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Jean-Pierre Garnier
Les mésaventures de la critique
Franck Poupeau (Raison d’Agir)
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 4 septembre 2013

par C.P.
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L’ouvrage est mince, mais non l’ambition de l’auteur : rien moins que refonder la critique sociale pour « refonder la gauche » en France dans une perspective anticapitaliste. Le point de départ en forme de constat, sinon de postulat, que F. Poupeau entreprend d’étayer en prenant pour cible dans les chapitres suivants différents types d’errements idéologiques qu’il impute à la « gauche radicale », est que « si elle échoue dans ses tentatives de rupture avec le capitalisme, ce n’est peut-être pas seulement à cause des différents adversaires politiques qui, de la gauche social-libérale à la droite sécuritaire, se succèdent au pouvoir, c’est sans doute aussi qu’elle a du mal à prendre la mesure des modes de domination qui permettent un tel gouvernement des hommes et des choses ».

À commencer par cette forme « de plus en plus subtile et invisible, mêlant contrainte et adhésion, méconnaissance et reconnaissance » qu’est la domination symbolique dont le dévoilement compte parmi les apports théoriques majeurs du sociologue Pierre Bourdieu. Domination d’autant plus insidieuse qu’elle n’épargnerait pas les militants et la plupart des chercheurs qui prétendent y échapper, à l’exception, concernant ces derniers, de ceux disposés à adopter et appliquer les préceptes enseignées par le maître et transmis par Franck Poupeau, l’un de ses disciples. On comprend que son livre, discutable au sens propre et positif du terme, ait irrité beaucoup de monde au sein de la mouvance se réclamant de l’anticapitalisme.

Sans doute nombre de critiques adressées aux divers courants qui composent cette mouvance sont-elles fondées, qu’il s’agisse de leur incapacité à saisir les raisons de la « résignation plus ou moins lucide des dominés face aux mécanismes inégalitaires », voire à « penser l’idée » d’une contribution des premiers à la perpétuation des seconds, de la négation des déterminations socio-économiques au profit d’interprétations culturalistes ou ethnicistes, du « repli sur des communautés utopiques et sur des revendications identitaires » en guise d’alternatives au capitalisme, ou encore de la sous-estimation, quand ce n’est pas l’oubli ou l’ignorance, des effets stérilisants de la « séparation » entre l’univers académique et les milieux militants. L’un des torts de Franck Poupeau, cependant, est d’abord de faire croire ou d’imaginer qu’il est le premier à formuler ces critiques. Un autre est de nourrir certaines illusions qui valent bien, si l’on peut dire, celles qu’il dénonce, comme dans le cas de l’« autonomie » prêtée à un
« peuple » mythique par la gauche extra-institutionnelle ou des théoriciens hors sol tel le philosophe Jacques Rancière, accusés de verser dans le
« populo-ouvriérisme », alors que lui-même n’hésite pas à fonder ses espoirs d’émancipation sur l’avènement d’une « autonomie de la
recherche » en sciences sociales pour le moins improbable, sauf, bien sûr,
à donner, comme il le fait, au concept d’« autonomie » le sens qu’il revêt dans la pratique institutionnelle existante de la recherche.

Un autre reproche que l’on pourrait adresser à Franck Poupeau est de faire l’impasse ou de botter en touche à propos de l’absence d’engagement du chercheur « radical » dans des pratiques autres que discursives et des limites qui en résultent quant à l’impact de ses interventions sur les luttes menées par d’autres sur le terrain. À cela et de manière complémentaire, il conviendrait d’ajouter une nette propension à faire des sciences sociales et de la sociologie en particulier, et pas n’importe laquelle, la clef qui permettrait de débloquer la pensée critique et, par voie de conséquence, l’action politique. La liste n’est pas close, mais, pour ne pas allonger excessivement ce compte-rendu, je me bornerai à quelques illustrations des appréciations ci-dessus.

Dans sa critique des insuffisances de l’altermondialisme, Franck Poupeau rate sa cible. Outre qu’il se targue d’« avoir eu raison trop tôt » et « trop seul » en prévoyant l’échec de ce mouvement, alors que, dès l’origine, il avait fait l’objet dans les écrits d’inspiration anarchiste ou communiste libertaire de critiques acérées laissant entrevoir les impasses où il menait, il attribue son échec à de simples problèmes de communication et de diffusion entre militants, chercheurs et journalistes. Or, il omet de signaler l’essentiel. À savoir que seule la version néo-libérale du capitalisme était mise en cause et non ce mode de production lui-même. Du capitalisme, on ne critiquait que l’irrationalité de son fonctionnement et l’immoralité de ses excès, les deux étant imputés à l’avènement du néo-libéralisme. Aussi, l’« autre monde possible » au nom duquel s’étaient battus les manifestants de Seattle et de Gênes, invoqué lors des grands messe de Porto Alegre et ailleurs, célébré par les militants d’Attac et les collaborateurs du Monde Diplomatique, et même par… Pierre Bourdieu s’adressant au « maîtres du monde » [1], n’était-il en réalité qu’un autre monde capitaliste ou un monde autrement capitaliste, mais certes pas un monde autre que capitaliste. Le reste en découle : l’institutionnalisation des organisations, le vedettariat médiatique des leaders et porte-parole, la coupure entre les « profanes »
et les « professionnels de la politique » et autres dérives pointées par
Franck Poupeau. Que l’on ne s’étonne pas dès lors que ce qui n’était en fait qu’un « altercapitalisme » porté par une frange « radicalisée » de la petite bourgeoisie intellectuelle n’ait guère mobilisé les masses et ait été plus ou moins instrumentalisé par les stratèges de la globalisation [2].

Un chapitre est consacré aux émeutes de 2005 en « banlieue » ou plutôt à ce qui en fut dit par les observateurs diplômés. Or, on n’a pas attendu là non plus Franck Poupeau pour « questionner la fonction politique de la sociologie au sein des dispositifs de gestion de la misère ». Dès l’origine, dans la seconde moitié du XIXe siècle, il était notoire — ses fondateurs et promoteurs ne s’en cachaient d’ailleurs nullement — que, s’agissant des classes populaires, elle avait pour raison d’être première d’aider à d’exorciser le spectre qui hantait alors les classes possédantes et leurs fondés de pouvoir politiques : sinon le communisme, du moins les soulèvements et les insurrections ouvrières, et, en général, la résistance prolétarienne à l’exploitation et à l’oppression capitalistes. Concourir scientifiquement à la préservation de la « paix sociale » : telle était la mission impartie aux sociologues qui, à la suite des philanthropes et des dames patronnesses bourgeois, « se penchaient » à leur tour sur le sort des gueux pour savoir comment l’améliorer par quelques réformes pour écarter la menace d’une révolution. À cet égard, l’apparition d’une « crise des banlieues » en France au cours des années 1970 du siècle dernier ne fera que réactiver cette fonction pacificatrice. Avec les résultats dérisoires que l’on sait. D’où la littérature pléthorique à vocation savante à laquelle ladite crise ne cesse de donner lieu depuis cette époque, inflation qui a atteint son paroxysme à la suite de l’« automne chaud » de 2005.

Ce flot d’analyses déversé par les spécialistes ès « violences urbaines » pour décrypter le sens de troubles qui avaient pris tout le monde, eux compris, au dépourvu donne l’occasion à Franck Poupeau de passer en revue les multiples interprétations savantes ou prétendues telles dont ils ont fait l’objet, en décernant des bons points et surtout des mauvais en fonction de leur proximité ou de leur distance vis-à-vis de la doxa boudieusienne. Je ne saurais néanmoins pour ma part lui en faire grief, pour m’être moi-même livré à ce petit jeu de l’évaluation comparative à partir d’autres critères à qui Franck Poupeau, à n’en pas douter, refuserait d’apposer le label de la scientificité [3].

Cela dit, il est quand même étrange que l’auteur, qui a choisi pour exergue à ce chapitre l’extrait d’un ouvrage d’un activiste et essayiste libertaire, dont les intitulés successifs annoncent la couleur — rouge et noir — du propos [4], développe une argumentation en totale contradiction avec le point de vue
« anarchiste » de ce dernier sur cet événement, et même avec ce qui est exposé en peu de mots dans la citation. Il y est, en effet rappelé que ce que l’on appelle le « social » est une notion et une affaire d’État, et qu’il est l’objet d’une discipline spécifique créée par lui pour en traiter et l’aider ainsi lui-même à le « traiter » : la sociologie. Ce qui rend vaines les critiques et les préconisations de Franck Poupeau relatives au traitement scientifique de l’événement et, plus généralement, du problème posé par la révolte d’une partie de la jeunesse parquée dans les zones de relégation. « À l’épreuve des voitures en feu », les sociologues français, toutes tendances confondues, se sont montrés conformes à ce que l’on attendait d’eux : non pas mettre de l’huile sur ledit feu, mais jouer rétroactivement les pompiers de service.

C’est pourquoi Franck Poupeau enfonce également une porte déjà ouverte, par une minorité de dissidents, il est vrai, lorsqu’il s’en prend aux sociologues qui, cédant à la pression d’« un contexte de subordination du monde intellectuel aux logiques politiques, médiatiques et éditoriales », acceptent d’« endosser la fonction d’expertise » à laquelle on cherche à cantonner une discipline « de plus en plus convoquée pour servir d’alibi scientifique » aux pouvoirs en place « en panne de diagnostic et de
remèdes ». Sans doute n’est-il pas inutile de revenir sur cette fonction d’expertise propre à une sociologie d’accompagnement, à condition toutefois de ne pas lui opposer comme alternative véritable une « fonction d’intervention politique de la sociologie » dont on voit mal, telle qu’elle est décrite par Franck Poupeau, en quoi elle serait « en rupture avec le discours dominant sur le monde social ». Car, pour ce faire, il en appelle à une « sociologie critique » au service des dominés, opposée à une sociologie qu’il qualifie « d’État » inféodée aux dominants, comme si l’une et l’autre ne fonctionnaient pas au sein d’institutions étatiques et selon les normes qui y prévalent. Mais, selon Franck Poupeau, la première serait alignée et asservie sinon complice, tandis que la seconde ferait preuve d’indépendance au point d’aller à l’encontre des visées normalisatrices et intégratrices imparties à la discipline dès sa création. Un distinguo auquel il conviendrait de mettre quelques bémols.

On ne peut, certes, qu’être d’accord avec lui, encore que sa critique ne vise pas ici la gauche « radicale » mais la gauche « sociale-libérale » pour ne pas dire la « deuxième droite » [5], lorsque, reprenant l’argumentation développée par l’école bourdieusienne face à celle de son homologue tourainienne, il discerne dans le « mainstream qui valorise les “acteurs” et leur “ capacité d’action ” […] envisagés comme des sujets libres de toute détermination », une « défense de l’indépendance de l’individu » vis-à-vis de ces dernières « qui conduit finalement à souligner leur responsabilité propre face à leur destin social au détriment — comme par hasard — des mécanismes de reproduction perpétués par l’État ». Avec pour corollaire politico-idéologique « de souligner et de promouvoir la force des négociations et des
compromis : dans le monde fluide des acteurs, le conflit n’existe pas ». Conclusion un peu hâtive, toutefois : les sociologues tourainiens, de Michel Wieviorka à Didier Lapeyronnie, en passant par François Dubet, et tous ceux qu’ils ont conseillés ou inspirés valorisent au contraire le conflit pourvu, précisément, qu’il donne lieu à des négociations et débouche sur des compromis, conformément à une dynamique de « changement social » dans la continuité capitaliste. Leader d’une CFDT en plein « recentrage », Edmond Maire, chantait dans les années 70 du siècle dernier les vertus
de la « coopération conflictuelle » pour parer de nouveaux atours le retour de la collaboration de classes dans le milieu syndical.

Cette confusion entre gauche sociale-libérale et gauche radicale, renvoie peut-être à la définition erronée que Franck Poupeau propose de cette dernière, puisée chez Saul Alinski. Contrairement à ce qui est affirmé en note au début de l’ouvrage, celui-ci n’orientait pas son action en faveur de la mobilisation et de la revendication populaire « vers une rupture avec le système économique et politique existant ». Il ne s’agissait pas pour lui, en effet, de subvertir l’ordre capitaliste, mais de créer localement, sous la houlette d’« organisateurs communautaires », un rapport de forces avec les autorités pour les obliger à céder aux demandes des habitants des quartiers pauvres en matière de logements, d’équipements ou de services urbains. Ce qui explique que S. Alinsky n’ait pas été en odeur de sainteté parmi les syndicalistes révolutionnaires et les théoriciens marxistes étasuniens qui voyaient en lui un réformiste new look. Jugement que confirme aujourd’hui l’importation et la récupération en France, sous l’égide du ministère de la Ville et de certaines municipalités, avec la caution idéologique de
sociologues et de politologues sociaux-libéraux, de ses théorisations sur
l’« empowerment », préalablement édulcorées, soit un « pouvoir d’agir » gracieusement octroyé aux résidents des « zones urbaines sensibles » par les promoteurs étatiques de ce « mode démocratique de gouvernance » [6], à condition, bien sûr, qu’ils en fassent un usage conforme aux vœux de ces derniers, c’est-à-dire susceptible d’aider les gouvernants à résoudre enfin l’épineuse question des « banlieues à problèmes », sans, bien entendu, s’attaquer aux déterminants socio-économiques et politico-idéologiques généraux à l’origine desdits problèmes.

On ne peut clore ce compte-rendu sans aborder ce qui constitue peut-être le cœur théorico-politique de l’ouvrage, et qui tourne autour d’un concept ambigu dont Franck Poupeau aurait pu clarifier le sens qu’il revêt à ses
yeux : celui d’« autonomie ». Il l’applique, en effet, à deux réalités bien distinctes, dans un cas, pour nier son existence, et dans l’autre, pour postuler sa nécessité et sa possibilité. D’un côté, l’« autonomie du populaire », soit la capacité d’auto-organisation des dominés pour s’ériger en sujet de leur émancipation collective, présupposé, selon F. Poupeau, qui « fonctionne de façon spéculative sans aucune fondement empirique », et de l’autre,
l’« autonomie scientifique », qui, si elle n’est pas encore « achevée », admet-il, pourrait l’être à condition d’opérer, comme l’énonçait Pierre Bourdieu, une « sociologie de la sociologie, comme activité critique », placée sous le signe impératif de la « réflexivité ».

Deux poids, deux mesures, en quelque sorte, selon le groupe social considéré. Il semble pourtant, sans que cette hypothèse puisse être argumentée ici, que le déni du principe de ce que Marx appelait l’« auto-activité » du prolétariat [7] — qui ne peut être réduit de nos jours à la seule classe ouvrière — par Franck Poupeau ne soit pas sans lien avec l’assurance avec laquelle il promet aux chercheurs, du moins à ceux qui consentent à se situer dans le sillage bourdieusien, d’accéder, eux, à l’autonomie. Que les dominés soient virtuellement porteurs d’une capacité de pensée et d’une puissance d’agir collectives autonomes, et, qu’ils le soient parfois réellement quand la conjoncture socio-historique s’y prête, ainsi que l’expérience historique l’a maintes fois prouvé, c’est là une éventualité qui relève de l’impensable pour quelqu’un qui, à l’instar de ses pareils, estime que le titre de chercheur en sciences sociales lui donne le droit exclusif de dire la vérité sur la réalité du monde social. Et, sur le mode léniniste, de l’introduire ensuite dans la conscience des militants puis des masses, comme on disait naguère.

C’est là, objectera-t-il, essayer de « disqualifier les sciences sociales
comme hautaines et arrogantes », les soupçonner de « s’approprier un monopole du savoir à des fins de légitimation de leur propre existence et
de leur position dans l’espace social ». Sommairement amalgamés sous l’étiquette « radicalismes de tout bord », où l’on retrouve pêle-mêle
leurs « déclinaisons post-moderne, post-coloniale, populo-ouvriériste » auxquelles Franck Poupeau ajoute les anarchistes pour faire bon poids, les courants de la critique de gauche qui osent interroger la « position de surplomb du sociologue se réclamant de “ la Science” » sont tout bonnement accusés par lui de rester « enfermés dans une vision scientiste des sciences sociales ». C’est qui est le comble, venant de sa part. Car, aux sceptiques et aux détracteurs, il oppose un argument imparable : « ce n’est pas la sociologie comme science qui fait problème, mais le fait qu’elle renonce à se constituer et fonctionner comme science — bref le fait qu’elle ne soit, de fait, pas assez scientifique […] ». Et de préciser à l’intention de ceux qui persisteraient à en douter par cet aphorisme que l’on trouve vers la fin du livre : « plus la sociologie est scientifique, plus elle est potentiellement politique ».

Certes, Franck Poupeau reconnaît que « ce ne sont pas les sciences sociales qui vont changer le monde ». Il n’empêche que, sans elles, selon lui, toutes les « propositions alternatives » émanant de la gauche radicale resteraient
« prises dans les formes de pensée imposées par les rapports sociaux existants ». On doit effectivement à Pierre Bourdieu d’avoir « mis en relief la grande diversité des dispositifs par lesquels le fonctionnements et les routines de l’État assurent, sans arme ni tapage, la domestication des dominés et, beaucoup plus largement, la normalisation des comportements et la mise en ordre du réel » [8]. Néanmoins, rien n’interdit de se demander pourquoi Franck Poupeau n’applique pas cette grille d’analyse à la corporation des sociologues. Pour qui a fréquenté un tant soi peu les instances de la recherche, que ce soit à l’université, dans les labos du CNRS et autres organismes assimilés ou à la Maison des Sciences de l’Homme, il est évident que les mécanismes qui assurent « la normalisation des comportements et la mise en ordre du réel » tournent dans ces lieux à plein régime. Aussi faut-il une bonne dose de naïveté pour s’en remettre à la « constitution d’un champ scientifique réglé par les “ pairs ” du monde académique » pour qu’enfin soient établis les « critères de vérité » sans lesquels la critique de gauche du capital et de l’État, se voulût-elle « radicale », serait irrémédiablement condamnée à errer et même à « contribuer au fonctionnement du système ».

Assez lucide malgré tout quant à l’aporie qui revient à faire des producteurs de savoirs « savants » les seuls juges de la scientificité de leur production, Franck Poupeau reconnaît que ceux-ci « n’obéissent pas toujours à des intérêts “ purs ” » et que les critères qui devraient régir leur travail de recherche « restent souvent contestés et mal appliquées par une grande partie de la profession ». Mais comme la mise en œuvre, pour y remédier, d’une « sociologie de la sociologie » et d’une « réflexivité » ne peut être, par définition, que l’affaire des sociologues, et qu’il est donc hors de question de laisser à d’autres professions et, pire encore, à des « profanes », le soin d’interpréter le monde pour le transformer, nous voilà, si l’on peut dire, bien avancés.

Sans doute faudrait-il inventer un néologisme pour définir le travers
auquel cède Franck Poupeau tout au long de ses démonstrations : le
« sociologocentrisme » qui le conduit à attribuer un rôle décisif dans
la lutte pour l’émancipation collective à la sociologie, celle, plus précisément, élaborée par Pierre Bourdieu et déclinée par ses disciples, et nulle autre. En héritier assumé, Franck Poupeau reprend l’idée émise par ce dernier de la nécessité d’« un intellectuel collectif au sein du mouvement social — concept aussi vague que très en vogue vers la fin des années 1990, substitué à feu le mouvement ouvrier — européen » qui « aurait permis de fédérer les luttes et de construire des solidarités au niveau supranational auquel elles s’imposent désormais, afin de donner plus de forces aux résistances locales ».

En admettant qu’elle puisse voir le jour, cette internationale des intellectuels engagés risque fort de verser dans l’avant-gardisme et
l’élitisme propres à l’intelligentsia, comme on a pu le vérifier avec les
« internationales » communistes ou socialistes qu’elle avait fondées par le passé, avec cette différence, toutefois, de ne plus être suivie, en l’absence de partis de masses dont elle pourrait prendre la tête. Telle qu’elle se dégage, finalement, de cet ouvrage, la ligne à suivre pour éviter à la critique sociale de persévérer dans ses « mésaventures », pourrait être résumée sous forme d’une paraphrase à connotation religieuse : « Il n’est d’autre sociologie critique que la sociologie bourdivine, et Franck Poupeau est son prophète. » En matière d’émancipation, on a quand même fait mieux.

Notes :

[1Libération, 13 novembre 1999.

[2Jean-Pierre Garnier, « L’altermondialisme : un internationalisme d’emprunt », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2006/4 (N° 84).

[3Jean-Pierre Garnier, « Retour de flammes », Espaces et Sociétés, n° 128-129, 2007.

[4Alessi Dell’Umbria, C’est de la racaille , eh bien j’en suis (L’échappée, 2006) puis La rage et la révolte (Agone, 2010).

[5Jean-Pierre Garnier, Louis Janover, La deuxième droite, Agone, 2013.

[6Marie-Hélène Baqué, Carole Biewener, L’empowerment. Une pratique d’émancipatrice, La Découverte, 2013.

[7Maximilien Rubel, Marx critique du marxisme, Payot,1974, Nouvelle edition, Payot, 2000.

[8Ugo Palheta, « Bourdieu et l’État », La Revue des Livres, n° 006, juillet 2012.

P.S. :

À paraître dans la revue L’Homme et la société.



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