DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Les Fées ont soif de Denise Boucher
Mise en scène Marie Mainchin
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 3 juin 2013

par C.P.
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Il est des moments où l’esprit n’est qu’attention pour capter les intentions d’une auteure étonnante. Il est des moments où les interprètes — Adeline Fournal, Estelle Graczyk, Marie Melmoux — se coulent dans leurs rôles comme on revêt une seconde peau, s’approprient les
mots et les attitudes des personnages liant le personnel à l’universel.
Il est des moments où la maîtrise d’une jeune metteure en scène — Marie Mainchin — éblouit par la maturité, le dépouillement de ses choix de réalisation et la direction des comédiennes. Il est des spectacles qui réservent de merveilleuses surprises en toute simplicité et dans l’harmonie d’un travail d’équipe impressionnant. Autant d’impressions fortes et
tenaces après vu Les Fées ont soif , pièce très engagée et politique, qui sonde les bases mêmes de la société patriarcale.

Il n’est pas étonnant que le texte de Denise Boucher ait fait scandale puisque la Vierge (la Statue) est représentée sur scène — pas touche au sacré ! —, sort de son image de mère soumise et résignée et déclare :
« On m’a donné un oiseau comme mari. On m’a dérobé mon fils de siècle
en siècle. On lui a donné un père célibataire, jaloux et éternel. On m’a
taillée dans le marbre et fait peser de tout mon poids sur le serpent.
Je suis le grand alibi des manques de désirs. […] Le temps des victimes est terminé. Je suis le léchage de la dénégation. Je suis le symbole pourri de l’abnégation ».
On n’est pas loin de songer à une pièce qui a fait interner son auteur — Oskar Panizza — qui avait osé représenter sur scène le paradis dans son Concile d’amour [1], lieu de décrépitude et de décadence, dont vierge Marie plutôt nymphomane et maîtresse femme au ciel, était très attirée
par Satan finalement et sans doute le plus intéressant de la bande sacrée.

La pièce de Denise Boucher est magnifiquement servie par la mise en scène de Marie Mainchin qui prend le parti de revenir aux origines du texte et à la partition musicale initiale en incluant sur le plateau l’accompagnement des chansons par un hauboïste, Emmanuel Delangre, ce qui ajoute une touche émotionnelle et onirique à la représentation.

Les Fées ont soif ou rencontre de trois femmes — la Vierge descendue du ciel, Marie, la femme au foyer, et Madeleine, la prostituée —, toutes les trois en quête d’identité et en totale rébellion avec les rôles qui leur sont de facto octroyés par la société. Marie se questionne sur la possibilité
de connaître autre chose que le ménage, la routine familiale, l’allégeance obligée à « son homme », les tranquillisants et les contraintes de son statut de femme mariée : « Est-ce que je pourrais changer de peau ? Est-ce que pourrai me chercher ailleurs ? ».

La Vierge, elle, ne rêve que de casser la statue et le piédestal où elle est confinée depuis des millénaires. « Ils m’avaient inventé pour toucher la
part de Dieu qui leur revenait. Et pour ma part, j’ai un peu joué ce jeu. Puisqu’irresponsable dans ma culpabilité. Cette angoisse excessive de jeter en même temps un enfant dans la lumière et en même temps dans le noir. Puisque je lui avait donné la vie, on me disait responsable de sa mort. On me rendait coupable de toutes les morts. […] Ah cette maudite statue !
Je la fendrai ! Je l’éclaterai ! Sortez-moi de cette statue ! Que je m’en
sorte ! » Enfin Madeleine, la « pécheresse » jugée « irrécupérable », crie son profond dégoût d’être condamnée au plaisir des hommes et de sans cesse feindre la séduction : « Je suis le fleuve brun des grandes débâcles.
Du café séché au fond d’une tasse que personne n’a jamais lavée.
Je suis un trou. Je suis un grand trou ; Un grand trou où ils engouffrent leurs argents. Un grand trou enfermé dans un rond, enfermé dans un
cercle qui me serre la tête ».

Le désir des trois femmes ? Se libérer de l’emprise patriarcale et de ces dominations pernicieuses et aliénantes. (Marie) « Avant de me marier, quand je sortais avec lui, sais-tu, Madeleine, ce qu’il me disait ? Il me
disait : “si tu me quittes, je te tue.” Et moi, la dinde, je lui répondais :
“si tu me quittes, je me tue.” Y avait toujours rien que moi qui mourrais. » Les Fées ont soif est une représentation de la lutte métaphorisée des femmes et de leur rébellion contre le carcan imposé par la société et la religion.

La rencontre de ces trois personnages donne lieu à un texte vif, terrible parfois — les injures sexistes et la violence de la scène du viol, puis du procès : « Violer une prostituée, ce n’est pas violer. » Les clichés et les généralisations habituellement colportées à propos des femmes dans les sociétés en prennent un coup et les réflexions que suscite le texte dépassent largement les frontières. « Si le fait du viol fut reconnu, aucun ne vit là matière même à viol. Aucun n’y reconnaissait l’image de sa mère, de sa fille ou de son épouse. Le patrimoine restait intouché. Comme si c’était en tant que patrimoine qu’une femme pouvait être violée. […] La question qui devint la plus importante fut celle-ci : la plaignante avait-elle joui ? […] Il y eut une femme qui demandait à la porte : “Le viol, c’est la pathologie du sexe ou du pouvoir ?” Il n’y eut personne pour lui répondre. »

Trois femmes sur scène qui se rebellent : « Nous sommes des prisonnières politiques. Nos larmes n’usent pas les barreaux de nos prisons. »
Un texte magnifique et du spectacle vivant comme on aimerait en voir plus souvent. Une reprise à la rentrée ?


Photo CP.

Notes :

[1Le concile d’amour d’Oskar Panizza (éditions Agone),
« tragédie céleste » en cinq actes, écrite au printemps 1893. Oskar Panizza est jugé coupable d’avoir causé un scandale par des propos blasphématoires « comme d’avoir outragé des institutions et des pratiques publiques des églises chrétiennes, et particulièrement de l’Église catholique ». Et en mai 1895, le tribunal condamne Oskar Panizza à un an de prison et à la censure de l’ouvrage délictueux et sulfureux.

P.S. :

Photos du spectacle © Julien Zerr

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