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Fernando Ravsberg
Fraise et chocolat : un film toujours d’actualité
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 27 septembre 2013

par C.P.
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Interview de l’acteur et cinéaste cubain Jorge Perugorría, personnage principal du classique Fraise et chocolat, 20 ans après la sortie du film qui bouleversa tout le pays.

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Le film Fraise et chocolat fête ses 20
ans : devenu déjà un classique du cinéma, il toucha
à l’époque la fibre des cubains en les mettant face à
leurs propres préjugés. Réalisé par Tomás Gutiérrez Alea
(Titón) et Juan Carlos Tabío, il est inspiré d’un roman de
Senel Paz.

Le film, véritable hymne à la diversité, secoua l’île : il prit
le spectateur par la main afin de lui montrer la douleur
et la souffrance provoquées par sa propre homophobie.
Dans la société cubaine, il y aura toujours « un avant »
et « un après » « Fraise et chocolat ».

Pour le rôle-titre, le jeune acteur choisi était Jorge Perugorría. Il dut relever le défi d’interpréter un intellectuel gay doublement discriminé, d’abord en raison de ses préférences sexuelles puis pour sa pensée critique envers l’orthodoxie soviétique.

Jorge Perugorría ― « Pichi » pour les cubains ― nous a reçu dans sa maison de la banlieue de La Havane. Il nous a avoué que tous savaient durant le tournage qu’ils faisaient un film nécessaire mais se demandaient s’il passerait dans les salles.

Pourquoi Fraise et chocolat eut cette énorme répercussion ?

Jorge Perugorría : L’impact de Fraise et chocolat est dû au fait que le pays et le cinéma cubain ressentaient la nécessité d’aborder un thème jusqu’alors tabou. Nous étions conscients de réaliser un film nécessaire et c’était notre moteur.

Hormis le sujet traité, je pense que le résultat à l’écran offre un film touchant. Je n’oublierai jamais sa sortie au Festival du Cinéma en 93 où la projection fut magique. C’est à l’époque que je découvris à quel point l’art pouvait entrer en contact avec le spectateur.

Et par la suite, quand nous présentions le film en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, les gens s’étonnaient que nous ayons pu le tourner à Cuba. Jusqu’alors nous ne formions qu’un bloc, tels les coréens, autant dire que nous représentions le pire degré du stalinisme.

Le film cassa les schémas et prouva que Cuba était rempli de contradictions, de personnes qui pensaient différemment, qui pratiquaient différentes religions, et même s’ils rencontraient des difficultés, ces gens existaient et composaient une société pleine de nuances.

Moi aussi je me demande comment un tel film a pu être réalisé.

Jorge Perugorría : Ça n’a pas été facile, mais ce qui a été déterminant c’est que le projet soit réalisé par Tomás Gutiérrez Alea le maître du cinéma cubain. Le projet a vu le jour in-extremis et cela aurait été impossible de le censurer après la publication du roman de Senel et l’obtention du prix du meilleur scénario au festival du cinéma de La Havane.
Quoiqu’il en soit, pendant le tournage quand nous abordions des sujets difficiles, nous en plaisantions tout en nous demandant s’ils montreraient une telle chose dans les cinémas.

Le film fut projeté dans les cinémas mais la télévision mit 20 ans avant de le diffuser.

Jorge Perugorría : Ça prouve que le divorce est consommé entre la politique culturelle du pays et les médias de masse. Il y a deux politiques : celle des artistes ―où il y a beaucoup plus de liberté― et le filtre qui détermine ce qui doit passer à la télévision, à la radio ou dans la presse.
C’est incroyable qu’il soit enfin diffusé mais la grande question que je me pose est qui a décidé que les cubains n’étaient pas prêts à voir Fraise et chocolat et qui a décidé 20 ans après qu’ils pouvaient enfin le « digérer » ?

Qu’est-ce-que cela a représenté pour toi en tant qu’acteur ?

Jorge Perugorría : Beaucoup… Je fais partie de la même génération que le personnage que j’ai interprété. Jouer le rôle de Diego m’a enrichi en tant que personne : il m’a ouvert de nouveaux horizons, m’a apporté beaucoup parce que c’était un personnage extrêmement cultivé et ça a constitué un vrai apprentissage.

Auparavant mon rêve était de faire du théâtre. Je rêvais aussi de travailler un jour avec Titón, Tabío ou Humberto Solás, mais jamais je n’aurais imaginé avoir une carrière internationale. Après ce film, ce sont les portes du cinéma européen et latino-américain qui se sont ouvertes.

Jouer le rôle d’un gay a-t-il marqué ta carrière ?

Jorge Perugorría : Après Fraise et chocolat, Titón plaisanta en me disant qu’on allait tourner Guantanamera afin de m’affirmer en tant que mâle et en effet il m’offrit dans ce film le rôle d’un camionneur avec une femme dans chaque province.

Je n’avais aucun a priori : je venais du théâtre où on est tolérant avec la sexualité des personnes. Mais on vit malgré tout dans une société machiste et le pays a encore des préjugés sur le sujet. Malgré tous les efforts, peu de choses ont changé.

20 ans après, comment vois-tu Fraise et Chocolat ?

Jorge Perugorría : Malheureusement, le film est toujours d’actualité et contient des aspects qu’on aimerait voir appartenir au passé. Notre pays est en plein changement mais nous devons continuer de tirer les leçons de Fraise et chocolat.

Dans notre société actuelle, nous n’en sommes pas encore au point de nous étreindre comme le font Diego et David à la fin du film… Il reste rude de nous réconcilier et de respecter la différence entre 2 personnes qui pensent différemment mais qui peuvent scohabiter et même être amis.

P.S. :

http://www.polemicacubana.fr/?p=9230

Fernando Ravsberg/Cartas desde Cuba

Depuis 2008, le journaliste uruguayen Fernando Ravsberg écrit ses Cartas desde Cuba (Lettres depuis Cuba : http://cartasdesdecuba.com), un blog de chroniques et réflexions, de questions et réponses sur la vie quotidienne dans l’île.

Vivant à Cuba depuis plus de 20 ans, fidèle à sa conviction : arpenter les rues et les chemins du pays est la meilleure manière de faire du journalisme, Fernando Ravsberg, capte la réalité cubaine de manière inédite, profonde et honnète. Un cocktail qui lui a valu un grand nombre de fans, dans de nombreux pays incluant Cuba : Cubains « de l’intérieur » comme « de l’extérieur », qui sous sa plume se reconnaissent comme une seule et même famille.

Aucun thème n’échappe au regard de Cartas desde Cuba, des plus polémiques aux plus divertissants. La politique, l’économie, les changements qui se concrétisent et ceux qui se concrétisent moins, la société effervescente, la culture, les opinions, et les rêves des gens, la vie à Cuba par ses côtés positifs et négatifs, les issus possibles de ce pays, ses futurs possibles et ses futurs urgents…

Tous les thèmes s’ouvrent ici comme un livre qui ne veut cacher aucun secret, car il est né pour les partager.

Cartas desde Cuba nous unis par une chose aussi simple, aussi complexe, aussi belle que la passion pour Cuba, ce petit monde qui respire au milieu de la Caraïbe.

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