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Nestor Potteqin
L’argent des cathédrales
Henry Kraus (Biblis)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 26 mai 2013

par C.P.
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Qui a payé pour les cathédrales ? À première vue, on s’en fout. Mais à bien y réfléchir, la question s’avère féconde.

De fait, le livre de Henry Kraus, l’Argent des cathédrales (Biblis), vaut la peine d’être lu. Non, n’objectez pas que la quasi-totalité des livres d’historiens sur le Moyen-âge donnent de violentes crises d’urticaire
aux plus tolérants des anarchistes, que leur ton d’admiration bêlante
et hypocrite sur la merveilleuse spiritualité-qui-sait-rester-si-proche-des-réalités de cette époque donne envie de la comparer à des
pets-qui-savent-rester-si-proches-du-cul, que leur éloge d’un temps violent et profondément injuste rapproche dangereusement les historiens des économistes dans le championnat du monde des tricheurs. Vous avez raison, mais à chaque règle s’agrippe une exception. Enfin, un livre honnête sur le Moyen-âge ! Car franchement, dans combien d’ouvrages avez-vous lus un expression telle que « activités prédatrices des Capétiens » ?

Comme Kraus détaille les financements, et donc les obstacles au financement, d’autres cathédrales que Notre-Dame de Paris, il explique que le bon roi Saint-Louis, à l’instar de l’intégralité de ses salopards de prédécesseurs et successeurs royaux, s’empressait, dès qu’une province était conquise, de la piller. Bien sûr, il ne restait plus grand-chose pour la cathédrale du coin. Ce qui explique la belle homogénéité stylistique de Notre-Dame de Paris. Elle n’a pas changé de style en cours de route parce qu’elle a été vite construite, elle a été vite construite parce que Paris s’est engraissé des dépouilles de toutes les provinces prises à la gorge par le gang à Capet.

Rafraîchissante lecture de l’histoire de France qui, au lieu d’être un long péan de roucoulements sur la dévotion de la dynastie à la nation, est plutôt la description du succès de la plus méchante et de la plus durable des bandes mafieuses qui se sont disputées l’hexagone depuis la chute de l’Empire romain (une bande encore plus efficace et encore plus cruelle).

Des épées dans des tripes

Mais là ne s’arrête pas le charme de ce livre, qui réussit l’étonnant exploit
de demeurer passionnant à chaque page alors qu’il s’appuie principalement sur des budgets et des testaments, pas vraiment les textes les plus rocambolesques qui soient. Il faut ici avouer qu’une des vaches sacrées
de l’anarchisme, et l’une de ses Écritures Saintes, j’ai nommé Petr Kropotkine et son « Entraide », en prennent, un peu, pour leur grade.
Car selon Kropotkine, l’un des plus beaux exemples d’activité commune
se voit dans la construction des cathédrales. Non, Petr.
C’est vrai qu’il y eut, parfois, des phases d’enthousiasme au cours
desquelles l’orfèvre, le boucher et le drapier, voire le chevalier et le chanoine, poussèrent des brouettes et montèrent des bacs de mortier
sur des échelles. Mais ça durait deux mois, sur des chantiers qui prenaient en moyenne entre deux et quatre siècles. Et on a beau dire, on ne s’improvise pas maçon, encore moins sculpteur ou créateur de vitraux.

Les cathédrales ont mis des siècles à être construites non pas à cause des difficultés techniques (la Sainte-Chapelle, petite certes, mais riche et complexe, n’a mis que six ans à s’élever), mais parce qu’elles étaient l’incarnation de… ahem, la lutte des classes. Pas le phénomène seulement décelable à un œil d’universitaire analysant des monceaux de statistiques. Non, des poings dans la gueule, des épées dans des tripes, des perdants jetés hurlants sur des bûchers. En général, les bourgeois de la ville cathédrale contre l’évêque. On a oublié à quel point un évêque était un homme importantissime, richissime. D’abord presque toujours noble, donc ayant bénéficié d’une éducation équestre et militaire : ce livre regorge d’évêques en selle, commandant leurs armées privées et partant massacrer les bourgeois de la ville même qu’ils gouvernent. Fort heureusement, on note que les bourgeois ne se laissaient généralement pas faire.

Pardon ? Les pauvres ? Quels pauvres ? Pas de pauvres ! Ça paie les impôts et les loyers et les dîmes et les métayages et les corvées et les aides et les redevances aux riches, les pauvres, ça ne prend pas part au débat politique. Revenons aux choses sérieuses, quoique pour une fois réjouissantes.
Ce livre goûteux nous montre la bourgeoisie et le clergé pour ce qu’ils étaient : une nuée de hyènes revanchardes mordant les jarrets de gros lions pas contents que la piétaille ne leur obéisse pas. Le Roman de Renard et le Livre de la Jungle, même combat.



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