DIVERGENCES 2
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Nestor Potkine
Ulysse et les barbelés
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 17 septembre 2013

par C.P.
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Ulysse et les Cyclopes ? Amundsen et les blizzards ? Marmousades et mesquineries ! La planète, aujourd’hui même, connaît des millions de héros. Leur courage, leur audace, leur ténacité font frémir. De médaille, point. Les crachats qu’ils reçoivent ne brillent nulle part.

À lire « Dem Ak Xabaar ». Partir et raconter, récit d’un clandestin africain en route vers l’Europe de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec (Lignes), on découvre l’ahurissante bravoure qu’il faut pour réussir à franchir les murailles de la forteresse Europe. Départ de Dakar, septembre 2002. Arrivée à Séville, février 2006. Quatre ans pour accomplir le trajet qu’un touriste complète en quatre heures d’avion.

Dès le départ, l’émigré est trompé, battu, exploité. Par les passeurs, par ceux de ses frères qui ont compris qu’ils pouvaient gagner leur vie en rendant celle des autres misérables, par les voleurs et les violeurs, par les polices. L’émigré part à quinze dans un 4x4, dont le chauffeur a prévenu qu’il ne s’arrêterait pas si quelqu’un tombe à l’extérieur.

À cinquante sur un camion dans un convoi, dont les chauffeurs le soir avant de dormir, tracent une ligne sur le sable en prévenant que quiconque la franchira sera abattu à la Kalachnikov, tant ils ont peur de la vengeance du bétail humain qu’ils transportent. Bien heureux ces émigrés, si leurs passeurs ne les abandonnent pas en plein désert, à une mort certaine. Et fréquente. Parmi les informations les plus atterrantes du livre, la description des gouvernements (sic) des foyers et ghettos qui ponctuent les itinéraires de l’exil. Les « chairman », « premier ministre » « policiers » (!) établis dans ces foyers, mais qui pressurent un peu plus encore ces pauvres d’entre les pauvres.

Heureusement, le livre comporte une scène magnifique : Mahmoud
passe des mois et des mois dans un campement de clandestins en
lisière de Ceuta. Dans ce camp, le troupeau de clandestins est humilié
par son « gouvernement », razzié plusieurs fois par semaine par les gendarmes marocains qui détruisent ou volent le peu qui leur reste, inlassablement pris par la Guardia Civil, puis refoulé au Maroc, où les gendarmes ne les relâchent qu’en plein désert, au sud. Peu en
reviennent vivants.

Le 29 septembre 2005, n’en pouvant plus,
mais endurci par tant d’épreuves, le troupeau se révolte. Un millier de clandestins, sans une seule arme. D’abord, les « policiers », donc ces autres clandestins qui font « régner l’ordre » dans les campements, tentent de les arrêter. Mais la masse avance. Les « policiers » changent alors de camp. Puis c’est l’assaut à la clôture de cinq mètres de haut de barbelés coupant comme des rasoirs. Pas d’autres outils que des échelles, et le poids de dizaines de personnes déchaînées qui poussent, poussent, poussent. Les barbelés déchirent les peaux, les gendarmes marocains et la Guardia Civil matraquent. Et tirent, d’abord des balles en caoutchouc, puis à balles réelles.

Mais trois cents crève-la-faim passent.

Dont Mahmoud.



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