DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France
Francis Dupuis-Déri (Lux)
Article mis en ligne le 29 septembre 2013

par C.P.
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Dans son essai, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Francis Dupuis-Déri s’applique à un travail précis d’interprétation politique afin de « restituer le sens qu’ont eu le mot “démocratie” et ses dérivés à des moments importants de l’histoire, et surtout de dégager les motivations des actrices et des acteurs politiques
à l’utiliser — ou non — pour servir leurs intérêts au gré des luttes
politiques. » Et cela à travers des « pamphlets, manifestes, déclarations publiques, articles de journaux, lettres personnelles, poèmes et chansons populaires »… Un travail minutieux qui remonte aux origines du mot démocratie afin d’en tracer l’évolution, d’en démêler les utilisations et les enjeux, histoire de ne pas tomber encore dans les panneaux de la propagande et de la mauvaise foi.

De ce point de vue, Démocratie. Histoire politique d’un mot de Francis Dupuis-Déri regorge de citations savoureuses, par exemple celle de Charles 1er d’Angleterre en 1649 : « Pour le peuple, je désire réellement son indépendance et sa liberté autant que quiconque. Mais je dois vous dire que cette indépendance et cette liberté consistent à avoir un gouvernement […]. Elles ne consistent pas à avoir une part dans le gouvernement. » On ne peut être plus clair. Sous le contrôle des élites politiques, « le mot “démocratie” évoque toujours les intérêts du peuple, mais plus du tout l’exercice du pouvoir par le peuple lui-même. »

Démocratie… Terme séduisant si l’on s’arrête à la signification première du pouvoir au peuple, mais son emploi est bien éloigné du sens des origines. Néanmoins, la démocratie n’en reste pas moins présentée depuis deux siècles comme le système presque idéal de gouvernement, du moins comme la seule alternative à la dictature et au chaos… Bref au choix : la démocratie, dans ses variantes contemporaines, ou le totalitarisme.
Encore faut-il savoir ce qui s’attache à cette « démocratie » vantée par les politiques et acceptée par d’autres comme la panacée des régimes et la seule pratique politique possible pour le bien des populations. Dans les discours politiques, les médias, les articles, se sont multipliés divers qualificatifs, aussi cocasses que contradictoires, adjoints au mot exemplaire : démocratie participative, démocratie libérale, démocratie parlementaire, démocratie autoritaire, démocratie policière (!)…

Gare aux mots sans définition, écrivait Auguste Blanqui en 1851 à un ami, en poursuivant que la démocratie était « une étiquette empruntée à la phraséologie des escamoteurs […] intrigants. Ce sont eux qui ont inventé ce bel aphorisme : ni prolétaire, ni bourgeois ! mais démocrate. Qu’est-ce donc qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acceptation précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? »
Le « mot en caoutchouc » évacue évidemment la notion de démocratie directe car il s’agirait alors de remettre en question les privilèges et le pouvoir des dirigeants et de leurs élites qui sont en minorité. Donc, pour s’octroyer le pouvoir et faire avaler les manipulations diverses, il est nécessaire de désamorcer le « pouvoir du peuple » en le maquillant
habilement à l’aide de quelques nuances verbales. Au final, le sens initial
du terme « démocratie » est parfaitement coopté et récupéré par les élites dont le but est le pouvoir et le contrôle des institutions déclarées démocratiques !

Plus de trois siècles plus tard, la notion de pouvoir au peuple semble avoir quelque peu stagné comme le souligne Francis Dupuis-Déri. Pour preuve, la description de Castoriadis qu’il cite à propos du leurre de la démocratie représentative : « Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de télévision avec le visage des “représentants du peuple” ou du Représentant du peuple, le monarque intitulé “président” ? » Sans oublier ce qu’écrivait, déjà au XVIIIe siècle, John Oswald avec une certaine ironie : « Je n’ai jamais pu réfléchir sur ce système de représentation sans m’étonner de la crédulité, je dirais
presque la stupidité avec laquelle l’esprit humain avale les absurdités les plus palpables. »

« L’idéal démocratique nourrit la critique contre cette oligarchie qui prétend diriger au nom de la démocratie. » L’idéal certes, mais l’idéal démocratique a-t-il cours aujourd’hui ? La démocratie est certainement l’un des mots les plus employés et les plus flous, associé souvent à l’espoir de liberté et d’égalité, sans qu’il soit pourtant fait mention de ses possibilités de dérive, d’adaptation et de manipulation. Car si la démocratie était réelle, elle serait aujourd’hui l’anarchie ?
Donc, comme l’écrit Anselme Bellegarrigue : « En réaction au dévoiement de l’idéal démocratique par le régime électoral, le peuple doit refuser de se prêter au jeu des élections, c’est-à-dire refuser d’entériner, par sa participation à ce cirque, sa propre aliénation en se gonflant d’importance lors de l’exercice de ce “droit niais et puéril de choisir nos maîtres”. » « Le premier objet du vote politique est de constituer un pouvoir […] donc, en allant voter et par le seul fait de son vote, l’électeur avoue qu’il n’est pas libre […], l’homme qui se fait élire est mon maître, je suis sa chose. »



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