DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Keep smiling
Film de Rusudan Chkonia
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 20 septembre 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Réalisée par Rusudan Chkonia dont c’est le premier long-métrage, cette comédie noire dresse un tableau critique et sans concessions de la société géorgienne. Un concours est organisé et filmé par la télévision pour élire la meilleure mère avec en jeu pour la gagnante, une somme de 25 000 dollars et un appartement. Le jack pot pour toutes ces femmes issues de milieux modestes. Elles veulent toutes remporter le prix, hormis peut-être l’une d’entre elles qui est poussée à concourir par son mari, homme politique qui voit par là un moyen de communiquer à son avantage. « Dans notre société, ce type de programme touche beaucoup de monde et soulève des problèmes habituellement occultés. Ce qui est remarquable, c’est la façon dont les médias utilisent le concours pour livrer ces femmes en pâture au public en exploitant leurs malheurs et leurs difficultés. »

En fait, tout y passe pour divertir et faire de l’audience, la guerre d’Abkhazian, la perte d’un enfant et l’exil, les conditions de vie misérable. Il faut faire pleurer dans les chaumières en se dévoilant dans tous les sens du terme. Rusudan Chkonia réussit là un film d’une grande justesse, profondément émouvant et tendre. Magnifiquement dirigées, les dix comédiennes, dont la plupart viennent du théâtre, se surpassent de naturel et de vérité, éblouissantes.

Rusudan Chkonia vient du documentaire et cela se sent lorsque sa caméra se fait investigatrice dans le milieu de la télévision et des médias. Keep Smiling [1], c’est la rengaine des organisateurs, alors on peut être désespérée, préoccupée, il faut garder le sourire à tout prix. Les femmes sont traitées comme du bétail, des produits, par des meneurs du jeu machistes et sans scrupules. On pense au film de Sydney Pollack, On achève bien les chevaux (1969) [2], inspiré du roman éponyme de Horace McCoy publié en 1935, qui décrit un marathon de danse pour gagner des primes. Même contexte, la grande Dépression des années 1930 et la crise des années 2010, pour des candidates qui rêvent de gagner pour changer de vie.

Keep smiling est une satire sociale dans laquelle Rusudan Chkonia n’épargne ni la domination patriarcale, omniprésente sous toutes ses formes, ni la manipulation médiatique. Les dérives des émissions de TV reality, véritable miroir aux alouettes, sont consciencieusement décrites avec ce que cela représente de pressions psychologiques et d’humiliations. Sans parler du symbole parodique de l’élection de la meilleure mère !

Christiane Passevant : Dans Keep Smiling, l’angle que vous choisissez pour aborder le problème des reality shows est très intéressant. J’y vois un point de vue féministe. Êtes-vous féministe ?

Rusudan Chkonia : Oui, je suis féministe. Mais je suis concernée avant tout par l’être humain. Je suis en faveur des droits égalitaires pour tout le monde, pas seulement pour les femmes. Souvent, lorsque l’on se revendique féministe, cela paraît exclure tout autre intérêt.

Christiane Passevant : Vous êtes donc engagée, concernée par l’égalité des droits.

Rusudan Chkonia : C’est exactement cela.

Yannick Monti : Quel genre de programme a inspiré votre film ? Vous êtes vous directement basé sur un programme particulier  ?

Rusudan Chkonia : Ce type de programme télévisé est relativement nouveau en Géorgie. La manière dont les producteurs TV traitent les personnes qui y participent est très violente. Je déteste ces pratiques. J’ai voulu faire un film satirique non seulement sur cette question, mais aussi sur la société géorgienne.

Le programme qui m’a en quelque sorte inspiré — Qui veut devenir millionnaire ? — n’est pas exactement semblable à celui du film. La personne choisie vit en général dans des conditions très précaires, ou bien a des problèmes de santé qu’elle ne peut pas prendre en charge, et on lui fait miroiter qu’en participant à cette émission, tout sera réglé. À première vue, cela semble positif qu’une émission puisse aider ainsi des personnes bien que cela joue essentiellement sur le registre de la charité. Mais la manière dont les médias questionnent, fouillent et utilisent l’intimité des personnes sélectionnées est réellement pitoyable. Il faut dramatiser au maximum pour jouer sur le pathétique et tirer les larmes du public. Le programme est extrêmement manipulateur et incroyablement répugnant.

Dans Keep smiling, l’organisateur joue sur cet aspect en demandant à l’une des participantes — la réfugiée — de susciter la pitié lors des interviews pour gagner la sympathie du public et prendre l’avantage sur les autres candidates. Comment raconter la mort de son enfant pour tenter de gagner un concours ? C’est horrible et elle est incapable de jouer sur la douleur. Alors, elle perd.

Christiane Passevant : La souffrance est donc mise en scène dans ce genre de problème ?

Rusudan Chkonia : C’est cela. Pour moi, c’est insupportable d’utiliser le malheur et la misère des gens pour gagner de l’audience.

Christiane Passevant : Comment s’est passé le casting ? Les participantes viennent de milieux différents, de classes différentes dans le film… L’une d’elles, Baya, est issue d’une classe privilégiée.

Rusudan Chkonia : Le temps de préparation a été long. Le casting a duré huit mois et je crois avoir auditionné quasiment la totalité des comédiennes à Tiblissi. J’avais une idée très précise des personnages et le casting a pris du temps. Certaines comédiennes sont professionnelles, d’autres non. Ce qui n’a pas facilité les choses, car l’on dirige différemment des professionnelles et des non professionnelles, et lorsque l’on travaille avec les deux sur le plateau, c’est un challenge. Mais je suis satisfaite du résultat et l’expérience a été enrichissante.

Christiane Passevant : Les comédiennes professionnelles venaient plutôt du théâtre ou du cinéma ?

Rusudan Chkonia : La plupart sont des comédiennes de théâtre et il a fallu d’abord lutter contre certains de leurs réflexes. Ensuite, elles se sont adaptées au tournage et tout est allé pour le mieux.

Christiane Passevant : Dans le film, toutes les comédiennes réagissent, bougent, parlent très naturellement. Leur spontanéité et leur naturel prouvent qu’elles sont de grandes actrices.

Rusudan Chkonia : Elles ont en effet beaucoup de talent.

Christiane Passevant : D’où vient la comédienne qui, d’une certaine manière, est au centre du drame, celle qui fait une tentative de suicide ?

Rusudan Chkonia : C’est une comédienne de théâtre et elle est très facile à diriger.

Christiane Passevant : Quelle est exactement sa relation avec le producteur de l’émission dans le film ? Elle est prête à tout pour gagner et semble déjà le connaître.

Rusudan Chkonia : Elle était une enfant prodigue, une violoniste connue, très jolie, et le producteur la connue à l’époque de son succès. En Géorgie, le public aime beaucoup ces enfants stars qui souvent disparaissent de la scène ou des écrans par la suite.

Christiane Passevant : La famille qui vit dans une seule pièce est
réfugiée ?

Rusudan Chkonia : Non, la situation est banale et elle vit dans un appartement ordinaire, à Tiblissi. Celle qui vit à l’hôpital est une famille de réfugié-es. Il y a presque dix ans, environ 20 000 réfugié-es affluèrent en Géorgie, après le conflit du Caucase. Le gouvernement les a placés un peu partout, dans des immeubles vides, des écoles et même dans les hôpitaux. L’année dernière, les familles ont été regroupées en dehors de la ville et je dois dire que les conditions de vie sont encore pires.

Christiane Passevant : Qu’ont pensé les comédiennes de leur personnage et du projet de film ?

Rusudan Chkonia : Difficile de le dire à leur place, mais je pense qu’elles ont aimé leur rôle et le film.

Christiane Passevant : Un mot sur les deux rôles masculins principaux, l’homme politique, compagnon de Baya, et le producteur de l’émission. L’homme politique donne de l’argent au producteur pour l’émission. Quel est le rapport entre les deux hommes ? Quel est l’enjeu, le but qui les lie ?

Rusudan Chkonia : L’homme politique sponsorise le programme et, en même temps, il coache sa femme. Il la domine complètement.

Yannick Monti : Avez-vous réalisé des films avant Keep smiling  ?

Rusudan Chkonia : J’ai réalisé deux documentaires. L’un était sur les enfants des rues et l’autre sur les trafics humains. J’ai également réalisé deux courts métrages.

Yannick Monti : Quand et pourquoi avez-vous décidé de faire un long métrage de fiction ?

Rusudan Chkonia : J’aime réaliser des documentaires, mais j’ai eu quelques problèmes avec les deux premiers. Je ne peux pas le montrer le premier, sur les enfants des rues, parce que j’ai promis à l’un des jeunes protagonistes du documentaire de ne pas le faire. Pour des raisons personnelles et parce qu’il a changé de vie, il m’a demandé de ne pas le diffuser en Géorgie. Cela risquerait de lui causer du tort.

Pour le second film sur les trafics, c’est le même genre de problème. Une des jeunes femmes, qui en a été victime et a été forcée de se prostituer, s’en est sorti et n’a pas voulu que cet épisode de sa vie soit connu. Quand j’ai filmé ces personnes, c’était bien sûr avec leur accord et à visage découvert. Mais la jeune femme, qui s’est ensuite mariée, était désespérée à l’idée que sa famille ou ses amis apprennent qu’elle s’était prostituée. J’ai donc accepté de ne pas diffuser ces films, mais après ces deux expériences, j’ai pensé qu’il valait mieux que je me tourne vers la fiction. J’ai donc commencé à écrire et à travailler sur des scripts.

Yannick Monti : Qu’il s’agisse de fiction ou de documentaires, vous êtes très concernée par les relations humaines.

Rusudan Chkonia : C’est certain. J’étais en effet très concernée, trop peut-être, au moment du tournage des documentaires, je veux dire émotionnellement. J’étais également très jeune, donc très sensible à ces histoires souvent dramatiques, qu’il s’agisse de la vie des enfants des rues ou des conséquences des trafics humains. Je me sentais très proche de ceux et celles que je filmais.

Christiane Passevant : C’était peut-être trop de vous-mêmes dans ces documentaires et donc il vous était difficile de prendre du recul.

Rusudan Chkonia : C’est cela. Ce n’est pas ainsi que l’on doit procéder pour traiter un sujet. Mais je dois dire que le documentaire a été très formateur pour moi et je m’en inspire certainement pour la fiction. D’ailleurs, au moment du tournage du documentaire sur les enfants des rues, j’ai rencontré une femme qui avait sept enfants et qui, pour survivre, avait fait un tas de petits boulots étonnants, parmi lesquels participer à des concours de beauté pour mère de famille. Et l’idée m’est revenue lorsque j’ai démarré l’écriture de Keep Smiling. C’est ainsi que tout a commencé.

Christiane Passevant : Comment le film a-t-il été accueilli en Géorgie ?

Rusudan Chkonia : Dans l’ensemble, le public a aimé le film.

Christiane Passevant : Les personnages féminins sont forts, mais pas réellement les personnages masculins. Ils sont faibles, irresponsables, manipulateurs, tricheurs. Pourquoi ?

Rusudan Chkonia : Je dois dire que la Géorgie est un pays machiste et les personnages masculins du film sont un peu le reflet de la réalité. C’est mon point de vue de femme.

Notes :

[1Keep Smiling de Rusudan Chkonia (France/Géorgie/Luxembourg, 2012, 1 h 31 mn). Production : Rusudan Chkonia, Nicolas Blanc. Scénario : Rusudan Chkonia. Image : Konstantine Mindia Esadze. Montage : Rusudan Chkonia, Jean-Pierre Bloc, Levan Kukhashvili. Son : Paata Godziashvili. Interprétation : Ia Sukhitashvili, Gia Roinishvili, Olga Babluani, Tamuna Bukhnikashvili, Nana Shonia.

[2Titre original : They Shoot Horses, Don’t They ?

P.S. :

Entretien avec Rusudan Chkonia dans le cadre du Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier (CINEMED), le samedi 3 novembre 2012.

Présentation, transcription et photos, Christiane Passevant.

Keep Smiling de Rusudan Chkonia a remporté l’Antigone d’or du 34e Festival CINEMED.

Le film est distribué depuis le 14 août 2013.

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4