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Robert Fisk
Syrie. Après avoir été jadis accueillis, les Palestiniens sont maintenant chassés
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 26 août 2012

par C.P.
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Info-Palestine.net

Les Palestiniens menacés de toutes parts s’enfuient de Syrie. Robert Fisk les a rencontrés dans Bourj el-Barajneh, à Beyrouth.


Réfugiés palestiniens dans le camp de Chatila à Beyrouth

La tragédie de la Syrie commença 10 ans avant qu’elle ne soit née. Ses parents ont été chassés de leur maison à Haïfa — dans cette partie de la Palestine appelée aujourd’hui Israël - et se sont sauvés au Liban en 1948, puis vers la Syrie en 1982. « Dieu bénissent son âme, notre Papa m’a appelé Souria et il a appelé une autre de mes soeurs Filistiniia, » me dit-elle, assise dans le coin d’un taudis où règne une chaleur de four dans le plus grand camp de réfugiés palestiniens à Beyrouth. Un ventilateur se bat contre les 35 degrés d’un air rempli de poussière. Les deux soeurs Filistiniia et Souria vivent au bout de la même allée. Oum Hassan, une troisième soeur, écoute avec les yeux plissés, inclinant la tête en signe d’accord, le visage le plus souvent imperturbable. Elles sont habillées de noir.

La Syrie — le pays — était un endroit accueillant quand Souria la réfugiée s’y installa avec son jeune mari, en tant que réfugiés de la guerre civile libanaise. Les premières années du régime d’Hafez El-Assad — avec quelle rapidité les ennemis arabes et occidentaux de la Syrie oublient cela aujourd’hui — la Syrie assura des logements, l’égalité des droits comme citoyens, des emplois et des services de santé gratuits à une demi million de Palestiniens qui vivaient sous le régime baathiste. Des conditions qu’aucune autre nation arabe n’a assurées. « Le gouvernement était “strict” mais il nous traitait de la même façon que les Syriens, » raconte Souria. « En Syrie, nous étions neutres. »

Sa famille s’agrandit - elle a cinq garçons et deux filles, me dit-elle — dans le camp de réfugiés de Deraa, la ville syrienne du sud où la révolution a commencé il y a presque 18 mois, après que les agents du gouvernement aient torturé à mort un garçonnet syrien de 11 ans pour avoir peint des graffitis anti-gouvernement sur un mur. « Après 1982, il y eut de belles années et nous avons eu une vie très agréable, » dit-elle. « Nous étions bien traités et notre dignité respectée - et quand à mes enfants, ils estiment appartenir à la Syrie et pas au Liban d’où leurs parents sont venus. Mes fils ont épousé des femmes syriennes. » Pour le moment, elle n’a pas encore parlé de sa tragédie.

Oum Hassan acquiesce. Elle a 48 ans, et elle est la plus jeune des soeurs, maintenant la mère de cinq fils et cinq filles. Elle a vécu dans le camp de réfugiés d’Al-Zaatar à Beyrouth, qui fut assiégé par la milice des tigres chrétiens de Dany Chamoun en 1975.

« Mes deux frères sont morts dans le massacre de l’année suivante, » dit-elle. « Leurs noms étaient Nimr et Korfazeh. » Elle parle sans émotion. Nimr, ironiquement, signifie « tigre » en arabe. Un tigre tué par des tigres... Elle et sa famille se sont enfuies à Deraa en 1981 ; ses souvenirs sont identiques à ceux de Souria. « Une vie en sécurité ; en tant que Palestinien, tout était à notre disposition, n’importe quelle offre d’emploi, et les hôpitaux étaient gratuits... » Son sourire s’efface rapidement.

« Les choses ont commencé à aller mal il y a 18 mois. Nous étions bien traités, mais les tirs commencèrent dans Deraa et nous avons sympathisé avec le peuple syrien. Nous avons essayé de leur apporter de l’aide médicale et d’aider les blessés. Alors les rebelles armés sont venus dans notre camp le mois dernier et l’information a circulé selon quoi les Syriens voulaient que nous, les Palestiniens, quittions nos maisons.

« Certains sont partis, d’autres sont restés. Alors les hélicoptères sont venus et ont commencé à bombarder les maisons. J’ai couru loin avec ma famille, tellement vite. J’ai même laissé la clé de la maison et la porte ouverte. Quand je suis revenu pour un court moment, j’ai trouvé la maison ravagée, tous nos meubles et tout ce que nous possédions pillés, volés par les rebelles, par le régime, ou même par nos propres voisins. »

Souria s’assied pendant que Oum Hassan confirme ses dernières paroles en silence. « Le gouvernement a pensé que quelques Palestiniens étaient avec les protestataires et certains ont été arrêtés. Ils ont mis un de mes fils en prison et l’ont torturé pendant deux ou trois semaines. Puis il est mort sous la torture. » Le silence s’installa dans la pièce.

Ainsi elle a encore quatre fils sur les cinq qu’elle a mentionnés au début, lui dis-je doucement. « Non, je l’avais déjà enlevé de tout le nombre, » répondit-elle. « J’ai cinq fils vivants. J’ai eu six fils. » Elle et les enfants survivants vivent maintenant dans une école et une mosquée dans un village en dehors de Deraa. Tous ont des documents d’identité du Liban. Elle est venue à Beyrouth pour y chercher des documents et pour les ramener en Syrie. Ses fils et filles devraient pouvoir alors entrer au Liban.

Les Palestiniens de Syrie ont été traités correctement bien par les fonctionnaires libanais à la frontière du Liban, et autorisés à entrer dans le pays après avoir fait enregistrer leurs noms et leur âge. Ahmed Mustafa, qui note les noms de tous les réfugiés palestiniens arrivant à Beyrouth depuis la Syrie, indique qu’il y a 80 familles enregistrées dans Bourj el-Barajneh, 70 dans les camps de Sabra et de Shatila — scène du massacre de 1982 par les alliés chrétiens des Israéliens — et 10 dans le minuscule camp de Mar Elias. Trois cents familles palestiniennes venues de Syrie se sont installées dans l’énorme camp d’Ein el-Helweh à l’extérieur de Sidon, 60 de plus dans Rashidieh, à peine à 25 kilomètres de la frontière israélienne.

Ehud Barak, le ministre israélien de la défense, a dit que son pays n’acceptera aucun réfugié de Syrie. Les Palestiniens de Syrie — ils sont plus d’un demi-million — comprennent que la déclaration de Barak leur était destinée. La patrie des Palestiniens restera territoire interdit.

Oum Khaled est arrivée de Deraa cette semaine mais sa tragédie a commencé, bien évidemment, 23 ans avant qu’elle ne naisse quand son grand-père, un marchand de chameaux, s’est sauvé avec sa famille — dont son vieux père — des faubourgs de Tir al-Haïfa, qui est maintenant la plus grande ville du nord d’Israël. Il est d’abord parti en Jordanie, puis vers l’Egypte où vivait la famille de sa grand-mère. Quand celle-ci est morte, la famille est partie pour Doumar, dans la banlieue de Damas, puis dans le camp palestinien de Yarmouk. Oum Khaled avait alors 17 ans. Elle a maintenant 10 enfants - son mari est parti en Europe il y a quatre ans pour trouver du travail. Elle s’est sauvée de Damas il y a juste quatre jours et son histoire est aussi instructive qu’elle est tragique.

« Je suppose que nous étions bien disposés envers les manifestants dans les rues et nous avons été choqués que des personnes sans armes soient tuées. Le Front Populaire pour la Libération de la Palestine — Commandement Général (FPLP-CG), était avec le régime, mais certains de leurs dirigeants n’étaient pas d’accord. Même une partie de l’Armée de Libération de la Palestine (ALP — intégrée dans les forces armées syriennes) n’était pas avec le régime. La violence a commencé dans Yarmouk il y a deux semaines. Les hommes de l’ALP sont venus pour protéger le camp. Des obus sont tombés sur le camp — nous ne savons pas qui les a tirés.

« Puis des hélicoptères syriens ont volé au-dessus de nous et ont laissé tomber des tracts. Ils montraient l’image d’un garçon souriant, et
la légende disait : “Si vous voulez continuer à voir votre fils sourire,
évacuez le secteur”. »

Encore une ironie. En 1982, l’armée de l’air israélienne balança sur les zones civiles dans Beyrouth assiégé des tracts presque identiques, qui disaient : « Si vous tenez à la vie de ceux qui vous sont chers, quittez Beyrouth ouest. » Les autorités syriennes ont-elles appris des Israéliens ?

« Les tanks syriens sont alors entrés dans la rue Arouba et ont commencé à tirer. Un de mes voisins, Maafeq Sayed, était dans la zone d’Arouba quand il a été frappé au cou par un tireur isolé. Il est mort. Sa mère a dit que le gouvernement a prétendu à la télévision qu’il était un terroriste. L’hôpital d’État l’a enregistré comme victime d’une crise cardiaque. Les Palestiniens du FPLP-CG n’ont pas riposté.

« Alors sont arrivées des rumeurs que les Alaouites dans l’armée syrienne allaient nous massacrer. Plusieurs femmes ont été assassinées dans la zones d’Asali, à côté du camp de Yarmouk. Les Palestiniens sont venus pour sauver les gens bloqués dans leurs maisons. Il y eut alors encore plus de rumeurs disant que des gens étaient venus armés de couteaux pour abattre les Alaouites. »

Vendredi de la semaine dernière, des obus sont tombés sur Yarmouk, tuant 20 Palestiniens et en blessant 54. Dix-huit des blessés ont été amputés. Il y avait les femmes et les enfants parmi les victimes. Oum Khaled a vendu les biens de sa famille et s’est rendue chez des amis à Beyrouth, priant pour que son mari — maintenant un réfugié sans emploi dans la ville suédoise de Malmö — puisse l’aider. Elle insiste toujours sur le fait que la vie était bonne avant le conflit en Syrie. « Nous avons eu une vie digne, » dit-elle. « Mais ceci est notre tragédie. »

P.S. :

Info-Palestine.net

21 août 2012

http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=12564



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