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Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Murray Bookchin et l’écologie sociale. Une biographie intellectuelle
Vincent Gerber (écosociété)
Article mis en ligne le 29 septembre 2013

par C.P.
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Pouvoir, hiérarchie et domination sont les bases essentielles et constantes des sociétés et de leurs institutions, avec, bien entendu, des variantes dans les applications. Ce sont les piliers des systèmes qui gouvernent sans qu’aucune alternative ne soit envisagée hors du changement de la figure dominante. C’est ce qui est affirmé et réaffirmé dans les discours politiques et autres développements médiatiques de ce que l’on peut appeler la pensée unique, inaltérable, voire totalitaire si l’on considère que « des pans entiers de la vie humaine et de la nature semblent inexorablement voués à une marchandisation ou à un traitement managérial ».

Dans ce contexte, il est de plus en plus évident que l’écologie officielle
est un concept dévoyé par des courants politiques qui l’ont cooptée.
Si l’on prend pour exemple l’idéologie plus que floue du développement durable, force est de constater que c’est un véritable attrape gogos pour préserver le capitalisme et son mode de production basé sur le profit et
non sur l’humain. Pour la tendance écologiste impliquée dans divers gouvernements, il ne s’agit évidemment pas de remettre en question le système capitaliste de production, il faut juste l’aménager pour le sauvegarder. Des aménagements qui représentent de nouvelles
sources juteuses de profit tout en se targuant d’éthique de vitrine dont
l’enjeu est de ne rien changer en faisant la promotion du changement.
Les promoteurs du développement durable « que l’on retrouve dans les principales organisations environnementales respectables et les administrations publiques encore épargnées par les plans d’austérité ont toujours justifié leur posture au nom du pragmatisme. » Depuis le sommet de Rio de 1992, ils ont prétexté « que l’urgence de la crise écologique imposait la nécessité de participer au jeu de la démocratie libérale et du capitalisme. » On ne change rien et surtout pas la structure sociale dominante. « Le “fétichisme” de la marchandise et la “naturalisation” des organisations technocratiques font sentir à la conscience commune que la logique technico-économique dominante est indépassable. » Une antienne récurrente !

L’ouvrage de Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale. Une biographie intellectuellearrive à point nommé, dans cet état des lieux, pour souligner notamment l’une des idées essentielles du pionnier de l’écologie politique, à savoir que « presque tous nos problèmes écologiques du moment proviennent de problèmes sociaux profondément établis. »
Et d’ajouter : « L’être humain a rompu sa relation directe de dépendance avec la nature pour une autre relation basée sur l’exploitation. Ces dysfonctionnements dans sa relation avec la nature sont directement issus du développement de ses propres relations sociales. En conséquence, ce n’est qu’en changeant la société, en modifiant les institutions qui régissent nos façons d’agir et d’interagir entre nous, que le rapport à la nature va changer. Il s’agit donc de remettre en question nos paradigmes de société, leur fonctionnement et leurs règles pour les placer sur d’autres bases que la domination et la compétition. » Cette figure pionnière de l’écologie politique demeure encore trop peu connue hormis des milieux d’initié-es. Il est pourtant l’un des premiers penseurs à intégrer la dimension sociale et politique à la question écologique et à envisager l’écologie comme un levier d’opposition au capitalisme. Il a également, dès les années 1950-60, anticipé les problèmes environnementaux et de santé aujourd’hui dans une phase alarmante et très grave : les conséquences de l’emploi des pesticides, des additifs alimentaires, la prolifération des cancers, le trou dans la couche d’ozone… Il a aussi écrit sur la souffrance et le mal être psychologique induit par la société moderne.

L’écologie sociale de Bookchin s’inspire de la « tradition anarchiste », dont il est reconnu comme l’un des derniers penseurs, adoptant en préalable « la suppression des hiérarchies et des dominations abusives comme un principe primordial pour libérer l’humanité et prendre le chemin d’une société égalitaire et écologique. » Dans Murray Bookchin et l’écologie sociale. Une biographie intellectuelle, Vincent Gerber fait cependant une analyse très fine des critiques développées par Bookchin à la fin de sa vie, notamment à propos de « certaines tendances au sein du mouvement anarchiste délaissant l’héritage gauchiste et socialiste en faveur de l’individualisme, du mysticisme, de l’expression de soi, de la technophobie et même du
néo-privitivisme. » De même à propos de « l’anti-étatisme primaire ».

Ce qu’il faut surtout retenir de Murray Bookchin, c’est sa perception aigue des « racines sociales de la crise écologique », comme son projet politique concret. Il est certain que la relecture de son œuvre peut susciter des critiques intéressantes, autant au sein du mouvement libertaire que dans le fatras actuel du discours écolo, contradictoire et bon chic bon genre. Sa critique du capitalisme associé à l’uniformisation est aussi un axe prendre en compte : « Tout ce qui est spontanéité, créativité et individualité est cerné par le standardisé, le conditionné, le massifié ». Vincent Gerber met en lumière le travail de Murray Bookchin dans son ensemble et les caractéristiques d’une pensée majeure qui vise et préconise, avant tout, à « servir et non [à] asservir l’humanité ».

Depuis la mort de Murray Bookchin, en 2006, aucun ouvrage couvrant l’ensemble de son œuvre prolifique n’est paru. L’ouvrage de Vincent Gerber comble ce vide et offre une synthèse très intéressante, autant pour ceux et celles qui connaissent les écrits de Bookchin que pour ceux et celles qui les découvrent. Le choix de la biographie intellectuelle permet à son auteur de croiser les éléments biographiques de Bookchin avec l’évolution de sa pensée, sans pour autant passer sous silence les critiques de l’écologie sociale, apportant ainsi plusieurs thèmes de réflexion et une approche radicale de la pensée écologique. À l’observation des politiques actuelles de
l’environnement et des différentes écoles de l’écologie politique qui tendent à compartimenter les problèmes (pour ne pas les traiter ?), il est certain que cet ouvrage apporte un élargissement aux débats et aux questionnements en attente de réponse.

P.S. :

Vincent Gerber vit en Suisse et est le fondateur de la plateforme Internet Écologie sociale.ch

un portail francophone sur l’écologie sociale qui met à disposition du public francophone textes et informations sur la question.



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