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Le Graffiti, l’art de résister à la cubaine
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 27 septembre 2013

par C.P.
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L’été est encore là, on va pouvoir continuer
à se balader et à découvrir les nombreux graffitis qui ornent
les murs de la capitale. Comme dans toutes les villes, des
messages variés sont transmis. En Europe, l’un des
dessinateurs de rue les plus connus est l’anglais Banksy.

Un de ces célèbres graffitis « Slave Labour » a été volé en début d’année, mais il n’en a pas tenu rigueur puisque pour lui, un dessin de rue n’appartient à personne et il peut ainsi être emprunté… Cela me fait aussi penser aux nombreux graffitis qui décorent les murs de Cuba…

Contrairement aux graffitis qui ont commencé aux Etats-Unis en lien avec le hip-hop et qui contenaient un message racial, les graffitis en Amérique Latine, et notamment à Cuba, sont surtout à portée politique, en vue de lutter contre le pouvoir en place.

À Cuba, de nombreux dessins muraux reprennent les initiales BCD qui signifie Bajo Condiciones Dificiles (sous des conditions difficiles), le mot PRI51ON pour évoquer les 51 années de « prison » depuis la révolution, ou encore les initiales CUC qui est le sigle du Peso Cubain Convertible, monnaie qui complique et appauvrit la vie des cubains.

Les messages muraux à connotation politique sont sévèrement censurés par le gouvernement, les effacer ferait taire le peuple… Le plus réprimandé de ces artistes est vraisemblablement EL SEXTO. Ce cubain de 30 ans n’est plus ce dessinateur anonyme qui posait ses graffitis où bon lui semblait. On le connait, on le suit, on interroge ses proches et on les menace. Il est en train de devenir un ennemi pour le gouvernement castriste…

Danilo Maldonado Machado dessine depuis qu’il est petit, il a même pris des cours d’Histoire de l’art à La Havane. Lorsqu’il part faire son service militaire, on le surprend en train de voler de la nourriture. Il est alors envoyé deux ans en centre de redressement, pendant lesquels il étudiera un peu de marketing. Mais Danilo a toujours été un créateur intuitif. Faisant des petits boulots de débrouille à droite et à gauche, car il a toujours refusé les emplois mal payés de la dictature, il se découvre une passion pour le graffiti en 2008. Les lettres REV<< qu’il inscrit un jour sur les murs de la maison d’un ami font réagir violemment les policiers qui y voient un sérieux message contre-révolutionnaire…Voici une soif avide de s’exprimer sur les murs de la capitale dont Danilo n’a plus pu se guérir… El Sexto va ainsi faire partie de ces jeunes contestataires cubains qui ont choisi internet ou les arts (graffiti, musique…) pour protester contre la dictature. Il fait partie des marginaux et des rebelles de l’île qui œuvrent pour la liberté, chose que la majorité des habitants souhaite mais qui n’ose pas l’exprimer ouvertement, de peur de représailles.

El Sexto est indigné par le fait qu’un graffiti de rue doive obtenir au préalable l’autorisation de l’Etat pour pouvoir être considéré comme de l’art. Pour lui, un graffiti est sensé être spontané, authentique, et aussi un peu provocateur, c’est le but. Le talent de celui qui l’a dessiné se trouve ainsi dans son audace et dans sa sincérité. Il avoue apprécier les dessins originaux de Basquiat et Banksy car ils mêlent le plus souvent politique, humour et poésie, sous forme d’images humoristiques avec des slogans antimilitaristes ou antisystème.

Son nom El Sexto qui signifie en espagnol le sixième serait une moquerie envers une campagne officielle qui a, de façon exagérée, rendu hommage à 5 cubains qui avaient été capturés aux Etats-Unis en 1998 après avoir été accusés d’espionnage. Les murs à Cuba regorgent de messages élogieux à l’égard de ces 5 soi-disant héros. On les appellerait même « los héroes del empirio » (voir graffiti plus haut). Pour Danilo, le sixième héros dans l’histoire de Cuba, le véritable d’ailleurs, serait le peuple cubain même, qui essaye de s’en sortir chaque jour. Il aimerait pouvoir changer le système totalitaire qui existe sur l’île.

Le nom El Sexto proviendrait également du livre du même nom écrit par le péruvien José Maria Arguedas à propos de son emprisonnement à Lima durant la dictature de Oscar A.Banavides.

El Sexto dérange. Il a plusieurs fois été arrêté sans de véritables charges contre lui. Ce sont là surtout des méthodes d’avertissement, menées pour l’impressionner, lui et surtout ses proches, plutôt qu’une réelle envie de le punir. Mais plus on le réprimandera, plus il aura envie de continuer à semer le trouble auprès des autorités, et plus son travail deviendra contestataire. Malgré la méfiance et les réprimandes des autorités, les artistes cubains arrivent quand même à monter des petites expositions, bien évidemment à clos fermé (chez des amis), mais cela est déjà très important pour eux.
Même si le gouvernement castriste tend à ouvrir de plus en plus de droits aux cubains (droit de voyager dans le pays, d’aller dans les hôtels, de posséder un téléphone portable, d’avoir une activité professionnelle à son compte…), il n’est pas prêt à agir pour la liberté d’expression…

Cette police est certes musclée mais pas sanguinaire. Elle a conseillé au jeune artiste de peindre sur des toiles plutôt que sur les murs de la ville pour qu’elle le laisse vivre son art sans problème ni violence mais cela ne l’intéresse pas. On lui couperait alors l’herbe sous le pied, son oxygène, sa « liberté de penser »comme diraient d’autres… Le gouvernement craint assez ce type de rébellion. Il lui a même obtenu un visa suédois pour qu’il quitte l’île, mais El Sexto ne veut pas partir et abandonner son combat aussi facilement… Il a même dessiné sur son passeport ! Grosse provocation !

Danilo a trouvé aujourd’hui un autre moyen de s’exprimer en dehors des murs : le tatouage. En effet, les autorités pourront effacer ses dessins et lui confisquer son matériel puisque ses messages se trouveront désormais sur son propre corps. Cette idée encore plus provocante lui est venue lorsque la police lui a arraché le t-shirt sur lequel il avait réalisé un dessin en hommage à Laura Pollán, la leader du mouvement de Droits Humains
« Damas de Blanco », mouvement de défense de 75 journalistes indépendants emprisonnés en 2003.

Son décès suspect en 2011 avait laissé Danilo perplexe… Il le porte désormais sur son corps. Son deuxième tatouage sur son dos rend hommage à Oswaldo Payá, fondateur du Mouvement de la Libération Chrétienne qui a donné beaucoup d’espoir au peuple cubain, lui aussi décédé suite à un accident de la route douteux… D’autres tatouages s’expriment sur son corps : des pistolets tirant sur des papillons, un ange qui se tait en portant son index sur ses lèvres…

El Sexto veut que son corps devienne une sorte d’offrande pour ces personnes qui ont été « assassinées » pour avoir agi pour le bien des cubains, ces véritables héros à lui… Un petit génie ingénieux…



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