Luiza Toscane

Okba Nasri, de l’enfer des prisons tunisiennes à celui des prisons syriennes

dimanche 7 octobre 2012

Une fratrie derrière les barreaux

Kabil Nasri, arrêté et torturé le 14 février 2003, a été condamné à trois ans d’emprisonnement et cinq ans de contrôle administratif par la Cour d’appel de Tunis dans l’affaire dite de l’Ariana. Le 2 novembre 2005, il fait l’objet d’une libération conditionnelle à la suite d’une grève de la faim menée concomitamment avec celle de personnalités à l’occasion de la tenue du Sommet Mondial sur l’Information (SMSI) à Tunis. Le 29 décembre 2005, il est arrêté et en janvier 2006, le juge cantonal de Menzel Bourguiba le condamne à quatre mois d’emprisonnement pour s’être soustrait aux mesures en rapport avec le contrôle administratif. En février 2007, il est de nouveau arrêté. Le 27 mai 2008, la police politique le harcèle sur son lieu de travail. Il envoie une missive ouverte à l’opinion publique. [1] Il est libre mais ses trois frères sont en prison.

Le 10 décembre 2003 est promulguée une loi anti terroriste en Tunisie.

Le 10 novembre 2007, la quatrième chambre criminelle du Tribunal de Première Instance (TPI) de Tunis, présidée par le juge Mehrez Hammami, a examiné l’affaire n°11089 dans laquelle était déféré Okba Nasri, déféré avec un groupe accusé « d’incitation à la commission de crimes terroristes, d’adhésion à une organisation en rapport avec les crimes de terrorisme, d’utilisation d’un terme, nom ou symbole pour désigner cette organisation, ses activités et ses membres, d’adhésion à une organisation terroriste hors du territoire de la République en vue de la commission de crimes terroristes sur le territoire et hors du territoire de la République, d’utilisation du territoire de la République pour les préparatifs des crimes terroristes sur le territoire et hors du territoire de la République, d’avoir fourni des informations à l’organisation pour aider à la commission de crimes terroristes, de mise à disposition d’un local de réunion aux membres d’une organisation ayant un rapport avec les crimes de terrorisme, d’aide à leur hébergement et à leur fuite, de n’avoir pas contribué à leur recherche, de cotisation et de collecte de fonds destinés à financer des personnes et une organisation en rapport avec des crimes terroristes, d’avoir renseigné, facilité, aidé et organisé l’exfiltration secrète de personnes du territoire tunisien, d’hébergement, d’avoir couvert leur fuite et de n’avoir pas aidé à leur recherche, de participation à une entente ayant pour objectif la commission de crimes en vertu des articles, 38, 39 et 40 de la loi sur les passeports et les documents de voyage, et de participation à cela, en vertu du Code pénal et de la loi du 14 mai 1975 relative aux passeports et aux documents de voyage et de la loi du 10 décembre 2003 relative à la contribution à l’effort de lutte international contre le terrorisme et le blanchiment d’argent » [2].Le TPI de Tunis a condamné le 17 novembre 2007 Okba Nasri à 15 ans d’emprisonnement à l’issue d’un procès inique, le juge ayant refusé d’enregistrer les déclarations des prévenus concernant la torture et de les soumettre à une expertise médicale, ainsi que le prévoit la loi et que les avocats le demandaient. La cour s’est conformée aux déclarations enregistrées dans les procès verbaux établis par les agents de la Sûreté de l’Etat et extorquées sous la torture en mai et juin 2005 et reconduits par le juge d’instruction comme éléments de preuve. L’instruction avait été menée en l’absence d’avocats.

Ne pouvant assurer son rôle, la défense s’était retirée. [3]

Le 24 mai 2008, la peine d’Okba Nasri est réduite par la onzième chambre de la cour d’Appel de Tunis, présidée par le juge Farouk Gharbi, à six ans d’emprisonnement. [4]

Le 16 juillet 2009, Okba est transféré de la prison de Messaadine à celle de Mornaguia. Début 2010, il mène avec d’autres prisonniers une grève de la faim à la prison de Borj Er Roumi pour exiger de meilleures conditions d’incarcération et sa libération, il est alors transféré à la prison de Messaadine. [5]

Des trois frères jugés sur les fondements de la loi anti terroriste, Hosni sortira le premier de prison,-il avait été déféré le 2 juin 2005 devant le TPI de Tunis [6], puis il avait été condamné en appel le 23 mai 2008 par la onzième chambre criminelle de la Cour d’Appel présidée par le juge Farouk Gharbi à trois ans et six mois d’emprisonnement [7]. Il tentera de reprendre une activité comme vendeur ambulant de parfums à Menzel Bourguiba, et rencontrera des difficultés à approvisionner son commerce puisqu’il devait informer la police de tous ses déplacements. [8] Excédé, il adressera une lettre dénonçant le harcèlement dont il fait l’objet aux ONG de défense des droits de l’homme. [9]

Quant au plus jeune, Hassan, âgé de dix-neuf ans au moment de son arrestation en 2006, il sera condamné à sept ans d’emprisonnement, qu’il passera dans plusieurs prisons où il sera agressé à plusieurs reprises et privé de ses droits de prisonnier. [10]

Mohammed Nasri, leur père, leur soutien

Le 3 avril 2009, la police arrête les deux frères Kabil et Hosni. Pour quelques jours, la vie va s’arrêter à nouveau pour Mohammed Nasri, leur père. Ses quatre fils sont à nouveau privés de liberté.

Mohammed Nasri, le père de Kabil, Okba, Hosni et Hassan.

Pour Mohammed Nasri, le père de Kabil, Okba, Hosni et Hassan, la vie sera faite, pendant huit ans, de visites à ses quatre fils détenus dans des prisons différentes, toutes aussi éloignées du domicile familial, d’interventions pour faire cesser tortures mauvais traitements et harcèlement. Les 11 janvier et 3 avril 2007, il mène des grèves de la faim pour la libération de ses fils et il multiplie les lettres à l’opinion publique pour sauver ses fils et expliciter le calvaire familial.

La révolution syrienne

La révolution tunisienne fait sortir Hassan et Okba de prison et avec l’amnistie générale, promulguée en mars 2011, la famille Nasri peut penser à son avenir. Du moins Mohammed Nasri le croyait-il ; mais en mai 2012, sa vie bascule à nouveau. Des proches l’informent qu’ils ont vu le nom de son fils Okba sur une liste de prisonniers tunisiens en Syrie [11]. Le 12 mai dernier, effectivement, le représentant de la Syrie aux Nations Unies, Bachar Jaafari, a diffusé les noms de Tunisiens arrêtés entre le 7 mars et le 12 avril en Syrie. En dépit d’une coquille dans le nom (Kasri), les autres informations correspondent. Okba, dont il n’a plus de nouvelles depuis qu’il est parti travailler en Libye deux mois auparavant, serait prisonnier dans un pays avec lequel la Tunisie a coupé les relations diplomatiques. En février dernier, la Tunisie a décidé d’expulser l’ambassadeur de Syrie en Tunisie et a rappelé son ambassadeur en Syrie.

Mohammed Nasri reprend son bâton de pèlerin, multiplie les démarches pour faire libérer son fils. Il n’en aura jamais de nouvelles, ne sait pas où il est emprisonné, ni pourquoi. « Je me suis adressé au ministère des Affaires Etrangères, où on m’a dit que la Tunisie n’avait plus de relations avec la Syrie, mais que le ministère était en contact avec la Croix-Rouge du Liban. Jusqu’à présent, aucun Tunisien prisonnier en Syrie n’a été libéré à ma connaissance. Je ne sais pas où se trouve mon fils en Syrie, j’ai entendu dire qu’il y avait des prisonniers politiques à la prison de Homs, mais comment en être certain ? Le 13 juillet, j’ai participé à un rassemblement devant le ministère. J’ai été reçu à deux reprises par un conseiller au ministère des Affaires Etrangères, puis on nous a donné, à nous les parents de détenus en Syrie, des numéros pour appeler le ministère. » [12] Du côté des autorités, on affiche un certain découragement : « Les familles me demandent de négocier avec Assad le retour de nos djihadistes morts en Syrie ou encore détenus » [13] affirme Moncef Marzouki, le président de la République, auquel fait écho le Premier ministre, Hamadi Jebali : « Ce n’est pas nouveau, les jeunes Tunisiens vont partout pour se battre, en Irak, en Afghanistan ou en Somalie. Nous ne les envoyons pas. Ils s’y rendent de leur propre chef, malgré vous ou moi, et cela ne concerne pas que des Tunisiens » [14].

Des propos qui n’entament en rien la détermination de Mohammed Nasri.

Luiza Toscane est militante pour les droits humains en Tunisie et du droit d’asile en France, et auteure du livre Terre d’écueils, le droit d’asile BEN ALIéné.

http://nawaat.org/portail/2012/08/1...

[1] « Lettre de Kabil Nasri », Liberté et Equité, 27 mai 2008.

[2] « Infos en continu », AISPP, 10 novembre 2007.

[3] « La justice condamne sur la foi d’aveux extorqués sous la torture », CNLT, 29 novembre 2007.

[4] « Non-lieu pour le dirigeant de la « phalange tunisienne des montagnes algériennes », AISPP, 24 mai 2008.

[5] « L’éloignement, une injustice faite au prisonnier et à sa famille », Liberté et Equité, 10 août 2010.

[6] « Tunisie : nouvelles affaires de terrorisme, actes de torture et restriction des droits de la défense », OMCT, CNLT, 29 juillet 2005.

[7] Hasni Nasri est sauvagement agressé à la prison de Mornaguia deux jours après… la visite du chef de l’État ! » AISPP, 27 mai 2008.

[8] « Aggravation des épreuves de la famille Nasri en prison comme à l’extérieur », communiqué, Liberté et Equité, 21 mai 2009.

[9] « Lettres d’ex prisonniers d’opinion », Liberté et Equité, 12 septembre 2009.

[10] « L’administration de la prison de Borj Er Roumi réprime le prisonnier d’opinion Hassan Nasri et l’agresse verbalement et physiquement », liberté et Équité, 30 mars 2010.

[11] « Souria : 18 tounissian mouttahimin bilirhab tenfidhan lifatawi tekfiriyin min Tounes », African Manager, 12 mai 2012 ; « Qui sont ces jihadistes tunisiens partis faire la guerre en Syrie ? », Kapitalis, 12 mai 2012 ».

[12] Propos recueillis le 25 juillet 2012.

[13] « Tunis cherche à négocier le retour de ses djihadistes de Syrie », Georges Malbrunot, 3 juin 2012.

[14] « Jebali : alhoukouma ghir mes’oula an safar tunissiyin lil qital fi souria », (traduction), 9 juin 2012.