, forgée sur place sans autre état major que celui qu’elle se donne. "Plus je réfléchissais, plus les mois passaient et plus nous avions la conviction qu’aucune de nos lectures passées, ni Bakounine, ni Kropotkine, ni personne ne pouvaient répondre aux problèmes immenses qui se posaient à nous. L’Ukraine était à la veille d’une troisième révolution fondée sur la prise de conscience, non la prise de pouvoir. Et tout cela se passait pour la première fois."

Ordre : Devant les troupes allemandes, c’est la débandade de toutes les forces révolutionnaires. Goulaï-Polié est occupé. Makhno part à Moscou. L’âpreté des luttes de pouvoir le glace, ainsi que l’instauration, dans l’enthousiasme des ateliers d’usine, de la dictature du prolétariat. Sa rencontre fortuite et fondamentale avec Lénine au Kremlin n’est pas la rencontre de deux stratégies, mais de deux formes de pensée : l’une
fondée sur un modèle à forger - et quelque soit le modèle, le processus est le même -, l’autre sur une démarche, c’est-à-dire la création permanente d’un système de relations, à affirmer.

Guerre civile : La guerre civile éclate qui sera une des plus violentes et des plus troublées. En quatre mois, il y aura 14 changements de pouvoir à Kiev. Les bolcheviks assaillis par les nationalistes et par les Blancs, font alliance avec Makhno, puis une fois le danger immédiat passé, brisent l’alliance et retournent les armes contre les makhnovistes.

Stratégie : Le scénario identique, mais à chaque fois plus sanglant, se reproduira trois fois. Et à chaque fois les troupes paysannes, Makhno en tête, se révèleront sur le terrain d’exceptionnels et d’imprévisibles stratèges. Les seuls qui, durant toute la période soviétique, étudieront et connaîtront Makhno et son mouvement, ce seront les militaires. L’action makhnoviste recèle une énigme que les livres militaires ne parviennent pas à percer.
Mots : La guerre entre rouges et makhnovistes n’est pas une guerre de territoire ou de citadelle. Elle est au départ et fondamentalement, une guerre de mots. Ce sont les pages du même dictionnaire qui servent de barricades, et de part et d’autres des colonnes, ce sont des mots qui vont ajuster, tirer et tuer.

[8Un des témoins du film Nestor Makhno, paysan d’Ukraine, op cit.

[9Fil de chaîne.

En Europe, au Moyen-Age, en pleine vague d’exaltation mystique resurgit l’art de la mémoire antique, qui s’était desséchée en recettes devenues souvent incompréhensibles en même temps que se redécouvrent les auteurs grecs. Un certain Boncompagno da Signa rappelle donc qu’il existe la mémoire naturelle et la mémoire artificielle, laquelle est considérée comme une des parties des vertus cardinales. pour la première fois, il y inclut la mémoire du paradis et de l’enfer comme étant un de ses fondements. Saint Thomas d’Aquin, grand législateur de l’Église, qui codifia les représentations et de l’enfer et du paradis va prolonger cette réflexion nouvelle sur l’art de la mémoire, et son importance religieuse et morale. Ainsi l’art didactique chrétien "doit-il montrer de façon frappante les choses qui comptent pour une conduite vertueuse."

Ce seront les dominicains gardiens de la pureté du dogme qui deviendront aussi gardiens de cet art de la mémoire au service du combat contre l’hérésie. Un des traités importants traitant ce thème sera écrit en langue vulgaire, et non en latin. Ce qui laisse supposer que le prédicateur n’était pas le seul à devoir l’utiliser, devait aussi le faire tout "homme moral" qui voulait éviter les vices amenant à l’enfer et gagner le paradis grâce aux vertus. Mais les images de ces vices et de ces vertus - ce sont les fresques de Giotto ou les statues des cathédrales - pas les images d’un film.

[10Fil de chaîne

Paradoxalement, l’âge de la scolastique, tout en insistant sur l’abstraction, connaît une floraison extraordinaire d’images religieuses. Pour justifier ce paradoxe, les commentateurs vont rechercher un texte de Thomas d’Aquin qui explique l’usage de la métaphore dans les Écritures par la nécessité d’imprégner fortement l’esprit tout en se demandant pourquoi celles-ci utilisent les images alors que l’utilisation de comparaisons et de représentations variées appartiennent à la poésie qui, écrit-il, est la plus basse de toutes les formes de savoir. Tout se passe comme si les règles de Thomas d’Aquin fondant à nouveau l’antique art de la mémoire ont été transformées. les images intérieures qui, dans l’art de l’orateur romain étaient choisies pour le fait qu’on pouvait se les rappeler facilement ont été changées par la piété médiévale en "symboles corporels". Les vertus et les vices vont devenir des "signes de mémoire" grâce auxquels nous nous dirigeons dans les sentiers du souvenir en nous rappelant les voies vers le paradis et l’enfer.

P.S. :

Ce texte est paru dans Cinéma engagé, cinéma enragé, coor. Pascal Dupuy, Christiane Passevant, Larry Portis, L’Homme et la société, n° 127-128 (L’Harmattan), mai 2004.

Le film est à voir sur

http://video.google.com/videoplay?docid=-497413192306690935



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