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Nicolas Mourer
Le Cauchemar pavillonnaire
Jean-Luc Debry (L’échappée)
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 6 septembre 2012

par C.P.
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« Les zones pavillonnaires, affublées à l’occasion du joli nom de lotissement, envahissent inexorablement les abords des villes et des villages, selon un modèle administratif et économique qui, indifféremment du lieu, se reproduit à l’identique. Elles incarnent un idéal et un mode de vie fondés sur l’aliénation désirée. L’obsession de l’hygiène et de la sécurité, le culte de la marchandise et de la propriété privée ont remplacé les solidarités et la culture de résistance des classes populaires. L’expérience de la relation à autrui se réduit au désir mimétique de posséder les mêmes signes de la réussite individuelle. Cet univers, parfaitement structuré, enferme l’imaginaire dans un espace étriqué, accentue le repli sur soi et appauvrit la vie sociale. »

Le Cauchemar pavillonnaire, Jean-Luc Debry

Depuis le hublot de mon boeing, j’aperçois le sol quadrillé. Des rues en croix,
en X, des routes au carré que viennent timidement arrondir une enfilade
de ronds-points. Si je zoome encore un peu, c’est presque l’Amérique et son rêve : un alignement parfait de maisonnettes sur le même modèle, le même songe creux. Seules quelques poignées de portails changent pour rivaliser de luxe et de détail avec le voisin. Tout est propre, reposé, exposé, sans papier ni âme qui traîne en bordure de fenêtre. Les caméras signalent que tout s’admire de l’extérieur, les pavillons sont impénétrables pour ceux qui n’en sont pas les propriétaires : la présence des gens qui vivent là est effacée. Elle se devine.

Le poids matériel de l’être est remplacé par la radicalité des apparences : le jardinet, la courette, le cabanon à outils. Tous les syntagmes signalent une miniaturisation de l’espace. Ce qui est petit est mignon, c’est bien connu : la dinette remplace le banquet et les pavillonnaires sont de grands enfants. Seule différence : ils ont, ou font comme s’ils avaient des sous. Montrer son maigre luxe, sa parcelle de réussite sociale contenue dans un carré conforme aux prescriptions de la ville nouvelle, de la norme en vigueur. Elle a prescrit qu’aucun toit ne soit plus haut que l’autre. C’est, à la manière des espaces marketing (ces espèces d’espaces), une extension du domaine de la résolution au système sur des étendues informes.

Le Cauchemar pavillonnaire de Jean-Luc Debry nous plonge dans l’analyse sociogéographique de ces « non-lieux communs ». Le vieux rêve du
soixante-huitard converti qui ouvre la porte de sa maison en vieilles
pierres aux amis est remplacé par une matière appauvrie. C’est dans cet effondrement de la singularité architecturale que se manifeste la fadeur dans tout son éclat : le pavillon de banlieue y dévoile avec panache sa facticité essentielle. Tous ces petits lieux clos sont tous les lieux du non-être, l’espace de l’apparence, l’espace de celle ou celui qui se distinguera par l’effacement de toute distinction tout en en revendiquant paradoxalement la primeur.

Jean-Luc Debry démonte ces constructions de playmobils qui se veulent symboles de la réussite sociale moyenne. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir son manoir. Mais les pavillons sont surtout les symboles de tout
ce que le système a effacé : l’intégration de l’historique et du social
dans le sujet. Moyenne la réussite donc, car trop de beauté nuirait à l’uniformité du lieu. La magnificence se niche dans la médiocrité : une banlieue in the average. Sans doute est-ce dans cette pierre d’achoppement,
« le moyen », que parvient à se dissoudre le rêve dans la réalité :
on rêve par défaut ; pas de sous pour un château, trop pour un HLM,
assez pour du crépis de plain-pied. Le décor prend a sa charge un amas d’absence de repère : « toutes les mêmes » disent les théoriciens du viol.
« Tous les mêmes », ajouteraient les chantres de la concentration pavillonnaire.

Ici, si je zoome encore un peu, rien n’indique rien, pas de laideur ou de beauté discernable ; seule une interminable gémellité rend le paysage clone. Aucune caricature, aucune signature, l’illusion du même fonctionne à bloc. Ce nivelage nous rappelle qu’ici, il n’y a pas d’engagement, c’est-à-dire pas de différence, pas de ton plus haut : on ne hausse rien. Circulez, il n’y a rien à voir. Pourtant toutes les maisons se veulent plus rayonnantes que leurs consoeurs : être l’objet liminaire d’un regard et que cet objet soit effacé par le suivant. Le pavillon se présente en désirant et en refusant qu’on le regarde : autre et même en même temps que les autres. Le suicide esthétique y est fondamental et constitue la seule pensée collective : chaque pavillon donne congé au précédent en accumulant l’absence de surprise. Il s’agit de construire un rapport unaire à l’ennui et la soumission de l’un au même : rien n’est à prendre au drame, rien n’est à considérer comme défaut là où tout se ressemble. C’est dans cette reconstitution monstrueusement identique que l’acheteur potentiel plonge dans un rapport narcissique au décor. Le slogan n’est pas neutre chez Bouygues : On se retrouve tous sur TF1.

Se rassembler dans des ilots de solitude se ressemblant est l’indicateur sociologique d’un refus de la provocation qui se justifie par une conformité imbécile aux valeurs morales. Le rêve de souveraineté du pavillonnaire passe par la déformation vulgaire du prestige en une pompe standardisée. Cette souveraineté de pacotille est vécue dans la croyance de faire partie des élus (ceux qui peuvent se permettre un jardinet) et le reste des consommateurs (ceux qui pensent pouvoir un jour se permettre un jardinet). Mais entre les deux, la proximité est totale puisque chacun a cru ou croit selon la dictature du système que « c’est possible » (que cela ait lieu, on s’en fout). Le tourniquet fonctionne donc sans heurt puisque rien n’est remis en cause : on croit, un point c’est tout. Cette illusion (croyance construite par le système) devient alors la seule réalité à atteindre pour le postulant à la clôture, au bac à sable et à la porte blindée. Il s’agit donc pour la machine consommatoire d’objectiver cette illusion afin d’estomper les différences entre mensonge et réalité : peu importe que ce soit vrai, à partir du moment où je crois pouvoir accéder à ce que l’on me sert. Ce rituel aboutit au sacrifice pécuniaire de la victime qui se conduit comme les autres et s’imagine ainsi rejoindre une forme nécessairement tronquée d’apothéose, un absolu dévoyé, un monde à côté du monde.

Le pavillon est donc conçu comme le support d’un rêve, le vecteur d’un désir qui doit provoquer une identification mentale apolitique : posséder comme les autres. L’objectif de cette machinerie est de ne délivrer aucun message, de remplacer la mémoire collective par la voracité de l’appartenance à un corps social qui se délite dans la représentation d’une fausse puissance (avoir). Pauvre tragédie donc, dans ces tropiques en toc que Jean-Luc Debry démonte en les dénonçant comme des zones dépressives qui disent l’antagonisme d’une société qui parvient à mal rêver (Mais comment donc fait-elle ?) : pouvoir accéder à la propriété comme un désir contraint et forcé par le marché. Le cauchemar est donc bien pavillonnaire, car à défaut d’une plage imaginaire ouverte, cette mauvaise scène immobilière reproduit sur l’individu le discours conventionnel de l’assignation à piètre résidence qui se donne les allures héroïques d’un idéal de grandeur.

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