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Nestor Potkine
Quand les neurones jouent aux chaises musicales
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 16 septembre 2013

par C.P.
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C’est l’histoire d’un mec en train de chier. Non, nous ne versons pas dans la scatologie primaire, ni même secondaire, c’est réellement l’histoire d’un Anglais, appelé Tommy McHugh, en train de satisfaire un besoin naturel. Manque de chance, il entend qu’on frappe à sa porte, qu’il n’a pas fermée. Afin de ne pas être atteint dans sa pudeur, il pousse, afin de terminer au plus vite. « J’ai soudainement senti une explosion dans le côté gauche de ma tête et je me suis retrouvé par terre. Je pense que la seule chose qui m’a fait rester conscient était que je ne voulais pas être trouvé avec mes pantalons aux chevilles. Et puis l’autre côté de ma tête a fait bang ! Je me suis réveillé à l’hôpital et j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu que de l’arbre jaillissaient des nombres : 3, 6, 9…. Et j’ai commencé à parler en rimes ». Deux artères cérébrales qui giclent. Hémorragie cérébrale. Et quand il se réveille, il n’est plus le même, ce qui est peu dire.

Du recablage neuronal et de ses surprises

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Car Tommy McHugh a un passé guère reluisant, pour un homme de 51 ans. Petit voleur, petit escroc, petit passeur de chèque en bois, toxico à l’occasion. L’âge lui avait fait prendre le métier de maçon, qu’il exerçait sans joie, sans brio, sans grand succès. Petit prolo britannique, en général du mauvais côté de la barrière, et sans aucun doute jusque-là dénué de la moindre chance. Mais pendant onze ans, de son accident cérébral à sa mort l’année dernière, il va devenir vraiment un autre homme. Il va peindre. Comme un maniaque, comme un fou, partout, tout le temps. Sur son plancher et sur ses murs quand il n’aura pas d’argent pour se payer des toiles.

« Je peins trois, quatre, dix peintures en même temps. Je vois ces nombres, dans ma tête, en permanence. Je ne peux pas m’arrêter de peindre et de sculpter. Donnez-moi une montagne, je vais en faire un profil. Donnez-moi un arbre nu, et je vais le changer de telle façon que quand le printemps viendra, les feuilles dessineront le visage, la bouche, les lèvres. Et je n’aurais fait aucun mal à l’arbre. » Il va écrire des poèmes. Il va écrire « Je déguste la féminité en moi. » Et il va se livrer à ces activités peu goûtées chez les petits durs jusqu’à 19 heures par jour. Il va écrire qu’il comprend l’ancien Tommy McHugh qui avait besoin d’être fort, mais que celui-ci a complètement disparu.

Sidéré, on le comprend, par ce changement à 180° de sa personnalité, il demande de l’aide et la trouve auprès d’Alice Flaherty, une spécialiste des neurosciences de la Harvard Medical School. Celle-ci constate que si le QI de McHugh est resté le même, rien d’impressionnant, ses émotions ont, elles, changé du tout au tout : il est devenu incapable de faire du mal à qui que ce soit « comme les moines Zen qui balaient les marches avant de monter un escalier » dit-elle, confondant soit dit en passant les moines Zen et les adeptes du jaïnisme. « Tout lui semble beau et plein de signification cosmique ». Rassurons-nous, il n’a pas rencontré Jésus.

Intéressants problèmes

On voit sans difficulté quels nombreux problèmes pose son histoire. Une modification purement somatique, purement concrète, un changement de viande et de jus entraîne un bouleversement radical, mais purement psychologique, émotionnel, mental, un changement de goûts et d’intentions. Très embêtant pour deux sortes de têtes dures : les têtes dures de droite, persuadées soit que le gène est le destin, soit que le prolo est par nature un imbécile et un incapable, les têtes dures de gauche qui, dualistes qui s’ignorent, jurent que rien n’arrive à l’être humain qui ne soit causé par son environnement social. Les uns font de l’inné, (un concept d’ailleurs bien moins simple qu’ils ne pensent) un dictateur éternel, les autres font de l’acquis une divinité omniprésente et omnipotente. Tommy McHugh leur coupe la chique, dans un sens comme dans l’autre.

Notons par ailleurs que l’environnement a bien son mot à dire dans cette histoire, car McHugh n’ayant reçu que les miettes avariées d’éducation que le prolo britannique reçoit, ses poèmes, par ailleurs frappants et souvent très beaux, souffrent d’un manque évident de vocabulaire et de maîtrise stylistique : ils sont beaux par leurs métaphores, parfois par leur rythme, jamais par un mélange savant de timbres et de nuances lexicales. De même, alors que ses peintures se vendent à présent fort bien dans les galeries d’art et semblent destinées, à très juste titre, aux musées d’art moderne dans peu de temps, McHugh, à qui personne n’avait appris à dessiner, ne savait donc pas dessiner. Ses profils, ses visages accusent les maladresses typiques des gens qui n’ont pas reçu d’éducation plastique. Et il peint rarement d’autres objets réels, par pure incapacité technique de les représenter.

Juges, bourreaux et philosophes

Son cas nargue en outre bien des possesseurs de certitudes : certitudes sur ce que sont le crime, la rébellion, la culpabilité, la responsabilité individuelle, le libre-arbitre, les déterminismes génétiques d’une part, sociaux de l’autre certes, mais aussi l’enchevêtrement de ces déterminismes. Souvenons-nous enfin que les incroyables avancées des neurosciences et de la connaissance du cerveau sont une boîte de Pandore dont nous ne voulons voir pour l’instant que l’espoir qui y brille. S’il devenait possible, par pure manipulation concrète, de stimuler le désir de création en chacun, ne serait-il pas aussi possible de l’éteindre ?

Nestor Potkine, qui n’ouvre plus la porte des toilettes que plein d’espoir, palette et pinceaux en main

P.S. :

Site tommymchugh.com



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