DIVERGENCES 2
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Nestor Potkine (dont l’âme s’élève désormais à chaque cocorico)
Vivons selon la Torah, mes frères
The year of living biblically, one man’s humble quest to follow the Bible as literally as possible, A. J. Jacobs (Arrow Books)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 26 mai 2013

par C.P.
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Le problème, avec les religieux, est qu’ils ne croient pas à leurs religions.
En tout cas, jamais assez pour vivre selon leurs préceptes. Passons sur l’évident paradoxe des chrétiens riches : Jésus a expressément affirmé que si on l’aime il faut vendre ses biens et donner l’argent aux pauvres.
Bernie Madoff s’apprêtait à le faire avant qu’un malencontreux incident ne l’en empêche.

Intéressons-nous plutôt à un livre d’une grande logique. The year of living biblically, one man’s humble quest to follow the Bible as literally as possible de A. J. Jacobs (Arrow Books). L’année de la vie biblique, l’humble quête d’un homme décidé à suivre la Bible le plus littéralement possible. Beau programme.

A.J. Jacobs, journaliste de son état, et accessoirement Juif religieusement mou (ni croyant, ni activement opposé à la religion) a l’idée de vivre, un an, exactement comme la Torah l’ordonne. Même s’il faut souligner dès l’abord que nul ne peut vivre exactement comme la Torah l’ordonne. Parce que sur les 613 mitzvot, commandements, recensés par les rabbins, presque la moitié ne peuvent être accomplis qu’au Temple de Jérusalem. Qui n’existe plus. Un Dieu qui réclame qu’on suive 300 commandements puis rend impossible leur exécution est un Dieu à la Woody Allen.
Woody a dit : « If God exists, he is an underachiever », une méchanceté intraduisible. Passons encore. A.J. Jacobs se fixe le but, déjà ambitieux, de vivre, en 2007, à New York, comme Yahwé l’ordonne. Avouons-le sans tourner autour du pot : Jacobs va échouer, lamentablement, dans sa mission.

Par exemple : la Torah exige de lapider les homosexuels et les adultères.
Ce qui, à New York, définit probablement les deux tiers de la population et pose de clairs problèmes légaux. A.J Jacobs se pose fort sérieusement la question : « jeter un petit, tout petit, mais alors vraiment tout petit, morceau de gravier, dans le dos d’un homosexuel, cela peut-il compter comme une lapidation ? » Comme Jacobs est quelqu’un de gentil et que
son livre vise plus à faire sourire qu’à nettoyer les esprits de la crasse religieuse, il élude l’évident problème que lapider signifie, entre autres,
tuer, et passe, lui aussi, à autre chose. Il essaie bien, brièvement, de toucher les femmes adultères avec un caillou dans les doigts. Mais à
New York, les dames touchées par un étranger, en particulier un étranger barbu (et oui, avant les islamistes, les Juifs religieux…), prennent la chose très au sérieux. Jacobs n’a donc pas poussé l’expérience jusqu’au commissariat.

Défi hormonal

De fait, les femmes lui donnent du fil à retordre. En particulier la sienne. Parce que la sienne — comment le lui reprocher ? — refuse de participer. Renseignez-vous, lectrices, sur les rituels bibliques de purification post-menstruelle, vous comprendrez pourquoi. C’est grâce à elle que l’on lit
l’une des choses les plus drôles du livre. La malheureuse épouse ne
sait plus comment combattre les impossibles lubies de son pieux mari.
Mais un jour, une idée simple lui vient : un Juif pieux ne saurait toucher une femme en pleine pollution menstruelle, beurk de beurk. Pire,
les objets touchés par une femme en pleine pollution menstruelle deviennent à leur tour de vrais Fukushimas domestiques. Impossibles à toucher. Alors, quand son mari dépasse les bornes, l’épouse se contente
de s’asseoir sur toutes les chaises, tous les fauteuils de leur appartement,
et de s’allonger dans le lit marital. Transformé en héron, notre héros du sacré !

À ce point qu’il s’achète l’une de ces cannes-sièges que les vieilles personnes utilisent afin de pouvoir quand même s’asseoir chez lui. Ses malheurs ne s’arrêtent pas là, puisque, dans le métro new-yorkais, il ne peut évidemment deviner quelle femme déborde de sang radioactif,
pardon menstruel. Il ne saurait, par conséquent, toucher aucune femme, vraiment aucune. À six heures du soir, la chose présente de sérieuses difficultés. Quant à ses collègues féminines à qui il refuse soudain de
serrer la main, certaines réagissent avec bonté. Elles l’informent en
effet du début, de l’évolution, de la fin de leur impureté et l’abreuvent de confidences sur les mérites comparés des Tampax et des serviettes sanitaires, sur l’aspect, la couleur et l’abondance de leur phénomène personnel, toutes informations qu’il accueille avec la joie et le respect
que réclame cette aimable sollicitude.

Fièvre aviaire

Jacobs vit à New York, donc près de Brooklyn, le quartier où se concentrent des dizaines de milliers de Juifs ultra-religieux, de ceux qui paient des spécialistes afin d’examiner au microscope si les tissus des doublures et
des poches de leurs vêtements ne sont pas tissés de deux fibres
différentes (grand tabou biblique). Jacobs y participe à une scène dantesque. Si la plupart des commandements que l’on ne pratique plus parce que le Temple n’existe plus sont des sacrifices d’animaux, il reste un commandement, assez discuté, qui réclame un sacrifice. Les plus religieux d’entre les religieux l’observent et Jacobs décrit la réunion de centaines d’hommes en papillotes et chapeaux noirs, tenant des poulets. Vivants, évidemment. Les fanatiques apportent leur volaille à trois ou quatre sacrificateurs couverts de sang et se tenant sur des sacs poubelles noirs (comme les chapeaux, mais non, là ce n’est pas la Bible, c’est l’industrie), puis, une fois leur bestiole égorgée, la passent trois fois au-dessus de leur tête (Dieu le créateur de l’univers, le compositeur de la musique des sphères, ne saurait se passer du dégorgeage de gallinacées) dans un capharnaüm de cris de poulets, de discussions et de salutations et de
prières qui marque, nul n’en doutera, l’élévation spirituelle due à ce moment privilégié de rencontre de l’âme avec le Seigneur.



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