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Nestor Potkine
De l’inutilité du labeur canin
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 17 septembre 2013

par C.P.
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Création humaine, fiction humaine, malédiction humaine, l’argent est devenu un demi-Golem. Oui, une moitié de Golem seulement, parce que l’argent est en partie tenu par des humains bien réels, les riches ou classe privée. Et les riches s’en servent pour se faire servir. Par d’autres humains bien réels, les pauvres ou classe publique. Mais Golem en ceci qu’il commence à agir de façon autonome. L’argent, comme une cellule cancéreuse, n’a pour but que sa propre expansion infinie, dût celle-ci provoquer la mort de ceux qui le soutiennent et le nourrissent.

L’un des symptômes de la Golémisation de l’argent est décrit, de façon fort inattendue, par un article du Monde, daté du 3 juin 2013 et intitulé
« Ces 900 000 jeunes inactifs découragés de tout ». Doux Jésus ! Horrible vision que celle de 900 000 jeunes étalés par terre, découragés de manger, de parler, de faire l’amour ! Non, « inactif » en langage du Monde signifie « sans travail ». Et « découragés de tout » ne signifie pas se suicider par la faim, mais simplement se résigner à la réalité que l’on n’aura pas de travail parce que l’on est né lascar de cité ou citoyen du quart monde.

Car, pour malmener deux vieilles expressions marxistes, le stade suprême de l’armée de réserve du capitalisme, consiste à naître inutile, vivre inutile, mourir inutile. C’est, dans les sociétés les plus productives de l’histoire, ne rien produire, ne rien contribuer à la marche inexorable du cœur de ces sociétés, le système marchand. Marx croyait voir un futur où 99 % d’esclaves travailleraient sans cesse pour 1 % de maîtres.

Non, il semblerait plutôt que l’argent nous emmène vers un monde où co-existeraient une pincée de super-riches, une poignée de riches travaillant d’arrache-pied à tenter de devenir des super-riches, quelques poignées de petits marquis à capital culturel élevé pour distraire tout le monde, quelques pelletées de larbins payés des salaires de misère pour faire ce que les machines ne pourraient pas faire, et puis… le reste de l’humanité, qui ne servirait à rien (mitigeons notre propos, elle consommerait, un peu), qui ne vivrait que parce qu’elle serait née et qu’elle ne serait pas encore morte.

Pour l’espoir des périphéries, il n’y a que labeur canin

Louées soient la rédaction du Monde et l’auteure de l’article, on a pu lire dans l’auguste quotidien des propos de lascars frappés au coin de la plus nette franchise : « Pour les jeunes des cités, y a que du travail de chien. Dans l’intérim, ils nous exploitent à fond. On se respecte, on est nés ici, on a été à l’école. On va pas ramasser la merde des gens comme nos parents. » Ou encore : « L’intérim, j’ai lâché l’affaire, c’est deux semaines, à la fin, ils te jettent comme un chien. Ca débouche sur rien, et tu te retrouves là, sur le parking. »

Or le reste de l’article, par ailleurs à l’évidence débordant de bonne volonté, de réelle compassion, voire, peut-être, mais là il faut le deviner et non le lire, d’indignation, utilise ou cite un langage très différent. « Jeunes en déshérence » « … temps de latence pour se reconstruire » « … en perte de confiance dans les institutions censées les aider et qui ont intégré une espèce de fatalité de la précarité » « Bon nombre des 150 000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans le moindre diplôme sont dépourvus des compétences et de l’estime de soi minimales pour faire bonne figure auprès d’un employeur. Avec l’échec scolaire, ils sont entrés dans un rapport conflictuel aux institutions. »

« Rapport conflictuel » ? Qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! Ces 900 000 « inactifs » (qui ne sont pas tous, loin de là, « sans le moindre diplôme ») disent, eux, la vérité : l’argent ne viendra à eux, et de quelle mauvaise grâce, et en si minuscule quantité, que s’ils acceptent d’être des chiens.

Mais les chiens…

… Ça mord. On peut penser ce que l’on veut de l’apparent désengagement militant de large partie de la jeunesse occidentale, on peut se lamenter de son abyssale ignorance historico-politique soigneusement entretenue par le spectacle ; mais on ne peut que se réjouir que là où les experts, les thérapeutes, les assistants et consultants affirment que les cerveaux sont vides, faibles, effrayés, il apparaît qu’ils sont lucides. Il apparaît que les cerveaux supposés bérézinés des « inactifs découragés de tout » savent fort bien comment fonctionne le capital à leur égard. Or les bérézinés ne subissent que la version la plus intense, la plus complète de ce que des millions d’autres subissent en version diluée, ou intermittente. Le capitalisme rejette les humains, les recrache sur le bord de sa route en nombre de plus en plus élevé.

Un jour ou un autre, on se regardera, d’un bord à l’autre de la route. Et on se relèvera.



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