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La dette
Film documentaire de Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 28 septembre 2013

par C.P.
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Sortie nationale le 25 septembre 2013

Depuis plus de 20 ans en Europe, la réponse des élites économiques a pour nom « austérité » : réduire les dépenses, trouver de nouvelles recettes en privatisant partout où c’est possible. Sanctions des agences
de notation aidant, la voie à suivre semble couler de source pour les gouvernements européens qui se sont succédés ces dernières années. Ils obéissent au sens général donné par les textes de l’Organisation mondiale
du commerce : moins d’Etat, plus de privé, plus de pouvoir à la finance, moins de régulation protégeant les citoyen-ne-s et leur trésor public.

Pourtant, tout projet collectif — route, crèche, collège, bibliothèque, jardin public — ne relève-t-il pas d’un pari sur l’avenir qui suppose endettement et remboursement ? Les dettes, mesurées, ne sont pas nécessairement nocives.

Alors pourquoi cette panique entretenue, pourquoi cette culpabilisation, pourquoi maintenant ? Tout récemment, des villes américaines se sont déclarées en faillite, et certains responsables politiques ont maintes fois affirmé que des pays riches comme l’Italie, le Portugal ou la France encourent dorénavant le même risque. Inutile de recourir à une théorie du complot pour voir qu’un tel danger sert efficacement d’argument pour céder de nouveaux pans de la richesse publique aux détenteurs de capitaux.
L’appauvrissement collectif que nous vivons en tant que citoyens bénéficiant de moins de services sociaux, de moins de personnel dans les hôpitaux, ou de moins d’argent public pour la culture, ne vient pas de nulle part, et n’est pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Le PIB, au plan mondial, continue d’augmenter, les pollutions aussi, et le mot « crise » ne recouvre pas les mêmes réalités selon que l’on se trouve du côté des actionnaires ou des sans-emplois.

À moins d’une transition vers une autre économie, poste, énergie, transports, hôpitaux, universités, sont promis à la même transformation
de services publics en entreprises lucratives dont les critères de réussite seront indexés, non sur la qualité et l’accessibilité pour tou-te-s, mais
sur le volume de profit dégagé pour les actionnaires. Un peu partout déjà, militants, syndicalistes, mais aussi entrepreneurs ou économistes hétérodoxes nous interpellent sur les aspects mortifères de l’économie contemporaine [1]. En particulier, ils mettent l’accent sur la question des biens communs. La monnaie ne fait-elle pas ou ne devrait-elle pas faire partie de ces biens communs ? C’est un des sujets abordés dans le film de Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann, film conçu principalement autour de deux questions : d’où vient la dette et d’où vient la monnaie ? On trouvera avec ce film un outil au service du débat. Un accompagnement, dans tous les lieux où l’agora est possible, des individus et collectifs désireux de se documenter. Il n’y a pas de conclusion simple à en tirer, mais plutôt une invitation à devenir expert en démystification.

Entretien avec Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann

Le film La Dette s’est tissé sur une période de trois ans. C’est le troisième documentaire co-réalisé par le duo.

— Comment êtes-vous arrivé à réaliser ce film ?

Nicolas Ubelmann  : J’ai eu un déclic en écoutant une émission sur France Inter, à laquelle participait un petit groupe d’experts économiques. Une auditrice tout à coup, les interpelle : « d’où vient l’argent qu’on va injecter dans les banques pour les sauver ? » Quelques mois auparavant Fillon déclarait être à la tête d’un Etat en faillite, les caisses étaient soi-disant vides, mais subitement, on avait trouvé plus de 400 milliards pour sauver les banques... L’auditrice n’a pas obtenu de réponses à sa question. Il y a eu comme un blanc du côté des experts puis des explications embrouillées, et enfin l’animateur a clos en disant « bon écoutez c’est très compliqué, on n’a pas vraiment compris, excusez-nous ».
J’ai alors tapé une question sur internet : « d’où vient l’argent ? », et là je suis parti pour trois ans ! Le film entier est notre recherche pour répondre à cette question. De site en site, de livre en livre, nous nous sommes plongés dans les mécanismes de création de la monnaie.

Sophie Mitrani : Le sujet nous avait intrigué beaucoup plus tôt, dès 1996. Nous étions partis au Sénégal, avec Nicolas, pour tourner un film qui questionnait l’aide au développement. A l’époque, on entendait dire que l’Afrique noire était « mal partie » malgré les milliards investis dans la coopération et le développement. A cette occasion, nous avions rencontré un Sénégalais professeur en économie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Monsieur Moktar Diouf. Au terme de l’interview, il nous a dit : « on pousse les Etats Africains à s’endetter toujours davantage, afin de pouvoir toujours davantage les contrôler ». Presque 20 ans après, je trouve que cette analyse de l’endettement des pays pauvres fait écho à la réalité de la situation européenne aujourd’hui.

— S’agit-il d’un film consacré à la dette ou à la monnaie ?

Nicolas Ubelmann  : C’est un film sur les deux parce que les deux sont intimement liées. La monnaie n’est créée que parce qu’il y a des emprunteurs. et des prêteurs. Par ailleurs, la dette rapporte beaucoup d’argent, pas à tous, mais pour certains, c’est une aubaine, en particulier pour ceux qui ont les moyens de prêter à l’Etat. Il existe un livre qui s’appelle « La Dette, une affaire rentable ? ». C’est en effet une affaire
tout à fait rentable pour les prêteurs, principalement, les banques et fonds de pension qui reçoivent en retour des intérêts. Chaque année en France, plus de 40 milliards d’euros sont payés au titre de ces intérêts. C’est l’équivalent de tout l’impôt sur le revenu qui est versé à des créanciers,
dont en plus on ignore à peu près tout. C’est délirant !

Sophie Mitrani : Notre documentaire n’est pas non plus un film à charge contre « les banques », c’est une réflexion, conduite à plusieurs,
sur le système monétaire et les mécanismes de l’endettement. On a d’ailleurs failli l’intituler « le système dette ». C’est un film qui interpelle
les citoyens et nos élus en particulier : jusqu’où sommes-nous vraiment contraints de nous laisser entrainer dans la dépendance vis à vis des banques ? Le fait de laisser la Banque centrale européenne totalement
libre de décider des taux directeurs, de la quantité de monnaie qu’elle injecte dans l’économie, cela relève d’un choix politique. Notre film questionne ce choix. Il nous a permis de chercher à comprendre pourquoi
et comment lors des dernières décennies, ce choix a été fait, dans quelles conditions, sous quelles impulsions.

— La Banque centrale européenne statutairement indépendante des parlements, ne joue-t-elle pas un rôle de contre-pouvoir face aux comportements électoralistes et inflationnistes des politiques ?

Nicolas Ubelmann  : Il ne s’agit pas de remettre en cause ce rôle de contre- pouvoir mais plutôt les pleins-pouvoirs laissés à la Banque centrale européenne. La seule justification donnée pour cette indépendance totale du politique, c’est le fameux spectre de l’inflation. C’est ce qu’on enseigne au lycée, on apprend en effet qu’il ne faut pas faire trop de monnaie, etc. Et effectivement, on met dans la balance le risque que les Etats usent et abusent de la planche à billets. Comme c’est arrivé en particulier dans les années 1920 en Allemagne. A cette époque, ce pays a connu l’hyperinflation, avec des prix qui doublaient ou triplaient dans la journée. Donc ça a créé un traumatisme chez les Allemands. Ils avaient d’ailleurs abusé de la planche à billets pour rembourser une dette suite au diktat de Versailles. Donc ce traumatisme là existe, et comme c’était la période qui a conduit Hitler au pouvoir, l’inflation constitue un épouvantail puissant qui justifie qu’on ne fasse pas confiance aux Etats pour imprimer la monnaie et surtout, pour utiliser la monnaie comme un des instruments pour maîtriser l’économie.

En réalité, contrairement aux idées reçues, c’est surtout la déflation qui a conduit les Nazis au pouvoir et c’est l’endettement de l’après Première Guerre mondiale qui a conduit à l’hyperinflation des années 1920. Des contre- pouvoirs, oui mais de là à priver totalement les élus politiques de l’outil monétaire, on arrive aujourd’hui à une planche à billets privée, il y a sans doute des pratiques plus mesurées à trouver !

— Votre plus grosse surprise au cours des trois ans passés à réaliser ce
film ?

Sophie Mitrani : Peut-être la découverte que par rapport à
des sujets économiques faisant appel à un jargon sophistiqué, les
choses importantes à comprendre sont relativement simples.
Par exemple, pourquoi cette présentation quasi systématique qu’il ne faut absolument pas d’inflation, qu’une monnaie doit être forte, etc. ? C’est essentiellement parce que de puissants acteurs financiers y ont intérêt : quand la monnaie est forte, cela avantage les détenteurs de capitaux et les rentiers.

En trois ans, nous avons bien vu que de plus en plus de non- spécialistes cherchent à comprendre, à dissiper les rideaux de fumée produits par les milieux d’affaire et les élites économiques. Nous avons constaté que même des sujets qui font appel à des technologies complexes peuvent être définis avec des mots compréhensibles par le plus grand nombre.

Nicolas Ubelmann  : Ce qui m’a frappé, c’est l’importance quotidienne de l’argent dans nos vies, et notre ignorance sur son origine, son histoire, ses fonctions... Très jeune, par exemple, nous intégrons l’idée que l’argent est rare, et qu’il faut l’économiser. D’où vient cette « évidence », est-elle fondée ? Le plus surprenant, c’est d’un côté l’omniprésence de la monnaie et de l’autre, ses fondements, qui restent invisibles, au sens qu’ils ne sont presque jamais discutés sur la place publique. Pourtant, tout est sous nos yeux si nous souhaitons y voir plus clair.

— Peut-on dire que votre film est une invitation à réfléchir sur les frontières entre privé et public dans le domaine monétaire ?

Sophie Mitrani : Quand on regarde les billets de banque européens, ce n’est pas un politique qui le signe, c’est Mario Draghi, donc, un ancien cadre de la Goldman Sachs, une incarnation du pouvoir bancaire, sans aucune tutelle publique. Quand on connaît le rôle de Goldman Sachs tout au long de la crise et en particulier dans la déstabilisation de la Grèce, on ne trouve pas très rassurant que ce soit ce genre d’individu qui dirige
la Banque centrale européenne...

— Comment caractérisez-vous votre démarche de documentariste, un travail militant, une volonté de vulgariser, un regard critique ?

Sophie Mitrani : J’aime bien cette phrase de Sydney Pollack : « Il y a deux manières de faire des films : expliquer aux gens ce que vous avez découvert, ce que vous savez, ou bien essayer de comprendre des choses que vous ne connaissez pas. » Pour moi la dette ça a été un peu les deux.
Je pense que réformer le système n’est pas techniquement si compliqué, comme par exemple séparer vraiment les banques de dépôt et les banques d’investissement. Quand on voit toutes les monnaies dites complémentaires existantes, ça a parfois sauvé des économies dans l’Histoire, en Suisse notamment. La monnaie est un standard d’échange sur lequel s’accorde une communauté donnée. Ce devrait être un simple outil dédié à stimuler les échanges. Si à force de servir l’argent et ceux qui le détiennent, on arrive à un appauvrissement collectif et des super-pollutions, c’est sans doute qu’il faut reformuler en profondeur les termes du débat et des enjeux.

Nicolas Ubelmann  : Ce film apporte des réflexions à partir de questions simples : qui fabrique l’argent ? Qui décide ? J’ai l’impression d’être sorti d’une sorte de coma intellectuel, comme si je découvrais subitement les ingrédients qui composent un aliment que je mange tous les jours. Comme
si les pièces éparses d’un puzzle venaient de trouver leur place et former une image lisible. Les déficits publics, le chômage, le besoin de croissance, les crises financières, tout cela est relié à la façon dont nos sociétés créent la monnaie. C’est cette découverte que nous avons eu envie
de partager en faisant ce film. ■

Propos recueillis par V. Glenn & G. Lebel

Fondée sur les principes de l’économie sociale, la coopérative DHR se reconnaît dans un rapport à la création artistique dont Robert Filliou donnait une saisissante définition : « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

En 2013 et 2014, DHR proposera de découvrir 4 documentaires consacrés aux enjeux de la dette et ses conséquences, autre- ment dit 4 angles de vue, 4 façons d’aborder les problèmes, 4 occasions d’alimenter et élargir le débat.
Nous invitons tous ceux et celles qui souhaitent organiser des projections-débats à prendre contact avec nous.

Notes :

[1Vivement 2050, Programme pour une économie soutenable et désirable — Ouvrage collectif sous la direction de Robert Costanza

P.S. :

La dette en quelques dates

— 2400 // Des tablettes sumériennes (Mésopotamie) indiquent que des
prêts étaient garantis par des récoltes futures, des maisons ou même
des membres de la famille du débiteur.

— 594 // À Athènes, les débiteurs se révoltent contre leurs créanciers.
Solon abolit l’esclavage pour dettes, interdit les prêts garantis sur la personne et utilise des fonds publics pour rembourser certains créditeurs.

1262 // Le Grand Conseil de Venise, étranglé par les dépenses de guerres contre Gênes et l’empire byzantin, émet des titres de dette garantissant
aux prêteurs le versement d’une rente.

1338 // Edouard III d’Angleterre emprunte pour la guerre de Cent ans aux banquiers florentins Bardi et Peruzzi mais décide peu après de répudier leur prêt, ce qui provoquera leur chute.

1439 // Charles VII crée en France le premier impôt permanent.

1522 // François 1er lance en France les premiers emprunts
publics en offrant aux prêteurs une rente perpétuelle.

1797 // Ramel-Nogaret, ministre des Finances du directoire ferme le
marché des titres publics et fait voter une loi annulant les deux tiers
de la dette publique.

1800 // Création de la Banque de France par un groupe de banquiers
privés qui obtiennent de Napoléon le droit d’utiliser ce nom pour leur établissement.

1871 // Le traité de Francfort garantit à l’Allemagne une indemnité de guerre de cinq milliards de franc-or. En gage, les Allemands obtiennent l’occupation de 6 départements et du territoire de Belfort, jusqu’au paiement complet de cette somme.

1922 // Accords de Gênes. 34 pays réunis pour tenter de rétablir
l’équilibre monétaire bouleversé par la première guerre mondiale
(les stocks d’or ne suffisent plus à garantir la masse monétaire en circulation). Adoption du Gold Exchange Standard, l’Étalon Or, qui
consacre le dollar et la livre comme monnaies convertibles en or. Le système est abandonné en 1933 suite au retrait du Royaume-Uni
puis des Etats Unis.

1944 // Au sortir du second conflit mondial, les accords de Bretton Woods font du dollar la monnaie de réserve internationale, toutes les monnaies sont définies par rapport au billet vert qui seul reste convertible en or.

1971 // Suite à une défiance sur le dollar, notamment du fait des
dépenses considérables de la guerre du Viet Nam et de la course à
l’Espace, le président Nixon suspend sa convertibilité en or.

1998 // Création de la Banque Centrale Européenne. Le traité de
Maastricht interdit à la BCE de financer les États membres. Cette réglementation semble s’assouplir avec les conditions exceptionnelles rencontrées ces dernières années. À ce jour la question reste ouverte.

2008 // La crise conduit les États européens à annoncer des plans de grande ampleur comprenant à la fois des garanties étatiques pour le refinancement, mais aussi des mesures de recapitalisation menées
par les États, pouvant conduire à la nationalisation de banques.
En France les banques recevront des garanties de l’État pour
320 milliards d’euros et des aides à la recapitalisation pour 40
milliards d’euros.

2013 // La dette mondiale est évaluée à 50 000 milliards de dollars.
Elle aurait plus que doublé en dix ans.

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