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Nestor Gnaphale, dit aussi Nestor Potteqin ou Potekine
Chroniques du Nord sauvage
Pierre Dubois (l’Échappée)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 26 mai 2013

par C.P.
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Ah, l’étrange ouvrage ! Certes, les livres d’éloge du monde paysan, de ses odeurs fortes, de ses parfums bucoliques et des petits meurtres entre voisins sont une honorable tradition nationale, régulièrement récompensée par des sièges, ô combien urbains, à l’académie française. Mais en voilà un dont l’auteur ne risque pas d’attraper le mal des coupoles. On ne lit pas Pierre Dubois dans le Figaro, on ne l’édite pas chez Grasset, on ne l’invite pas chez Ardisson. Voilà qui sauve l’honneur de Pierre Dubois, mais qui souligne une pitoyable vérité. Depuis, en gros, la mort d’Albert Camus, (Debord et Cousse sont morts eux aussi ) la bonne littérature francophone est devenue une affaire d’elfes (Pierre Dubois se présentait, justement, comme « elficologue »). Les elfes sont si invisibles, si ténus, si loin des puissances et des gloires qu’on doute à raison de leur existence.

Les bons écrivains de langue française de la fin du XXe siècle et du début
du XXIe sont si invisibles, si loin des puissances et des gloires et sont lus d’un public si mince (en grande partie anarchiste) qu’on doute à raison de leur existence. Avez-vous entendu parler, par exemple, de Jean-Luc Coudray ? Mentionne-t-on Julius Van Daal pour le prochain Interallié ? Guillon est-il dans la course au Médicis ? Les Editions de l’Insomniaque sèment-elles l’inquiétude chez Gallimard ? Moi, en tout cas, je n’avais pas entendu parler de Pierre Dubois. Ce que j’ai lu s’appelle Chroniques du Nord sauvage et a été publié, d’abord il y a trente ans dans le Clampin Libéré (sic), puis récemment par les vigoureuses éditions l’Echappée, qui font de la résistance à Montreuil.

Je l’avoue, mes préjugés quant au Nord (de la France) s’accordaient à l’opinion générale que là-haut, l’industrie a mangé jusqu’au paysage, et
qu’il y reste plus de terrils que de terriers. Mais Picardie et Flandres ont
eu autant de paysans qu’ailleurs, ils ont rêvé et raconté autant qu’ailleurs, et Pierre Dubois a écouté. Et regardé. Quoiqu’il ne soit pas le seul écrivain à avoir vu tuer le cochon, je gage que sa description de cette quasi-cannibalique étripaillerie n’a été égalée par personne. On sait que l’interminable zone plate qui s’étend de la plaine picarde aux polders, a engendré une quantité tout à fait disproportionnée de peintres : le siècle d’or hollandais aurait produit un million de tableaux !

La prose, la belle prose de Dubois, s’en souvient, elle attrape l’œil et le flatte. Il faut lire sa description des poissons cuisinés par une vieille dame pour comprendre qu’il a l’œil jusque sur la langue. Mais les amours de Dubois l’entraînent bien plus loin, vers des rappels constants des parfums et des goûts, et quels goûts, violents pâtés, épices nordiques giroflières et cannelleuses, vers des remontées récurrentes de mots patoisants aux syllabes glèbeuses, les hannequets, le bridon, le potjevleesh et les couques, « l’tour du cul du cô du cloki sans babilli », vers des herborisations verbales aussi mystérieuses que chatoyantes, de la frênette (ça se boit) au
gnaphale nain en passant par le polypode, vers des bouffées d’horreur,
bras de grand-mère sur la commode et pieds de laboureurs rôtis par les brigands, vers les métaphores et les poésies indigènes : « Il neige… des flocons légers et blancs. C’est le duvet du lit de Marie au blé. C’est le bonhomme-hiver qui plume ses oies, c’est le diable qui met sa chemise en lambeaux, c’est la fée Fleur-de-Neige qui secoue son manteau pour renouveler l’eau des fontaines, c’est le diable qui démêle les cheveux de sa femme. On dit : ce sont les fleurs de soumissions qui tombent, on dit que les mouches de patience volent, on dit que les mouches pissent blanc. »



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