DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Gouvernance. Le management totalitaire
Alain Deneault (Lux)
Article mis en ligne le 29 septembre 2013

par C.P.
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Gouvernance… Mot perdu, égaré, oublié et soudain revenu sur la sellette avec la mondialisation capitaliste et le tout technocrate. « Management »
et gouvernance, deux mots clés des discours actuels, conjugués et reproduits à l’infini sans qu’il y ait bien évidemment d’analyse de ce que
le terme sous-tend, ni mention des « ravages » qu’il provoque. Derrière les mots, se dissimulent des intérêts et des projets, ce qui amène à se questionner sur le flou de rigueur pour ce terme fourre-tout du néolibéralisme : « La gouvernance oblitère notre patrimoine de références politiques pour lui substituer les termes tendancieux du management. » L’expression est floue certes, elle délivre néanmoins un message qui peut se résumer à l’idée d’appliquer « une politique “sans gouvernement”, mondialement promue, que poursuivent sur un mode gestionnaire ou commercial des membres sociaux isolés représentants d’intérêts divers. »
On peut également y adjoindre une promesse puisqu’au
« nom de la gouvernance, il ne s’agit plus d’ériger le mythe d’un nouveau contrat social, mais de prétendre qu’une fois ce contrat déchiré s’ouvrirait l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la délibération perpétuelle. »

Avec Gouvernance. Le management totalitaire, Alain Deneault entre dans le vif du sujet et du règne de la dérégulation et du tout technocrate.
Au début des années 1980, Margaret Thatcher, en bonne technocrate, fut la précurseure d’un véritable « Coup d’État conceptuel » dans la volonté évidente de changer la nature même de l’État. Le terme brandi de gouvernance justifiait alors « une mutation du rôle de l’État. Sous couvert de réaffirmer la nécessité d’une saine gestion des institutions publiques, le terme désignera non seulement la mise en œuvre des mécanismes de surveillance et de reddition des comptes, mais également la volonté de gérer l’État à la manière prétendument efficace d’une entreprise. » La « bonne gouvernance » prend le relai de l’État providence. Il faut donc « adapter l’État aux desiderata de l’entreprise et du capital. » Thatcher s’y attache et les pays pauvres devront suivre sous peine de détourner les investisseurs de leur pays. « Dès 1989, les sémanticiens de la Banque mondiale ne manqueront pas d’intégrer la gouvernance à leur jargon et d’en imposer l’usage au Sud à partir de 1992. »

Suivra la mise en place de commissions, d’experts et d’expertes qui, à grand renfort de think tanks, vont « dresser les intervenants publics pour qu’ils se plient à un certain format ; moduler techniquement la parole publique. » Et fait important dans le processus, « l’anglais du management ne tarde pas à coloniser les différentes langues du monde. » D’où le jargon employé généralement et s’imposant dans le discours « managérial » pour paraître
efficace et « moderne » (sic) et démontrer que le système domine et que l’alternative n’existe pas. « On voit alors défiler d’un document à l’autre des organigrammes stylisés passant d’un ordre structuré par des flèches de domination à une valse circulaire de services puis à des rouages faisant de l’organisation la matrice modélisée de tout un ordre social. » Pour ce faire également, la sociologie est convoquée à la rescousse, car il faut bien faire passer par la communication l’aspect inégalitaire qui fonde la théorie de la gouvernance ! Alain Deneault revient donc sur cette discipline des plus importantes pour établir un contrôle sur les populations. Pourtant, « les sociologues de la gouvernance auront beau tourner le dos aux économistes orthodoxes et clamer haut et fort leur croyance en “une pluralité dans les sciences sociales”, leurs vaillants “choix épistémologiques”, visant à les légitimer à leur tour, ne sauront puiser dans d’autres considérations qu’économétriques et managériales, parce que c’est le seul sous-texte que connaît tout discours se réclamant de la gouvernance. »

« Quand la gouvernance déraille à la face du monde, quand les méfaits des institutions financières concourent à la faillite des peuples, quand des banques mille fois milliardaires se dédommagent des inconséquences de leurs apprentis sorciers en aspirant les finances publiques, quand des escrocs quittent leur conseil d’administration les poches pleines », il faut alors faire preuve
de « cécité sociologique » pour promouvoir la gouvernance désigne « un état de “conciliance” entre tous les pouvoirs, [mais] qui inclut celui d’universitaires complaisants. »

Dans Gouvernance. Le management totalitaire d’Alain Deneault, les technocrates et leurs méthodes sont expliquées, démontées, dévoilées,
sous forme d’une cinquantaine de courtes prémisses montrant la logique
du processus de la propagation du tout management, de cette
« révolution anesthésiante » qui mène à une pensée totalitaire. Les intitulés de ces prémisses en donnent déjà l’idée maîtresse : « Réduire
la politique à une technique, Restreindre l’État à une entité privée, Fantasmer la “société civile” dans un État de nature sans tourment, Postuler la montée en force d’un “citoyen” réduit à lui-même, Rendre folklorique le droit des peuples à l’autodétermination, Appliquer une
logique d’exclusion déguisée en son contraire, Privatiser en privant,
Arborer la devise “Liberté, Fraternité, Égalité”, Contraindre au consentement, Extraire du bien commun des biens jusqu’alors essentiellement partagés, Élaborer des « normes » privées
d’inspiration impérialiste, Restreindre la lutte des classes aux acteurs entrepreneuriaux, Anesthésier quiconque est sujet à la dissonance
cognitive »… Or pour contraindre au consentement et obtenir le
« principe de collaboration horizontale et celui d’obéissance à l’autorité », la participation de l’élite est plus que nécessaire puisqu’elle « passe, dans les manuels qu’elle compose, pour théoriquement infaillible. »

Capital, management et gouvernance… La sémantique n’est jamais innocente et le langage est un outil puissant pour propager la parole du pouvoir. Intérêts du capital et profit d’abord, quant aux populations, renommées pour la circonstance « société civile », pour elles rien ne presse sinon l’obligation de s’adapter au nouveau modèle de société et de se plier
aux nouvelles normes du langage, en fait de « l’anglais translittéré ou déformé ». Comme le rappelle Catherine Browne, « Le vocabulaire et la syntaxe de cet anglais déguisé en français se répandent à l’extérieur du domaine du management avec la montée de l’idéologie correspondante. » La Novlangue en cours est un outil de propagande insidieuse qui prêche pour le « travailler plus et bouclez-là ! »

Pour appliquer cette « révolution anesthésiante » et préparer peu à peu
à l’instauration de l’ère du management totalitaire, il faut avant tout
« nettoyer l’histoire de ce qui la dépolit : les passions, les affects, les cris
du cœur, les refus, les pensées vraies nouvellement articulées, les interpositions, les soulèvements, les ripostes soudaines, les frondes indignées, les paroles qui se cherchent, les modalités d’intervention qui s’inventent ». Bref, « nettoyer l’histoire » de « celles et ceux qui n’ont pas connu le luxe d’être formés à l’exercice du pouvoir dans les écoles des bonnes manières — la gouvernance. » Autrement dit, remettre au pas les rêveurs, les utopistes, les rétifs et rétives au conformisme — contrôler et lobotomiser tout ce monde marginal et subversif — qui refusent de jouer le jeu et de marcher dans les clous du système. Car il y a obligation de n’envisager aucune alternative possible au système capitaliste et à sa sacro sainte gouvernance. Et puisque l’élite est théoriquement infaillible, du coup, sont recruté-es et mis à contribution des intellectuel-les, des chercheur-es, des figures médiatiques et autres carriéristes dans l’allégeance au système, afin de vanter et dispenser une propagande en faveur de la gouvernance, sortie du chapeau au bon moment, pour la gloire de la globalisation capitaliste. « Des bâilleurs de fonds intéressés n’ont pas eu de peine à trouver au sein de la population, rebaptisée “société civile”, des universitaires, journalistes et responsables d’organisations prompts à diffuser la Bonne Nouvelle. Confisquer ainsi les termes traditionnels de la pensée politique au profit d’un nouveau lexique s’appelle peut-être une révolution. »



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