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Christiane Passevant
Le Val enchanté
Fred Morisse (Chant d’orties)
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 17 septembre 2013

par C.P.
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Après ZUP ! Petites histoires des grands ensembles (2005, l’Insomniaque), puis La semaine du lézard. La vie d’un chômeur ordinaire (2009, éditions du Monde Libertaire) et, enfin, La malédiction du béton (2010, Chant d’orties), voici Le Val enchanté.

Le Val enchanté ou retour sur l’histoire des grands ensembles, quand ils poussaient comme des champignons et s’annonçaient comme la solution à bien des problèmes, en plus de résoudre celui, récurrent, du manque de logements sociaux. Si cela était censé être la solution, elle n’avait certainement pas été étudiée sur le moyen ou le long terme. Car pour
« l’intégration sociale », par exemple, c’était plutôt loupé.

La volonté affichée a rapidement tourné court, les promesses et les belles paroles ont abouti à la transformation de ces quartiers en ghettos. Mais n’anticipons pas…

Flash Back dans les années 1970…

Le Val enchanté était alors un quartier en devenir avec des immeubles neufs, un énorme chantier, des nouveaux et des nouvelles venu-es, des familles qui n’avaient pas encore leurs repères dans cet espace prometteur, déjà bien encadré en regard des zones urbaines voisines. Un vaste chantier avec les grues — impressionnantes, c’est drôle comme les grues jouent un rôle important dans l’imaginaire des enfants et des adultes, le vertige et le regard d’en haut sans doute —, un vaste chantier donc avec les bulldozers, les terrains vagues alentour qui gardaient encore un air de campagne malgré le béton qui avançait et qui grignotait peu à peu ce qui restait encore de végétation libre.

Finalement, on peut dire que le Val enchanté, c’est un décor qui s’installe dans le récit et c’est le personnage, sinon principal du roman de Fred Morisse, en tout cas omniprésent.

Et puis il y a Clément, le gosse de primaire, avec son bonnet jaune, qui observe tout le petit monde qui gravite dans le Val enchanté, les copains, les grands, les parents, les gardiens… Clément a déjà l’œil presque critique de celui à qui on ne la fait pas. Un môme qui n’a ni la langue, ni la pensée dans sa poche et qui se pose des questions. Cependant, cela ne l’empêche de jouer aux billes et de faire équipe avec son copain Carlos, de taquiner sa sœur cadette, Marthe, ou bien d’aller aux c’rises et aux prunes, si possible en petit comité pour ne pas se faire taxer la cueillette.

C’est Clément, dit Clem, que l’on va suivre pendant presque une année…

Et ça commence comme ça :

« Devant l’immeuble s’étalait un vaste champ de hautes herbes folles que maculaient de rouge une multitude de coquelicots, ultimes souvenirs de
la campagne toute proche. Des papillons blancs et mauves batifolaient
au-dessus des fleurs sauvages en de légers ballets aériens. De temps à autre deux petites têtes remontaient à la surface de ce tapis végétal qui ondulait sous le souffle d’un vent léger et chaud.

Son bonnet jaune, qu’il portait été comme hiver, trahissait la présence de Clément. Accoudée à la rambarde de la fenêtre de la cuisine, sa mère hurlait son prénom, lui intimant de rentrer manger. Le bonnet jaune se camouflait aussitôt dans la végétation. Farid, tel un périscope furtif, faisait alors lentement émerger sa tête toute ronde, sa grosse tignasse frisée et noire, pour vérifier que la mère de son copain était toujours à sa recherche. »

Fred Morisse : Clément aurait pu être le narrateur. J’ai d’ailleurs hésité entre écrire à la première ou à la troisième personne. C’est à travers Clem que l’on suit le quotidien des différents personnages, les parents et leurs difficultés, les enfants et leur univers ludique…

Christiane Passevant : le roman se situe dans les années 1970 ?

Fred Morisse : Le roman se situe dans le milieu des années 1970. Initialement, j’avais prévu à ce roman deux autres volets qui raconteraient la vie d’un quartier sur trente années. Mais d’autres projets sont intervenus qui repoussent pour le moment l’idée d’une suite.

J’ai abordé, dans mes premiers romans, les années 1980, 1990 et les années 2000. Les années 1970 sont les années charnière, c’est la fin des trente glorieuses, la fin d’un cycle. Je voulais montrer l’évolution d’un quartier ouvrier — ce qu’étaient les HLM au départ —, qui, en l’espace de vingt ans, devient un quartier où les gens vivent des minima sociaux.

Les constructions ont commencé dans les années 1950, la grande période se situe dans les années 1960, mais les grosses cités de 20 ou 30 000 habitants ont continué dans les années 1970, dans les années 1980 aussi, puis on est passé à la destruction. Le projet initial est donc de raconter la vie d’un quartier ouvrier sur trente ans et en trois tomes.

Christiane Passevant : Pour situer le roman dans le temps, il y a aussi la guerre d’Algérie dont il est question à plusieurs reprises, avec les conséquences sur toute une génération d’appelés. Et puis les luttes dans les foyers d’ouvriers immigrés, contre la Sonacotra.

Fred Morisse : Après la guerre d’Algérie les ouvriers, français et immigrés, se sont retrouvés habitant dans les mêmes quartiers, se côtoyant dans les mêmes milieux et travaillant sur les mêmes lieux de travail. Certains avaient vécu la guerre, l’avaient subie, en avaient souffert, des deux côtés. L’oncle de Clément, Benjamin, est allé en Algérie et combien cela l’a marqué.

Christiane Passevant : Pourquoi Val enchanté ?

Fred Morisse : Le val revient dans beaucoup de ces quartiers, val fleuri,
val fourré, j’ai vécu à Beau val… En fait le Val enchanté, c’est un peu ironique. Le mélange dans ces quartiers est intéressant, c’est d’abord une immigration franco française, les ouvriers viennent de toutes les régions, d’autres villes de banlieue aussi, vers les centres industriels, puis c’est l’immigration provenant du Portugal, de l’Espagne et et de l’Algérie principalement. Les enfants jouent ensemble et ils apprennent des bribes de langues étrangères qui se croisent généralement par les insultes. J’ai évidemment fait abstraction de l’argot actuel, le verlan n’avait pas encore fait sa réapparition à l’époque.

Extraits :

“Le match avait repris. Un peu plus équilibré depuis la recomposition des équipes. Mais à peine cinq minutes après le coup d’envoi, un Solex apparut au loin, fièrement chevauché par le garde-champêtre. Marc et Farid détalèrent les premiers. En général quand l’un initiait la fuite, les autres suivaient. Mais cette fois la plupart étaient décidés à poursuivre leur match. Le bruit du moteur se rapprochait, le visage du garde-champêtre commençait à se dessiner. Mousse fut le premier à ramasser une pierre. Il ne sut pas vraiment s’il le faisait par forfanterie ou par esprit de rébellion. Un peu des deux sans doute. Sarah l’imita, puis Carlos et Antonio. Les autres en firent autant. Marc et Farid, déjà loin, les observaient, surpris de la tournure des événements.

Quand le garde-champêtre fut à une vingtaine de mètres, et qu’il commença à ouvrir la bouche, une nuée de pierres fendit les airs et s’abattit sur lui. Il freina de toutes ses forces, stoppa sa machine et protégea son visage avec les bras. Il voulait crier mais, comme les pierres continuaient de pleuvoir, il jugea plus prudent de garder son visage enfoui entre ses bras. Il hurlait de colère, mais ses propos restaient inaudibles. Marc et Farid revinrent prêter main forte pour la défense du territoire. Pas plus téméraire que ça, le garde-champêtre finit par faire demi-tour, pédalant pour aider sa machine à l’emmener plus vite loin du champ de bataille.

Un « ouais ! » puissant et victorieux fut poussé.

– Il va sûrement revenir avec des poulets, dit Mousse.

– Ouais ! vaut mieux s’barrer !

Clément passa une partie de la journée à sa fenêtre, à guetter les poulets. Ils ne manquèrent pas de venir. Ils n’étaient que deux, accompagnés de la victime qui, par des grands gestes, leur mimait l’agression dont il avait été victime. Les policiers tournèrent un peu en rond, constatant qu’un grand nombre de pierres étaient amassées au même endroit. Ils se dirigèrent ensuite vers la loge du gardien. Mais comme ce dernier n’avait rien vu, il ne put les aider en dépit de ses soupçons.

Un peu plus tard il fit la tournée des appartements pour informer les parents des faits très graves qui avaient eu lieu et dont peut-être un de leurs enfants avait été l’acteur. Mais les parents n’avaient rien vu, et toutes les bouches demeurèrent solidement cousues. L’avenir du terrain de foot dépendait du silence de chacun.”

***

“C’était dimanche. Il faisait beau et chaud. Les Audoux se promenaient dans le quartier.

Les urbanistes l’avaient découpé en trois secteurs distincts, séparés l’un de l’autre par de longues avenues qui étaient reliées entre elles par des allées transversales et aboutissaient à une route circulaire qui enveloppait toute la ZUP et ainsi la délimitait. Au-delà il y avait la zone industrielle, la campagne.

La vieille ville et ses jolies ruelles, elles, étaient reliées au Val Enchanté par une longue avenue de deux kilomètres, et le tenaient ainsi à distance respectable. On aurait dit deux corps étrangers réunis l’un à l’autre par une longue artère artificielle. Outre que par l’architecture des immeubles qui présentaient quelques différences, les trois quartiers de la ZUP se distin- guaient par le nom dont on les avait affublés. Il y avait le quartier A, comme Aquitaine ; le B de Bretagne ; et le C de Champagne. Les immeubles de ces trois secteurs avaient été baptisés par les noms de villes de ces différentes régions. Agen, Bordeaux, ou Bayonne, etc. ; Rennes, Brest, Lorient, etc. ; Reims, Chalons, ou encore Épernay. Clément vivait à Rennes, et ses voisins de Morlaix avaient vite été rebaptisés « Croque-les » ou « Bouffe-les ».

L’Aquitaine était urbanisée depuis plusieurs années déjà, la construction de la ZUP ayant com- mencé une dizaine d’années plus tôt. Dans ce secteur s’élevaient principalement des tours longilignes de quatorze à vingt-six étages. Les murs avaient été peints en bleu outremer et les volets en vert. Peut-être pour symboliser l’océan et les vastes forêts de cette région..En Bretagne tous les immeubles étaient construits, seuls les abords faisaient encore défaut, ainsi que les voies qui y menaient et le mobilier urbain. Ici on trouvait exclusivement des barres plus ou moins longues et hautes de six à dix étages, avec autant d’entrées qu’il y avait de blocs. Les murs étaient gris, les volets bleus.”

Le Val enchanté, Fred Morisse (éditions Chant d’orties)



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