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Christiane Passevant
La loi de Tibi
Jean Verdun
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 13 octobre 2013

par C.P.
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La loi de Tibi

de Jean Verdun

mise en scène de Jean-Michel Martial

avec Jean-Michel Martial et, en alternance, Karine Pédurand et Virginie Emane.

Théâtre Ménilmontant

15 rue du Retrait, Paris 20e (Métro Gambetta)

— 16, 23 et 30 octobre

— 13, 20, et 27 novembre

— 4, 11 et 18 décembre 2013, à 21 heures

Réservations : 01 46 36 98 60

resa@menilmontant.info

C’est à l’occasion du 67ème festival d’Avignon que j’ai assisté à la représentation de La loi de Tibi et rencontré son auteur, Jean Verdun. Comme à son habitude, la gigantesque foire du spectacle vivait à l’échelle d’une ville et de ses environs, avec les créations du In et les quelque 1250 spectacles du Off où se mêlaient découvertes, surprises, théâtre politique mais aussi « théâtre épicier », pour paraphraser Jean Vilar…

Le titre initial de la pièce, Nous ferons mieux que nos pères, a changé après sa création aux États-Unis. La loi de Tibi — mise en scène et interprétée par Jean-Michel Martial, avec à ses côtés Karine Pédurand qui campe une Mara instinctive, animale et profondément touchante — se
situe dans un pays du Sud, indéfini, sinon par la misère et la répression, également de manière très subtile, par les conséquences désastreuses
et les traces toujours présentes du colonialisme. Une des caractéristiques importantes du texte est la volonté de laisser la parole à l’autre, sans appropriation détournée, ni mansuétude, ni réflexe de compassion.

Une parole simple et belle. « Il faut que la langue soit à la dimension du drame », souligne Jean Verdun, en précisant, « dans une petite comédie, on peut accepter que les auteurs emploient n’importe quel langage. Mais sur un sujet de ce genre, ce serait insupportable d’écrire à la godille. » D’autant
que l’éducation et la transmission tiennent une place importante dans la pièce.

La loi de Tibi.

Ouverture nuit. Le jour se lève… Un homme entre en poussant une voiture d’enfant, vide, à travers des ruines. Dans cette voiture, il a mis tout son avoir, enfin ce qu’il a pu en sauver. D’emblée, Tibi ironise sur la misère et les malheurs du monde… Il philosophe et s’adresse directement au public. Dans la salle, on ne sait plus si c’est un public ou des touristes. Finalement, c’est quoi la différence ?

Tibi, le diseur de vérité, l’ancien éditorialiste critique du pouvoir et du chef
de l’État, Tibi, à présent maître de cérémonie, officie dans les enterrements. Ce jour-là, il y en a six, dont celui d’un enfant. « Avec Tibi, les larmes sont garanties », annonce-t-il sans paraître remarquer les rafales de mitraillette, toutes proches. Il poursuit son discours : « Je ne cire pas les pompes ». Et d’ajouter : « je ne suis ni rabbin ni prêtre ».

Le lieu, un cloaque, un bidonville, une favela… C’est l’univers de Tibi
le sage qui en a beaucoup vu. Dans le cloaque, le bidonville, le ghetto…
Dix mille individus survivent avec, en fond sonore, le tir incessant des armes.

Soudain Mara surgit des ruines, sauvage et sur le qui vive. Tibi la connaît depuis longtemps et la questionne : « Tu as été violée ? » Mara reste silencieuse tandis que la moindre allusion aux militaires l’effarouche.
Les fusillades alternent, proches et lointaines, avec des moments de
silence.En arrière plan, la mort d’un enfant, exécuté par les soldats, le pouvoir, la dictature, la corruption, la misère, le retour de l’esclavage
avec la « mondialisation » pratiquée sur le dos de milliards d’individus.
Plus la richesse augmente au sommet, plus grande est la misère à la base.
« On vit de rien. On meurt de tout. » Pour justifier les exécutions, les autorités parlent de balles perdues… Des balles qui ricochent sur des murs inexistants !

« Du bas de la pyramide, 40 milliards d’esclaves vous contemplent », lance Tibi. La découverte de l’autre se fait peu à peu, avec une note d’espoir lorsque Mara se rebelle et refuse d’être la femme soumise et celle qui traditionnellement subit en silence. L’esclave de l’esclave élève la voix.

La pièce est reprise au théâtre Ménilmontant à partir du 16 octobre.

Jean Verdun : J’ai volontairement situé la pièce de façon vague, dans un pays du Sud. La pièce est interprétée magnifiquement par un comédien noir, Jean-Michel Martial, mais le rôle de Tibi pourrait être interprété par un comédien d’Amérique du Sud ou d’ailleurs, car malheureusement aucun pays n’a aujourd’hui le monopole de la misère. Lorsque j’ai participé à une opération humanitaire, j’ai été profondément bouleversé par le bidonville de Lima où vivait un million de personnes.

Christiane Passevant : Votre intention était d’écrire une pièce intemporelle et universelle…

Jean Verdun : Absolument. Mes voyages m’ont influencé, j’ai parlé de Lima, mais beaucoup de pays d’Amérique du Sud sont concernés, la Tunisie aussi, c’est pourquoi Tibi cite aussi bien les favelas, les poblaciones, etc.

Christiane Passevant : Le personnage abord un sujet important lorsqu’elle revendique une autonomie et refuse la condition de femme soumise. Est-ce que cela signifie pour vous que les femmes arrivent enfin au devant de la scène ?

Jean Verdun : C’est un sujet complexe. J’appartiens à une génération qui a pris conscience au moment de la Résistance et si aujourd’hui, nous avons beaucoup progressé sur certains plans, il y a énormément d’éléments de recul. Je ne parle pas uniquement des lois françaises, mais en général. Si l’on prend l’exemple de la Tunisie, que l’on pouvait considérer à une époque comme en pointe par rapport aux pays voisins, elle a beaucoup reculé bien que les femmes résistent. Cette dimension des droits des femmes est la vraie mesure, c’est le baromètre.

Dans la pièce, Tibi est ouvert, conscient, sympathique, mais en ce qui concerne les femmes, il a ses habitudes. L’idée de se contenter d’une seule femme lui paraît très difficile et il le dit simplement. Mara naturellement s’insurge contre cette inégalité. Dans la mesure où l’on fait quelque distinction que ce soit entre les droits des hommes et des femmes, de mon point de vue on recule et en ce moment, à l’échelle mondiale, nous sommes dans un moment de très grande reculade. Mais je sens aussi, à certains signes, en France même. Je n’aurais pas dit la même chose il y a dix ans.

Christiane Passevant : Dans des moments de crise ou qualifiés tels, ce type de régression remonte à la surface.

Jean Verdun : Exactement.

P.S. :

Cet entretien avec Jean Verdun a été réalisé le 9 juillet 2013, à l’issue de la seconde représentation de la pièce, donnée pendant le Festival d’Avignon.

Jean-Michel Martial et Karine Pédurand seront en direct dans l’émission des Chroniques rebelles, sur Radio Libertaire, le samedi 12 octobre (13h30/15h30)

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