DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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« Rendement, rendement, l’enfer. »
Entrée du personnel
Film documentaire de Manuela Frésil
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 4 juin 2013

par C.P.
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Tout d’abord des humains en ombre chinoise, puis la présence de machines, énormes. Dans le documentaire de Manuela Frésil, ce sont les gestes qui frappent avant la parole. Pire que la chaîne, il faut du rendement, de la vitesse et, pour cela, les gestes sont répétitifs. Horrible.

Entrée du personnel a été réalisé à partir de récits de vie des salarié-es et de scènes tournées dans de grands abattoirs industriels, sous la surveillance des patrons.

« Au début, on pense qu’on ne va pas rester. Mais on change seulement
de poste, de service. On veut une vie normale. Une maison a été achetée, des enfants sont nés. On s’obstine, on s’arc-boute. On a mal le jour, on a mal la nuit, on a mal tout le temps. On tient quand même, jusqu’au jour
où l’on ne tient plus. C’est les articulations qui lâchent. Les nerfs qui lâchent. Alors l’usine vous licencie.
 À moins qu’entre temps on ne soit
passé chef, et que l’on impose maintenant aux autres ce que l’on ne supportait plus soi-même.
 »

5h30-13h. Modern Times au XXIe siècle, Modern Times dans la bidoche. « On est comme des machines » dit l’un des ouvriers.
« Ici, c’est des usines à viande. Pendant 8 heures, tu fais le même geste. Alors les poignets lâchent. » On commence le boulot, d’abord comme intérimaire, puis on reste pour « une histoire d’argent », parce qu’« on voulait une maison près de la mer » ou encore par résignation, « je suis programmé pour le travail en usine ». Mais tous et toutes disent la même chose : la répétition c’est l’usure, « la chaîne, elle ne s’arrête pas », « la main, elle est rouge, bleue, les épaules sont bloquées » et « je n’arrive
plus à dormir » parce qu’explique une ouvrière, « c’est pas au travail
qu’on a mal. C’est quand le corps est froid. La nuit, on arrive pas à dormir ».

Sept travailleurs devant l’usine : ils miment les gestes automatiques. C’est comme une danse fantomatique. Des gestes répétitifs durant des années. Histoire sans paroles du travail à la chaîne.

« La chaîne a durci le travail ». Ce n’est pas une amélioration, bien au contraire.
« Travailler, travailler, travailler… Ça donne l’impression que c’est une prison. C’est comme dans Charlot. » Le travail à la chaîne, le geste répétitif pendant 5 ou 6 heures, c’est insupportable, avec des cadences augmentées à l’insu des personnels pendant quinze ou vingt minutes, comme des tests pour voir jusqu’où on peut aller, le profit est roi. Il est évidemment interdit de donner les nouvelles cadences. Et les patrons répètent à l’envi : « on a acheté des machines. Il faut les rentabiliser ». Logique qui pousse la direction du personnel à virer un délégué du personnel au bout de deux ans parce qu’il faisait remonter les problèmes de souffrance au travail, de l’usure qui génère des handicaps à la médecine du travail. Faut choisir son camp !

« À une cadence comme ça, on est pas sûr d’arriver à la retraite », mais « on se dit que c’est temporaire. » Et s’il n’y a pas de boulot ailleurs, alors on y revient jusqu’à ce que le corps fasse défaut : « Vous n’avez pas vu que c’est pas humain. » Panorama d’un complexe énorme. 400 personnes sur la salle des poulets. Les ouvrières regardent la caméra : « la volaille, c’est ce qu’il y a de plus dur. »

La logique du profit elle-même dérape « 3000 barquettes, 4000 barquettes, c’est plus de boulot », mais on casse les prix, on augmente les cadences de la production. On vend à perte et « c’est du gâchis ». L’absurdité.

« On se demande d’où sortent tous ces cochons et s’ils ne fabriquent pas sous terre. » Le rendement est de 800 cochons à l’heure, 7 000 cochons par jour et 1 500 000 par an. « Celui qui est en tuerie, il fait des cauchemars. » Dans un univers blanc et rouge sang, c’est la découpe des corps des porcs. Le sang. Le saigneur tranche les carotides. C’est le même geste 3 500 fois par jour. « La bête n’est pas complètement morte », les gens sont sourds aux cris des animaux. « On voit si le cochon va réagir bien ou mal. » C’est difficile, « au début, j’ai eu envie de vomir », dit un ouvrier, il faut « s’acclimater au parfum et à l’ambiance et on a du mal ». Dans les abattoirs de volailles, des vaches, même processus au découpage. Il y a les réactions des corps des animaux. Et les ouvrier-es racontent comment « le geste de tuer, dépecer, couper, désosser, répété et répété, use leur propre corps. » De l’exécution à l’emballage. De la vie à l’assiette. « Faut pas rêver, il n’y pas une nuit où je ne tue pas de vache », témoigne un ouvrier licencié au bout de 36 ans parce que sa main a perdu de sa force pour trancher et découper.

Un abattoir, c’est d’abord une usine. « Les corps des animaux sont démembrés par la chaîne de production ; celui des hommes aussi. Les ouvriers souffrent de là où l’on coupe les bêtes. La réalisatrice explique l’évolution du documentaire qui montre le cauchemar de la vie à l’usine : « leur corps étaient aliénés par la chaîne, par la répétition des gestes, mais leur parole exprimait la conscience de cette aliénation. Ils pensaient leur condition et dans la brutalité de la situation qu’ils décrivaient, il n’y avait plus rien d’humain que cette parole-là, seul signe tangible de leur résistance. »

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