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Christiane Passevant
Sang contaminé : l’autre scandale
Film documentaire de Marie-Ange Poyet
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 28 septembre 2013

par C.P.
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L’affaire du sang contaminé est l’un des plus grands scandales sanitaires du XXe siècle, dont les conséquences n’ont pas fini de toucher des centaines de victimes, de familles qui ne peuvent que constater qu’« il n’y a pas un désir farouche de rendre la justice ».

Le silence de la justice et des États est assourdissant. Pour preuve, le
déni cynique des responsables et des politiques, qui ont déclaré en 1991,
« Nous avons pris des décisions qui nous paraissent justes », de même le
fameux « responsable, mais pas coupable » qui ne peut que soulever l’indignation et les sarcasmes, autant de réactions et de « bons mots »
qui indiquent à quel point la vie des personnes compte pour peu, dans une situation d’urgence, face au profit immense à réaliser. Le sang contaminé a été écoulé jusqu’à la dernière goutte… à l’étranger, en majorité dans les pays du Sud.

Après l’obligation, en France, de tester le sang utilisé pour les transfusions, l’institut Mérieux — leader mondial des vaccins à l’époque — va donc exporter des poches de sang contaminé, non chauffé et non testé à destination de l’Irak et de onze autres pays. Fin 1984, le laboratoire n’a d’ailleurs qu’une seule inquiétude, clairement exprimée par les commerciaux du laboratoire Mérieux : le risque commercial !

En Irak, en Tunisie, en Libye, en Grèce, au Portugal, en Argentine, entre autres pays, le « déstockage » des lots mortels, interdits en France, signifie, en toute connaissance de cause, la mort, et même la lente agonie des personnes traitées dans des conditions épouvantables. Les premières victimes, qui ne peuvent échapper à la contamination, sont les hémophiles, et en majorité des enfants.

Sang contaminé : l’autre scandale. Le film documentaire de Marie-Ange Poyet est une enquête remarquable sur l’historique des faits en écho à des témoignages poignants de victimes, de leurs familles, et de la participation tant de médecins que de juristes qui attestent de l’abandon du principe de précaution vis-à-à-vis des populations civiles concernées. Un document essentiel d’investigation, dont on attend évidemment la sortie DVD après sa diffusion sur Canal+, le 30 septembre.

Partant du témoignage de la famille d’Abu Walid Jabar, en Irak, et de la lutte qu’elle mène depuis la mort de ses cinq enfants, la réalisatrice, Marie-Ange Poyet remonte dans le temps et met en évidence, grâce à des archives et à l’analyse simple et détaillée de juristes et de médecins, les véritables responsabilités, les complaisances, les dénis, les mensonges, les pressions qui ont permis de perpétrer des crimes en toute connaissance de cause, au nom du profit.

« Le groupe responsable de ces exports [le laboratoire Mérieux à l’époque] représente près de 30 % du marché mondial du vaccin pour un chiffre d’affaires évalué à 3, 808 milliards d’euros en 2010. Il est le seul laboratoire français habilité à exporter des produits sanguins. [1] » L’autorisation qui est accordée par l’État soulève donc bien évidemment la responsabilité de l’État lui-même.

Ni responsable ni coupable !

L’affaire est-elle enterrée ? Le film pose effectivement le problème du déni qui finalement arrangerait bien tous les responsables, côté laboratoire et côté État. Une chose est certaine : « Ils ont écoulé des produits dangereux jusqu’à la dernière goutte, dans un but mercantile. » Cependant, le laboratoire Mérieux — racheté en 2004 par Sanofi Pasteur qui a choisi le silence —, et dont le patron s’occupe à présent d’œuvres caritatives (sans commentaire !), le laboratoire Mérieux n’est pas condamné à indemniser les victimes puisqu’un arrêt de la cour d’appel de Lyon stipule : « La demande est recevable, mais mal fondée »

Aujourd’hui, de nouvelles procédures judiciaires sont engagées par la Tunisie, l’Irak et la Libye pour demander justice.

Sang contaminé : l’autre scandale

Film documentaire de Marie-Ange Poyet

Diffusé sur Canal+ le 30 septembre à 22h40

Marie-Ange Poyet : C’est un film qui a été très difficile et très long à réaliser. Plus il sera vu et plus on en parlera, plus les victimes pourront obtenir justice et être indemnisées, si cela est possible quand il s’agit de décès. Toutes les procédures au pénal ont jusqu’ici échoué.

Je suis tombée sur cette affaire tout à fait par hasard en Irak, en 2004, durant la guerre. Je voulais absolument faire un film sur une famille chiite, pauvre, que j’avais rencontré lors de précédents tournages. Mais comme plus personne ne voulait prendre le risque d’envoyer quelqu’un sur place —
Florence Aubenas était retenue en otage —, j’ai décidé de faire le film en auto production avec mon compagnon. J’ai finalement obtenu un soutien financier du rédacteur en chef de Têtu, Thomas Doustali, qui m’a demandé de faire un reportage sur la condition des homosexuels et le Sida en Irak. Une fois en Irak, lorsque que j’ai expliqué à l’interprète avec qui je travaille, le projet de reportage sur les homosexuels, il m’a tout de suite dit que c’était impossible, l’homosexualité étant punie de mort.

En Irak, on ne parlait pas du Sida, donc il n’y avait aucune information, aucune protection, seulement la torture et la peine de mort pour les homosexuels dans un pays qui était sous embargo depuis une décennie, et avec la guerre, la situation était dramatique. De plus, les soldats étatsuniens n’avaient absolument rien apporté comme matériel médical.

Or, au cours de mon enquête, je rencontre un des médecins d’un hôpital de la banlieue de Bagdad, qui fait allusion à des ennuis causés par des poches de sang provenant de France et contaminées par le VIH. Devant ma surprise, il me révèle qu’il s’agit de produits sanguins français — le facteur 8 — vendus en Irak pour soigner les hémophiles et, ajoute-t-il alors, « nous avons eu 300 morts, des enfants et de jeunes adultes. » C’était en 2004 et me voilà aujourd’hui avec ce film terminé.

C’est à partir de cette rencontre et de notre conversation que j’ai remonté toute la filière. Je me suis aperçue très vite, qu’en fait, c’est la même
affaire que celle du sang contaminé français — on se souvient de l’affaire Garetta —, mais là il s’agit du laboratoire privé Mérieux et de sang contaminé à l’export. Après 1985, le laboratoire Mérieux a destocké les produits non testés et non chauffés jusqu’à la dernière goutte. Faut pas gâcher, quoi !

Il faut évidemment souligner que le sang commercialisé provient en grande partie de la misère, des favelas, des prisons ou d’autres endroits à risque, ce qui impliquait l’obligation de tester et chauffer le sang, ce qui était fait en général à l’étranger, mais pas en France.

Tout le monde savait qu’il fallait chauffer le sang, tout le monde médical, sauf les victimes bien entendu. Le laboratoire Mérieux ne pouvait pas l’ignorer et, dans le film, je produis un document qui issu des commerciaux du laboratoire qui s’inquiètent de perdre le marché du fait que ce sont des produits non testés et non chauffés. Cela prouve bien que les responsables du laboratoire étaient au courant malgré les dénégations d’Alain Mérieux qui assure qu’il n’aurait jamais commercialisé ces produits s’il y avait eu le moindre doute.

Je rappelle qu’à ce jour aucune procédure judiciaire n’a abouti et qu’il y en a eu 120.

Sang contaminé : l’autre scandale

Film documentaire de Marie-Ange Poyet

Diffusé sur Canal+ le 30 septembre à 22h40

Notes :

[1« L’institut Mérieux a exporté jusqu’en novembre 1985 des produits anti-hémophiliques non chauffés et non testés pour le virus du Sida. » 9 800 lots exportés.

P.S. :

Cet entretien avec marie Ange Poyet a été diffusé dans l’émission des Chroniques rebelles, sur Radio Libertaire, le 7 septembre 2013.

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