DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Alain Musset
Science-fiction et sociétés post-coloniales : la revanche des Suds
Article mis en ligne le 29 septembre 2013
dernière modification le 19 juillet 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

En utilisant les armes de la critique sociale et politique, la science-fiction sert aussi à faire la guerre – la guerre aux sociétés contemporaines. Dès le début du XXe siècle, le H.-G. Wells de The World set free (1914) ou de In the days of the Comet (1906), tout comme Jack London dans The Iron Heel (1908), avaient utilisé le récit d’anticipation pour dénoncer les inégalités et les injustices d’un système capitaliste en train, déjà, de se globaliser — en partie grâce à l’expansion de quelques empires coloniaux ayant pour capitale Londres, Paris, Bruxelles et, dans une moindre mesure, Rome ou Berlin.

Dans les années 1950, comme le rappelle Eric S. Raymond dans un article publié par la revue Contrepoints et intitulé Science-fiction et pensée politique [1], les auteurs du mouvement Futurians (avec à leur tête Frederik Pohl, grand pourfendeur de cette société de consommation de masse considérée par Rostow comme le but ultime du développement [2]) ont mis en place une science-fiction critique (ou radicale) qui contestaient plus ou moins ouvertement l’ordre établi. Plus tard, dans les années 1970, les écrivains de la « nouvelle vague » (New Wave) de la science-fiction anglo-saxonne, en particulier Michael Moorcock, J.G. Ballard et Brian Aldiss (auxquels on doit impérativement ajouter l’étatsunien John Brunner), ne se sont jamais cachés de leurs sympathies socialistes et marxistes. Leur regard acerbe sur la société a imprégné et imprègne encore de nombreux récits de science-fiction même si, comme dans le domaine en perpétuelle expansion de la Fantasy, les auteurs qui dénoncent les inégalités, les injustices, les discriminations ou le racisme s’inscrivent dans un vaste périmètre intellectuel qui va de l’opportunisme à la posture et de la posture à l’engagement.

Dans ce domaine, les écrivains français ne sont d’ailleurs pas en reste et, comme leurs homologues britanniques ou nord-américains, Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval ou Joël Houssin, entre autres, ont largement contribué à fonder une sorte d’école française de science-fiction critique qui se caractérise par son absence totale d’organisation et de hiérarchie – tant mieux pour elle.

L’espace et la science-fiction : De la New Frontier aux crimes coloniaux

Parmi les thèmes qui ont marqué l’histoire de cette science-fiction critique, celui de l’iniquité des relations coloniales a été remis récemment au goût du jour par James Cameron grâce à son blockbuster Avatar, sorti sur les écrans en 2009. On peut tout à fait ne retenir de ce film à grand spectacle, projeté en 3D à son époque dans les salles bien équipées, que les images vertigineuses des forêts et des falaises de l’exolune Pandora. Catalogué comme l’un des films les plus chers de l’histoire du cinéma, il a séduit un vaste public sensible à la beauté des paysages, à la virtuosité du réalisateur et à la force de l’intrigue : comment un ancien marine paraplégique trouve la rédemption et renaît à la vie grâce à son amour pour une belle indigène à la peau bleue comme une schtroumpfette de Peyo (mais beaucoup plus grande). Le message politique est clair, même s’il se dilue parfois dans une idéologie plus ou moins New Age mâtinée d’écologisme façon Lovelock, le concepteur de la théorie Gaïa : les humains n’ont pas seulement tort de vouloir piller les ressources d’une autre planète alors qu’ils ont déjà saccagé la leur, ils doivent aussi respecter les modes de vie, la culture et les coutumes des peuples qu’ils rencontrent sur leur chemin, quitte à perdre des parts de marché sur la scène intergalactique.

Figure 1 : Neytiri, la belle Na’vi à la peau bleue, fera comprendre à Jake Sully que les humains sont des prédateurs et qu’il faut empêcher la colonisation et le pillage de Pandora (© James Cameron, Avatar, 2009).

Le message est cependant encore plus fort dans le roman d’Ursula Le Guin qui a inspiré le réalisateur : The Word for World is Forest (Le nom du monde est forêt), publié pour la première fois en 1972. L’auteure des Dépossédés y décrit avec minutie et cruauté les rapports de domination qui s’établissent entre les Terriens débarqués sur la planète Athshe pour en exploiter les ressources naturelles, en particulier les forêts, et les autochtones qui sont méprisés et maltraités par les colonisateurs.

Humanoïdes à la douce fourrure verte, les Athshéens (surnommés Creechies par les colons) vivent en symbiose avec leur environnement,
ce qui n’est pas le cas des Terriens qui veulent dompter une nature
dite « sauvage » comme ils ont déjà domestiqué leur propre planète.
En détruisant de manière systématique les écosystèmes locaux, ils provoquent le soulèvement des indigènes qui étaient considérés, au
début du processus de colonisation, comme indolents et apathiques, incapables de comprendre ce que peuvent signifier des notions aussi fondamentales que « profit » ou « développement économique »
(et encore moins « sous-développement »). Il faudra trois batailles sanglantes pour que les colonisés obtiennent finalement gain de
cause : le départ de leurs oppresseurs et la garantie qu’aucune puissance galactique ne viendra plus les visiter pendant plusieurs générations.

Figure 2 : Couverture de The Word for World is Forest, Ursula Le Guin (New York, TOR, 2010).

À dire vrai, le thème de la colonisation d’une autre planète a longtemps été l’un des piliers de la science-fiction, avide d’explorer des galaxies exotiques et de rencontrer des peuples mystérieux. Nouveaux Cortés lancés à la poursuite de l’Eldorado ou de la fontaine de Jouvence, les pionniers de l’espace ne se préoccupaient pas, ou si peu, de la légitimité de leur action, à l’image des héros du roman de Jack Vance, La vie éternelle (1956), s’apprêtant à larguer leurs amarres terriennes pour vivre une Odyssée digne de la grande époque de la conquête de l’Ouest : « Nous devons nous étendre, nous devons apporter aux barbares notre civilisation ; mais nous devons aller à eux en pèlerins, en missionnaires, non en soldats […] L’homme doit aller de l’avant ; c’est dans sa nature, dans son cerveau et dans son sang. Aujourd’hui, on lui donne la Terre ; son avenir est dans les étoiles. L’univers tout entier nous attend ! » [3].

Ce discours enthousiaste, à peine tempéré par une allusion à la nécessité pour l’être humain d’engager une conquête pacifique, rappelle étrangement, et de manière presque prophétique, celui qui sera tenu quatre ans plus tard à Los Angeles par John Fitzgerald Kennedy lors de son investiture par le parti Démocrate, le 15 juillet 1960 : « Aujourd’hui certains disent que les combats de pionniers sont terminés, que tous les horizons sont atteints, que toutes les batailles sont gagnées qu’il n’y a plus de "frontières" en Amérique. Moi je vous dis que la Nouvelle Frontière est là, que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière sont des domaines inexplorés de la science et de l’espace, les problèmes non résolus de la paix et de la guerre, des poches d’ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus ».

L’espace, nouvelle frontière de l’humanité, ouvrait donc des horizons radieux à tous ceux qui, comme les pèlerins du Mayflower, voulaient fonder un nouveau Nouveau Monde sur une autre planète, loin des petitesses de notre tas de boue. Les autochtones rencontrés, monstres plus ou moins humanoïdes, étaient généralement considérés comme des ennemis à combattre, ce qui permettait de les exterminer en toute bonne conscience à coups de rayons laser ou de bombes atomiques.

Assez vite, cependant, en écho aux luttes de libération nationale qui se sont déroulées en Afrique et en Asie au cours des années 1950 et 1960, romanciers ou scénaristes de cinéma ont commencé à émettre des doutes sur l’éthique du processus de colonisation. Pour éviter d’avoir à traiter par la violence le problème des populations indigènes, certains d’entre eux ont souligné que seules les planètes dépourvues de toute espèce intelligente pouvaient être légalement occupées — la question étant de savoir comment et sur quels critères il est possible de mesurer l’intelligence de créatures étranges dont le métabolisme n’a que de lointains rapports avec celui d’un être humain. La question est ouvertement posée par Ursula Le Guin dans The Word for World is Forest, quand elle évoque l’esclavage des Creechies, considérés comme des sous-êtres par les bûcherons installés dans le camp Smith sous la protection du capitaine Davidson : « Les esclaves sont des êtres humains. Quand vous élevez des vaches, est-ce de l’esclavage ? Non, et ça marche » [4]. Les mêmes arguments ont été utilisés par les Espagnols lors de leur conquête de l’Amérique, quand ils prétendaient que les Indiens n’étaient pas véritablement des êtres humains et que, dépourvus d’âme, ils pouvaient être réduits en esclavage sans offenser le regard de Dieu.

Dans le cycle de Bételgeuse, Léo signale que les premiers colons terriens de Bételgeuse 6 se sont affrontés pour savoir si les Iums, sorte de pandas placides vivant en groupes dans la forêt, sont de simples animaux doués d’empathie ou bien de véritables êtres intelligents. C’est un débat fondamental qui déchire leur communauté puisque la Charte de l’ONU les obligerait à déguerpir si tel était le cas. Comme le dit le colonel Donovan, très impliqué dans le succès d’une mission largement financée par des capitaux privés : « Ils ne construisent pas des villes ou des routes, ils n’utilisent pas de véhicules ou de machines, les sondes ne pouvaient pas les identifier comme étant intelligents » [5].

Figure 3 : Un groupe de Iums s’interpose entre les forces de la colonie terrienne et la jeune Maï-Lan qui refuse de se soumettre à l’autorité (Léo, Bételgeuse 1 – La planète, Paris, Dargaud, 2000, p.11).

Une situation tout aussi conflictuelle est évoquée dans Bienvenue sur Alflolol, une aventure de Valérian et Laureline qui raconte la lutte pacifique et désordonnée des Alflololiens contre le pillage par les Terriens des ressources de leur planète, rebaptisée Technorog par les maîtres de Galaxity et tout entière dévolue à l’extraction minière et à la production industrielle. Fidèle agent du service spatio-temporel, Valérian doit rappeler au gouverneur de Technorogville que le code galactique édicté par la Terre interdit de prendre possession de tout corps céleste occupé par des sociétés organisées – une très belle loi qui n’a pas été respectée parce que les Alflololiens, grands voyageurs dotés d’une longue espérance de vie, sont revenus chez eux après une balade spatiale de 4000 ans [6].

Figure 4 : Comme les Amérindiens des États-Unis au XIXe siècle, les Alflololiens sont parqués dans une réserve sous la surveillance de gardes armés (J.-C. Mézières et P. Christin, Bienvenue sur Alflolol, Paris, Dargaud, 1972, p. 38).

Dans Les amants étrangers (The Lovers), Philip José Farmer va encore plus loin dans la dénonciation des crimes colonialistes puisqu’il évoque, dès 1961, la préparation d’un véritable génocide pour permettre aux Terriens de s’emparer de la planète Ozagen. Les premiers émissaires, présentés comme des ambassadeurs, sont chargés d’évaluer les systèmes de défense et les capacités de résistance de la population locale mais Hal Yarrow, qui découvre lui aussi l’amour véritable dans ce monde exotique, finit par se poser des questions : « De quel droit des êtres d’une autre planète étaient-ils venus ici dans l’intention de massacrer impitoyablement tous les habitants de ce monde ? » [7]. L’opération programmée est d’une monstrueuse simplicité : elle consiste à répandre dans l’atmosphère les germes d’un virus adapté au sang des Ozagéniens et contre lequel leurs organismes n’auront pas le temps de préparer des anticorps. Les taux de mortalité doivent dépasser ceux qui ont provoqué l’effondrement démographique des peuples amérindiens après l’arrivée des Espagnols – la population de la seule Mésoamérique (Mexique et Amérique centrale) passant en un siècle de vingt-cinq à un million d’habitants.

Le capitaine Davidson de The Word for World is Forest est d’ailleurs lui aussi convaincu que l’extermination des Creechies est la seule solution pour permettre aux humains de coloniser et de mettre en valeur (c’est-à-dire de transformer en désert) la planète Athshe, ironiquement rebaptisée New Tahiti : « Comme tôt ou tard, ils seront effacés, autant que ce soit tôt. De toute façon, c’est ce qui va arriver. Les races primitives doivent toujours laisser la place aux civilisés » [8].

« Notre Nord est le Sud » [9]

Fort heureusement, la science-fiction nous rappelle régulièrement que toutes les civilisations sont mortelles, même celles qui prétendent occuper le sommet de la hiérarchie humaine et qui fondent leur supériorité sur le mépris ou sur la négation de l’Autre. On assiste alors à certaines inversions géopolitiques qui permettent de relativiser la place du Nord dans les imaginaires contemporains du « développement ».

Dans un premier temps, la critique sociale est très superficielle, pour ne pas dire inexistante : il ne s’agit en fait que de déplacer vers le Sud, en général suite à une catastrophe inattendue, les sociétés et les systèmes politiques qui ont fait la grandeur de l’Europe et de l’Amérique. C’est le cas dès 1859 avec Archéopolis, d’Alfred Bonnardot, court roman dont le narrateur se réveille après un long sommeil qui a duré plusieurs siècles. Encore hébété, il découvre devant lui une vaste étendue de ruines traversées par un fleuve aux eaux chargées de boue et de limon : ce sont les derniers vestiges de Paris. Le narrateur rencontre alors une troupe de savants aux vêtements plus ou moins orientaux venus de la lointaine Archéopolis, sise en Afrique centrale, afin de récolter quelques bribes d’un passé mystérieux. Pourtant, dans ce futur hypothétique qui a vu l’effondrement de la civilisation européenne, Bonnardot ne renverse pas l’ordre géopolitique des choses, bien au contraire. Il le conforte en s’appuyant sur des axiomes hérités de l’Antiquité au sujet de la division du monde en zones climatiques qui expliquent la hiérarchie supposée des « races » humaines.

C’est ce que rappelle le professeur Fissbrek de Hardeynagh à ses auditeurs au cours d’une conférence magistrale : « Nous, enfants de la vieille Afrique, nous, habitants de la zone tempérée du globe, ne sommes-nous pas les vrais élus de la Providence ? Il y a quelque mille ans, notre pays, aujourd’hui si fortuné, était encore un vaste et aride désert de sable, brûlé des feux du soleil. Mais Dieu en notre faveur a déplacé la ligne de l’écliptique.

Aujourd’hui, tous les éléments qui constituent notre planète étant équilibrés, on n’a plus d’exemples de ces soudaines fermentations qui jadis secouaient et renversaient les villes. Les saisons et les vents ont pris un cours à peu près régulier ; aussi le pain ne manque plus à l’homme, et son intelligence a pris un essor inconnu aux vieilles races, qui croyaient avoir atteint les limites de la civilisation » [10].

Un tel discours repose sur les affirmations d’Hippocrate exprimées dans son Traité des airs, des eaux et des lieux, quand il établissait un lien direct entre la bonté ou la rigueur du climat et les qualités de ses habitants. Cette tradition « scientifique » nous a été transmise par toute une série d’intermédiaires culturels, tels que Saint Thomas d’Aquin ou Friedrich Ratzel, l’un des fondateurs de la géopolitique allemande. Dans son De regimine principum (Du gouvernement des princes) Thomas d’Aquin soulignait ainsi que les habitants d’un climat tempéré ont la chance de combiner la vigueur des peuples nordiques et l’intelligence des personnes installées dans des lieux torrides — individus qui, en revanche, manquent cruellement de force et de vaillance. Quant à Ratzel, il n’a fait qu’habiller de neuf ces vieux principes déterministes afin de démontrer la supériorité de l’homme européen sur les autres « races » répandues à la surface de la planète. Le tour de passe-passe de Bonnardot est d’autant plus éclairant qu’il a choisi d’éliminer les populations autochtones de l’ancienne zone torride tant décriée par les Anciens. En effet, les habitants d’Archéopolis ne sont ni des Maures ni des Noirs mais bien les descendants de quelques familles de pionniers qui ont fuit l’Europe décadente pour s’installer dans ce coin perdu d’Afrique centrale afin d’y entretenir la flamme de la civilisation.

À la même époque, dans Les ruines de Paris en 4908, Alfred Flanklin imaginait lui aussi qu’une catastrophe mystérieuse avait entraîné la disparition de la civilisation européenne et que l’empereur des Français s’était réfugié aux antipodes, dans l’île de Nouvelle Calédonie. Pour Octave Béliard, auteur en 1911 d’une nouvelle intitulée Une expédition polaire aux ruines de Paris, c’est le froid qui a eu raison du principal foyer de l’intelligence humaine. Une épaisse couche de neige et de glace recouvre désormais tout le continent européen et les derniers survivants de l’enfer blanc sont allés se réfugier là où il reste assez chaleur pour assurer la pérennité de l’espèce : Madagascar, le cœur de l’Afrique, l’Asie du Sud et l’Amérique centrale — sans que l’on sache exactement ce qui a pu arriver aux premiers habitants de ces régions tropicales épargnée par le changement climatique.

Figure 5 : Les ruines de Notre Dame de Paris ensevelie sous la neige dans la nouvelle d’Octave Béliard Une expédition polaire aux ruines de Paris (1911).

D’une manière plus ironique, mais dans le même esprit, l’humoriste Henriot a quant à lui choisi l’Antarctique pour héberger la nouvelle capitale de la civilisation française, Pol-Sud-Ville, qui ne compte pas moins de 684 051 habitants quand le chef incontesté des États du Sud décide d’envoyer une expédition archéologique fouiller les ruines de Paris [11].

Malgré leurs limites, ces faux renversements de l’axe Nord-Sud peuvent nous obliger à lire différemment la hiérarchie spatiale et politique imposée par une idéologie privilégiant le Nord au détriment du Sud, hiérarchie d’autant plus arbitraire que le point cardinal choisi pour exprimer « ce qui est en haut » est un symbole, pas une direction. Il est d’autant plus symbolique qu’il exprime une cosmovision héritée de l’Antiquité latine et grecque, cosmovision que d’autres civilisations ne partagent pas. C’est en particulier le cas des Chinois pour qui l’aiguille de la boussole n’indique pas le Nord mais bien le Sud (l’empereur, dans son palais, tournait le dos à la Grande Ourse). Comme le disait en 1838 M. G. Pauhier, membre de l’Académie de Besançon et de la société asiatique de Paris, au moment où l’Europe commençait à s’intéresser de près au potentiel économique de l’empire du Milieu : « On sera peut-être surpris de voir que le char magnétique des Chinois et leur boussole marine montrent le sud, tandis que la propriété de l’aiguille aimantée est de se tourner vers le nord avec plus ou moins de déclinaison […] ; on trouvera tout simple que, tout en reconnaissant que l’aiguille aimantée était attirée vers le pôle nord, ils aient affecté au pôle opposé, qui est la continuation de l’axe, une figure saillante pour indiquer le pôle sud » [12].

Ailleurs ou demain, les Suds se rebiffent

La situation est en revanche complètement différente dans le roman de R. C. Sherriff, Le manuscrit Hopkins, publié à Londres en 1939. En effet, Sherriff annonce bel et bien pour un futur proche l’effondrement du monde occidental et l’émergence de nouvelles nations qui, jusqu’alors, étaient soumises au joug du colonisateur européen. Le récit commence avec le compte-rendu d’une expédition archéologique dépêchée en Angleterre par la Société Royale d’Abyssinie afin de rapporter des vestiges de l’ancienne civilisation, disparue depuis plusieurs siècles. Les résultats sont maigres mais, par le plus grand des hasards, on découvre dans les ruines de Londres une bouteille enfermant un précieux manuscrit rédigé par un obscur habitant de l’ancienne métropole : Edgar Hopkins. Ce texte permet d’éclairer d’un jour nouveau la chute des grands empires du passé dont les historiens savent qu’ils ont longtemps opprimé les peuples d’Asie et d’Afrique.

La découverte est d’autant plus importante que les informations manquent sur cette période car, dans un juste désir de revanche, les opprimés et les dépossédés d’hier ont systématiquement détruit tout ce qui avait trait au colonialisme et à l’impérialisme des anciens maîtres du monde : « Pendant près d’un siècle après l’écroulement de la civilisation occidentale, les peuples des nations orientales régénérées se sont livrés à une orgie de destruction insensée de tout ce qui pouvait leur rappeler les jours vécus dans la servitude de “l’homme blanc”. Tout imprimé, tout vestige de l’art occidental était méthodiquement pourchassé et anéanti » [13].

Grâce au manuscrit Hopkins, les savants éthiopiens apprennent ainsi que
la Terre a un jour été percutée par la Lune mais que la fin du monde n’a
pas eu lieu, contrairement à ce qui était prédit par les scientifiques. En revanche, les grandes puissances de l’époque se sont ensuite déchirées
pour s’approprier les riches minéraux enfermés dans le sous-sol du satellite écrasé au milieu de l’océan Atlantique. Cette guerre suicidaire a ruiné les belligérants et permis à Sélim le Libérateur de s’imposer comme le chef
de file des forces anti-impérialistes qui se sont jetées sur l’Europe épuisée : « C’est le fils d’un petit fonctionnaire indigène, qui vivait à Téhéran.

Apparemment, il commençait d’être un peu connu, quelques années avant le cataclysme. Il était révolutionnaire, anarchiste peut-être. Il prêchait contre l’exploitation et l’oppression des peuples orientaux par les nations blanches de l’ouest » [14].

Figure 6 : Couverture de R. C. Sherriff, Le manuscrit Hopkins, Paris, Plon, 1941.

Publié en 1939, c’est-à-dire à la veille de la seconde guerre mondiale, le roman de R. C. Sherriff ne prétend pas donner une interprétation libératrice de la chute de l’Occident, malgré son humour typiquement anglais. À l’heure où les empires européens, qu’ils fussent dirigés par des démocraties ou par des dictatures, s’apprêtaient à se donner la mort, son récit doit être pris comme un avertissement lancé à ses compatriotes, à leurs alliés et à leurs ennemis : les peuples colonisés n’attendent qu’un affaiblissement de leurs maîtres pour se jeter sur eux et les égorger. Ce n’est pas un hasard si son texte a été publié en France dès 1941. Il a sans doute attiré l’attention de l’éditeur parce que l’effondrement de l’armée française face aux troupes hitlériennes était un prélude aux luttes de libération nationale qui ont ensuite été livrées en Asie et en Afrique par d’autres Sélim et d’autres Selver, le héros athshéen de The Word for World is Forest. Comme l’écrit Edgar Hopkins en apprenant que les Sélimistes sont entrés dans Vienne
et Berlin et qu’ils ont saccagé Venise et Milan : « Cela aurait pu ne pas arriver, dis-je en soupirant. Si l’Europe était restée unie elle aurait pu les disperser » [15].

Brian Aldiss, l’un des représentants les plus illustres de la New Wave britannique, voit les choses de manière radicalement différente dans Terrassement (Earthworks), paru en 1965. D’après lui, la Terre n’arrivera bientôt plus à produire assez de nourriture pour alimenter tous ses habitants. Les responsables de ce désastre sont les pays industrialisés qui ont épuisé leurs sols, souillé l’environnement et gaspillé les ressources naturelles du monde entier. Incapables de réfréner leur appétit de consommation, les peuples les plus riches ont succombé à leur boulimie, laissant le champ libre à l’Afrique, un continent relativement épargné qui occupe désormais le devant de la scène internationale : « Le Moyen-Orient, l’Orient se sont appauvris et ensuite ce fut le tour de l’Europe, puis de l’Amérique et de l’URSS. Ainsi, les nations ont dépéri et se sont effondrées, au point qu’il ne reste aujourd’hui d’autre puissance que l’Afrique » [16].

Brian Aldiss opère ainsi une inversion complète de la géopolitique mondiale car le temps où l’Afrique noire était considérée comme « mal partie » est désormais révolu. Les États les plus puissants de la planète ne sont plus l’Angleterre, La France ou les États-Unis mais un mélange de pays imaginaires et d’anciennes colonies européennes : l’Algérie, le Nouvel Angola, le Waterberg [17], le Congo Ouest, l’Égypte, le Ghana, le Goya et le Nigeria. Dans ce monde du futur au modèle inversé, ce sont les pays du Nord, affamés, endettés, affligés d’une démographie galopante qui réclament l’aide d’une Afrique méprisante dont les dirigeants sont considérés comme des égoïstes par les colonisateurs de naguère. Pire encore, ce sont désormais les Blancs qui se plaignent du racisme des Noirs envers eux, comme le fait la vieille Agneau, mère désabusée de quinze enfants : « Nous sommes des êtres humains, tout comme eux, pas vrai ? Pourquoi un blanc ne serait-il pas l’égal d’un noir, que je dis. Je ne me gêne pas pour leur dire ! » [18].

Figure 7 : Le Waterberg est, depuis 2001, une réserve de la biosphère.
(source : http://www.waterbergbiosphere.org/Projects_1007_Waterberg+Biosphere+Headquarters.html)

En ce sens, Brian Aldiss n’a fait que suivre la voie tracée en 1962 par John Christopher dans L’hiver éternel (The Long Winter), afin de dénoncer l’inégalité et l’iniquité des relations Nord/Sud dans un contexte historique de décolonisation et de tensions interraciales. Christopher imagine ainsi qu’une fluctuation des radiations solaires a provoqué le refroidissement généralisé de la planète. Pour échapper aux températures glaciales qui se sont abattues sur l’hémisphère Nord, des hordes de réfugiés blancs se précipitent vers la zone tropicale : « Les Américains vont s’expatrier en Amérique du Sud, dans la mesure du possible. Certains ont d’ailleurs déjà commencé : les prix de l’immobilier à Rio et Montevideo ont décuplé depuis le mois dernier. Mais j’ai l’impression que l’Afrique est un meilleur choix. Par exemple, une de nos anciennes colonies : le Nigéria, le Ghana, quelque chose comme ça » [19].

Malheureusement pour eux, les nombreux Anglais qui se réfugient au Nigéria sont accueillis comme des pouilleux par les autorités locales et par les habitants de Lagos. Sans ressource, munis de livres sterling qui ne valent plus rien, ils s’entassent dans des bidonvilles sordides et se retrouvent au service des populations noires qui exploitent sans vergogne leur détresse. Obligés d’accepter des travaux sous-payés, soumis au racket des policiers et des chefs de gang, les anciens colonisateurs sont contraints pour survivre de livrer leurs filles et leurs femmes à la prostitution – renversement des valeurs à la hauteur du bouleversement climatique qui a changé la face du monde.

Figure 8 : Bidonville de Makoko, lagune de Lagos, Nigéria.
(source : http://yabexpo.com/pgrimtab-expo.php?iddo=79&rdo=AA111228-804-1074)

Observateur particulièrement critique des dérives de la société américaine, Norman Spinrad a lui aussi dénoncé le colonialisme, l’impérialisme et le racisme en vigueur dans notre monde contemporain, fondé sur la suprématie d’une civilisation occidentale globalisée qui impose ses lois et
sa culture à l’ensemble de la planète. Il l’a fait de manière cruelle dans une nouvelle intitulée Continent perdu (Lost Continent), publiée en 1970, dans laquelle deux narrateurs racontent en parallèle leur visite des ruines New York après la chute de la civilisation occidentale. Le premier est un pilote d’hélicoptère qui sert de guide aux touristes étrangers. Le second est un professeur d’histoire africain qui va aux États-Unis afin d’approfondir ses connaissances théoriques sur son thème d’étude : l’apogée de l’empire américain au moment où l’Afrique était encore un continent sous-développé. Le renversement de l’ordre géopolitique mondial est ici à la fois justifié et assumé. L’Occident (ou le Nord) ayant perdu la tête, il est normal que le Sud assure désormais le leadership mondial, même si c’est au prix d’une humiliation permanente pour les anciens maîtres du monde qui ont longtemps méprisé les peuples colonisés et les nations du Tiers-Monde.

Ce sentiment de supériorité, nourri par des ressentiments liés au passé esclavagiste des États-Unis, conduit d’ailleurs certains visiteurs à claironner leur racisme envers les Blancs. C’est en particulier le cas de Michael Lumumba, dont le nom n’a pas été choisi au hasard par Norman Spinrad [20] : « Mon plaisir, et c’est pour ça que j’ai fait le voyage, c’est de voir les descendants de ces cochons de pignoufs qui ont viré mes ancêtres à coups de pieds dans les fesses se vautrer dans le merdier qu’ils ont eux-mêmes fabriqué » [21].

Sale temps pour les Blondes ?

Les thèmes anticolonialistes évoqués au cours de l’âge d’or d’une science-fiction critique alimentée par le bourbier vietnamien, les luttes de libération nationale en Afrique et l’épopée du Che à Cuba en Angola et en Bolivie n’ont pas perdu de leur actualité car les tensions entre les Nord et les Suds, entre dominants et dominés, ont peut-être changé de forme mais pas de nature. L’inégalité et l’iniquité des relations entre pays riches et pays pauvres peuvent ainsi être révélées par certaines images chocs qui renversent le modèle dominant, comme dans L’hiver éternel de John Christopher ou dans le film catastrophe de Roland Emmerich, Le jour d’après. De manière paradoxale pour ceux qui connaissent la problématique de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, on y voit des milliers de Nord-Américains chassés par le froid franchir en masse le río Bravo pour trouver refuge sur la terre de Pancho Villa. Alors que, pendant des décennies, la Border Patrol, l’armée et les milices patriotiques ont tenté d’empêcher leurs voisins du sud de franchir la limite internationale dans l’autre sens, le locataire de la Maison Blanche doit désormais remercier les autorités locales pour leur grandeur d’âme. Généreusement accueilli par ces chicanos, wet backs et autres bean eaters qui suscitaient le mépris ou la crainte de ses compatriotes avant l’apocalypse climatique, il ne peut que constater l’évidence : les citoyens des pays riches du nord sont désormais les « hôtes de ce qu’on appelait autrefois le Tiers-Monde ».

Figure 9 : La traversée du río Bravo par les réfugiés nord-américains (© Roland Emmerich, Le jour d’après, 2004).

Il ne faut cependant pas croire que les auteurs de science-fiction sont tombés dans le piège tendu par Samuel Huntington avec son Choc des civilisations, même si c’est pour renverser le modèle existant comme l’on fait récemment Léo et Corine Jamar et Simon (Fred et Jean-Luc) dans leur bande dessinée Mermaid project, en suivant la ligne tracée avant eux par Norman Spinrad ou John Christopher : les nantis et les privilégiés d’Europe et des États-Unis ayant failli entraîner la ruine du monde en épuisant les ressources naturelles, ce sont maintenant les Noirs, les Arabes et les Asiatiques qui occupent le sommet de l’échelle sociale et politique. Et comme le dit Romane à la jeune Audrey qui vient d’être quittée par son ami Slimane parce que ses parents ne voulaient pas laisser entrer dans leur famille une femme blanche : « Aujourd’hui, ils prennent leur revanche. C’est pas terrible mais c’est compréhensible. Maintenant, ils nous voient, nous les Blancs, surtout les blonds, comme le symbole de l’ancien dominateur qui a failli détruire la planète » [22].

De fait, l’opposition réductrice entre pays riches et pays pauvres, entre puissances coloniales et nations dominées, entre Blancs et Noirs, risque de renforcer l’idée que l’échelle de la critique politique est celle de la nation ou des communautés — alors que le vrai problème est celui des hiérarchies internes qui structurent ces nations et ces communautés, à savoir les segmentations de classes ou les inégalités de genre. C’est pourquoi, au sein de la science-fiction radicale, la problématique coloniale et post-coloniale mise en valeur par la revanche des Suds n’est qu’un des éléments permettant de faire le procès de sociétés qui, ici et maintenant et non plus tard ou dans une galaxie lointaine, multiplient les formes d’aliénation et de domination pour assurer la survie de leurs élites.

Notes :

[2Walt W. Rostow, The Stages of Economic Growth : A non-communist manifesto, Cambridge University Press, 1960.

[3Jack Vance, La vie éternelle (To Live for Ever), Paris, Le Masque, SF, 1980 (1956), p. 253.

[4Ursula Le Guin, The Word for World is Forest, New York, TOR, 2010, p. 18.

[5Leo, Bételgeuse 2. Les survivants, Paris, Dargaud, 2001, p. 22.

[6Jean-Claude Mézières et Pierre Christin, Bienvenue sur Alflolol, Paris, Dargaud, 1985 (1972).

[7Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), Paris, J’ai Lu, 1974 (1961), p. 142.

[8Ursula Le Guin, Op. Cit., p. 18.

[9Nuestro norte es el sur, devise de Telesur, télévision d’État vénézuélienne.

[10Alfred Bonnardot, 1859, « Archéopolis », dans Fantaisies multicolores, Paris, Castel, 1859, pp. 72-73.

[11Henriot, Paris en l’an 3000, Paris, Phébus, 2009 (1912).

[12M. G. Pauthier, Chine, description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d’après des documents chinois, Paris, Firmin Didot frères, 1838, p. 87.

[13R. C. Sherriff, Le manuscrit Hopkins, Paris, Plon, 1941, p. II.

[14R. C. Sherriff, Ibid., p. 315.

[15R. C. Sherriff, Ibid., p. 317.

[16Brian Aldiss, Terrassements (Earthworks), Paris, Le Masque SF, 1980 (1958), p. 178.

[17Le Waterberg est un massif montagneux situé au nord de l’Afrique du Sud : le choix de Brian Aldiss est lourd de sens.

[18Brian Aldiss, Ibid., p. 177.

[19Christopher, John, L’hiver éternel (The Long Winter), Paris, OPTA, 1975 (1962), p. 315.

[20Est-il nécessaire de rappeler que Patrice Lumumba a été l’un des principaux acteurs de la décolonisation du Congo, avant d’être assassiné en 1961 par les services secrets belges avec la complicité de la CIA ?

[21Norman Spinrad, « Continent perdu » (Lost Continent), dans : Le livre d’or de la science-fiction, Paris, Pocket, 1978 (1970), p. 163.

[22Léo, Corine Jamar, Fred Simon et Jean-Luc Simon, Mermaid project. Épisode 1, Paris, Dargaud, 2012, p. 18.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4