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Christiane Passevant
Howard Zinn. Une vie à gauche
Martin Duberman (Lux)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 3 juin 2013

par C.P.
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Nul doute que son livre, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, ait contribué à faire connaître Howard Zinn en France.
« Le thème dominant d’Une histoire populaire des États-Unis, c’est que depuis les débuts une petite minorité de puissants a dominé et trompé tous les autres. Depuis les pères fondateurs, les élites ont dupé les citoyens ordinaires, leur faisant croire qu’elles agissaient pour le bien commun, camouflant qu’elles agissaient pour leur intérêt personnel sous des dehors patriotiques – parfois, c’était vrai, mais il a toujours été difficile de séparer le vrai du faux. La liberté de presse et la liberté d’expression, par exemple, sont deux valeurs fondamentales du « système » (elles n’existent pas partout dans le monde), même si de temps en temps elles sont rognées et souvent contrôlées et dénaturées par la classe dirigeante. »

Cet ouvrage tout à fait original dans la démarche paraît en 1980 aux
États-Unis et connaît, après un accueil mitigé, un énorme succès. Il est traduit en une douzaine de langues. Il présente une histoire inédite et
sans les repères, sinon critiques, de l’histoire officielle. C’est une histoire
des oublié-es, des sans voix, des esclaves, des Noirs, des Indiens… En résumé des inconnu-es et des pauvres, mais aussi de leurs résistances
et de leurs luttes. Dans un climat d’amnésie historique généralisée entretenu savamment par le pouvoir (l’histoire et la géographie sont des enseignements subversifs !), une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours génère une réflexion profonde permettant de décrypter les effets de la propagande officielle et les manipulations politiques destinées à contrôler les populations. Plusieurs textes de Howard Zinn ont été publiés depuis, toujours surprenants par leur clarté et la volonté d’être être l’un des passeurs d’une radicalité limpide.

Howard Zinn, une vie à gauche de Martin Duberman, publiée dans une traduction française de Thomas Déri par les éditions Lux, est une biographie particulière qui retrace non seulement l’itinéraire de cet intellectuel étatsunien, engagé courageusement dans les luttes depuis l’après Seconde Guerre mondiale, mais replace celui-ci dans le contexte de l’époque.

Issu d’un milieu modeste d’immigrants juifs, Howard Zinn est très jeune passionné de lecture, Dickens, Upton St Clair, George Seldes… Il faut s’attarder sur George Seldes, journaliste et intellectuel libertaire peu connu en France, qui a su analyser et dénoncer, sans concessions et avant la plupart des figures médiatiques de son temps, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne et le stalinisme en URSS. Il s’est également engagé contre le franquisme. Seldes était de la génération précédant celle de Howard Zinn, il existe cependant un lien certain entre les deux activistes : le refus de l’autorité. Tous deux étaient attirés « par la position anarchiste qui s’élevait contre toute forme d’autorité », tous deux n’ont pas été dupes du nationalisme étatsunien qui encourageait, et encourage encore le lavage de cerveau qui consiste à croire « en la mission de [leur] pays de répandre la bonne parole et la “démocratie”. » La « démocratie » qui, en 1945, a justifié le largage de bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Témoignage : « [Il] se pencha et prit une femme par les mains ; la peau céda et vint sous ses doigts, par lambeaux énormes, comme un gant. Cette sensation éveilla en lui une telle nausée qu’il dut s’asseoir un instant […] Il devait se répéter sans cesse : “ce sont des êtres humains” ». Howard Zinn, La Bombe. De l’inutilité des bombardements aériens (Lux).

Contre la guerre, Howard Zinn préconisait d’agir au nom de l’« humanité commune et à l’encontre de ces abstractions que sont le devoir et l’obéissance. » Au cœur du combat pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis, il a la même lucidité : « Ce n’est pas dans les urnes que l’on règlera la question lancinante de la discrimination : “Ceux qui votent participent à un système politique foncièrement antidémocratique.
Quand les Noirs votent, ils n’en retirent, de ce fait, pas plus de pouvoir
que les Blancs — c’est-à-dire très peu. » Martin Duberman décrit les violences racistes et les résistances, les sit-in, les Freedom Rides, les marches malgré les milices et la police.

« En 1956, peu de temps après son arrivée à Atlanta et alors qu’il commençait à mieux connaître ses étudiantes et à fréquenter la communauté noire, Howard se rendit compte que le vernis de politesse envers les Blancs recouvrait de profonds sentiments de révolte : le meurtre brutal du jeune Emmett Till par un groupe de miliciens blancs, l’année précédente, avait fait monter la colère de plusieurs crans. Cette rage contenue éclata au grand jour, se traduisant par des actes de résistance individuelle, généralement sévèrement réprimés. L’action concertée qui avait porté ses fruits lors du boycott des autobus à Montgomery en 1955, ainsi que les batailles de la National Association for the Advancement of Coloured People (naacp) devant les tribunaux montraient que seules les actions collectives pouvaient apporter des changements.

Avant même l’arrivée d’Howard, Atlanta avait connu quelques avancées dans la longue lutte contre la ségrégation : les années 1940 avaient été marquées par la fin du monopole des Blancs sur les élections primaires, l’embauche de policiers noirs (même s’ils ne patrouillaient que dans les quartiers noirs) et l’ouverture aux Noirs, à certaines heures, du terrain de golf municipal. Comme Howard se plaisait à le dire, l’accumulation de ces minces victoires, souvent remportées par des individus dont le nom ne figurera jamais dans les livres d’histoire, représentait la condition préalable à des bouleversements plus importants.

Il n’y avait pas d’étudiantes blanches à Spelman lorsque Howard commença à y enseigner. Et la plupart des étudiantes n’avaient jamais eu de professeur blanc. Il était donc prévisible qu’elles accueillent « M. Zinn » avec réserve (et une méfiance instinctive). »

La biographie parcourt tout un pan de l’histoire étatsunienne avec pour
fil rouge l’itinéraire intellectuel et engagé de Howard Zinn, néanmoins Duberman garde toujours un recul critique. Pas question d’icône ici, en
cela il est fidèle à la démarche de Howard Zinn.

« Dans ses chroniques du Boston Globe, en 1975-1976, Howard parlait peu de la récession et de la nouvelle culture. La race et la classe demeuraient les deux questions les plus importantes pour lui. Même s’il était sensible aux idées de la nouvelle gauche (contrairement à la plupart des radicaux de plus de 50 ans), Howard ne reconnut pas tout de suite que le féminisme ou l’appartenance ethnique pouvait être un élément important de l’identité d’une personne. En ce qui concerne l’orientation sexuelle, cela prit encore plus de temps. Il ne critiqua jamais ces nouveaux mouvements, mais il n’en parla jamais dans ses chroniques, même pas en quelques lignes. En son for intérieur, il ne pouvait mettre sur le même pied les problèmes des Afro-Américains et des pauvres et ceux des femmes et des homosexuels, soit des Blancs appartenant à la classe moyenne. Or tout le monde ressent l’oppression et la souffrance de la même façon. Mais quand on observe de l’extérieur, c’est difficile à croire, surtout quand cela s’applique à des gens instruits et bien nantis. Pourtant, beaucoup de femmes et de lesbiennes, d’homosexuels, de bisexuels et de transgenres étaient des pauvres de la classe ouvrière, et beaucoup de gens de la classe moyenne avaient adopté ces façons de penser leur faisant croire qu’ils étaient marginaux et des citoyens de seconde zone. De plus, la condition féminine et l’homosexualité formaient, avec l’avortement, la trinité du diable au
cœur de la guerre culturelle, menant le pays à une attitude encore plus conservatrice – un phénomène, après tout, qui inquiétait beaucoup
Howard. »

La description, notamment du milieu universitaire et des oppositions de Zinn à la hiérarchie, comme des liens qu’il a entretenu avec ses
étudiant-es, est très intéressante et souligne l’importance qu’il attachait
à la transmission d’un esprit critique. Sur la soi-disant neutralité académique, se proclamant apolitique au nom d’une objectivité
soi-disant « scientifique », les objections et Howard Zinn sont acerbes
et battent en brèche les arguments de ses collègues :
« Si vous assistiez à une réunion d’historiens dans l’Allemagne de 1936, est-ce que vous prendriez la même position sachant que l’on massacrait les Juifs ? Si vous assistiez à une réunion d’historiens au Mississippi sachant que l’on lynche les Noirs, est-ce que vous vous diriez encore que vous ne pouvez pas prendre position en tant qu’“historien”, mais simplement en tant que citoyen ? Notre silence au sujet de la guerre, du racisme et d’autres maux de la société, ce n’est pas la liberté ; c’est laisser la liberté aux leaders politiques de faire ce qu’ils veulent en comptant sur notre silence. Se taire, c’est faire de la politique. »

Toute sa vie, Howard Zinn a tenté de comprendre les leviers du contrôle du pouvoir :
« Pourquoi le monde ouvrier ne se rapprochait-il pas plus de la gauche comme durant la dépression des années 1930 ? Il y a plusieurs explications possibles et elles ne sont pas simples, mais il y en a quand même deux que l’on peut retenir. La première c’est le mythe américain – si on ne « réussit pas » dans la vie, comme le sait bien tout Américain qui se respecte, c’est de votre faute, car si vous travaillez dur, vous réussirez. C’est garanti — allez donc dire ça aux Noirs, aux mères monoparentales ou aux homosexuels (qui dans ces années de la préhistoire n’osaient même pas dire qu’ils étaient homosexuels). Ou dites-le au père d’Howard, sans instruction, qui avait travaillé dur toute sa vie, mais avait dû se contenter d’emplois de laveur de vitres ou serveur, et qui était mort à l’âge relativement précoce de 67 ans sans avoir jamais réussi dans la vie (du moins ce que la société appelait réussir).

La seconde explication repose sur les nouvelles tendances culturelles et les questions qui se posaient au début des années 1970, en particulier l’apparition des mouvements féministes et homosexuels et l’émergence des groupes ethniques en tant que forces politiques. La seconde vague féministe avait fait des adeptes chez les ouvrières – les possibilités d’emploi pour les femmes augmentèrent dans les années 1970 alors que c’était le contraire en règle générale –, mais les homosexuels déclarés ne trouvaient pas d’emplois. De même, des solutions particulières apportées à quelques problèmes sociaux profondément enracinés – comme le transport scolaire pour pallier la ségrégation, ou le contrôle des armes à feu pour contenir la violence, ou le droit des femmes à l’avortement pour leur permettre d’exercer leur libre arbitre – enrageaient profondément beaucoup de Blancs de la classe ouvrière et les poussaient à rejoindre un mouvement conservateur naissant. Ainsi, les opprimés en raison de la race ou de la classe sociale (sans parler du genre ou de l’orientation sexuelle) n’étaient pas en mesure ou (pour les Blancs) ne voulaient pas faire
front commun contre leur seul ennemi : l’alliance indissociable entre le gouvernement fédéral et le monde de l’industrie. Les « marginaux » et non pas les pdg étaient devenus les adversaires du monde du travail. »

Reste une des questions essentielles :

« Pourquoi la classe ouvrière américaine n’a-t-elle pas développé de conscience de classe ? Voilà la question qu’on devrait se poser. Réponse immédiate : il y a eu trop de divisions internes et elle a toujours été déchirée idéologiquement, entre races et ethnies, même si elle a pu manifester parfois une grande solidarité sur le plan local (comme durant la grève du charbon au Colorado en 1913-1914) et en dehors de ces épisodes dramatiques. Les travailleurs, comme la plupart des Américains dans le passé, ont souvent pensé que les chômeurs étaient des bons à rien ; les syndicats pratiquaient eux-mêmes de la discrimination à l’égard des Noirs, des Asiatiques et d’autres. Ils n’étaient pas moins endoctrinés et croyaient, tout autant que le reste de la population, qu’au pays de la « liberté » tout le monde peut se sortir de la misère et devenir riche (et, de fait, il y avait de rares exemples où c’était arrivé, qui entretenaient ce mythe de l’ascension sociale). »



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