DIVERGENCES 2
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Nestor Potkine
Automation de l’assassinat
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 26 mai 2013

par C.P.
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Grâces en soient rendues à la technique, aux techniciens, aux militaires, aux capitalistes et aux politiques, on pourra bientôt massacrer sans taches. La mort des autres sera une Suisse ; nette, propre, discrète. Hors de vue, mais accomplie. Car, comble du pouvoir, on tuera sans le vouloir. Par quel étonnant procédé ? Les drones, ou plutôt les drones automatisés. Pour l’instant, les drones ne tuent que si, la main sur une manette de jeu vidéo, un être humain dans un fauteuil déplace son poignet d’un centimètre. En dépit de l’apparente hygiène de ce transfert d’énergie cinétique, il demeure que chair et sang d’un côté tuent chair et sang de l’autre.


Les drones entendent-ils les pleurs des enfants agonisant sur le sol ?

Selon le New York Times, bientôt, dès que les logiciels militaires atteindront un niveau adéquat de précision dans la collecte et l’interprétation des données, on pourra lâcher sur le monde des drones
qui prendront seuls la décision de tuer. De même que le capitalisme,
après tout, se préoccupe moins de pressurer ses employés que
d’augmenter sans bornes ses profits, et se réjouit donc à la perspective d’usines sans ouvriers, le pouvoir, après tout, se préoccupe moins de percevoir la souffrance soumise d’autrui que d’imposer sa loi au loin, et se réjouit donc à la perspective d’armées sans soldats. Pas de salaires, pas de plaintes, pas de mutineries, pas de révélations. Pas de fatigue, pas de maladresse. Pas de pitié.

Comme d’habitude, aux moralistes inquiets, les Américains ont beau jeu de répondre : « Naïfs, vous voulez nous empêcher de créer l’arme de l’avenir, pendant que les Chinois, les Russes, la Corée du Nord, l’Iran s’en équipent à grande vitesse ! 70 pays, déjà, possèdent des drones, et il suffit d’un peu de software pour les changer en armes autonomes. Qui défendra la liberté ? » Après l’arrivée de la mort nucléaire de masse, nous ouvrirons les portes à la mort de précision, et le ciel deviendra le continent de la peur.

Les fruits du progrès

On ne saurait imaginer plus riche bouquet de fleurs vénéneuses que cette idée des drones autonomes, plus abondante fécondité d’horreurs. La plus simple réside dans le danger physique : comment un piéton combattrait-il un drone, qui frappe de si loin qu’on ne peut l’apercevoir ? Mais il faut gravir l’abject escalier : avec les drones automatisés, un ancien cauchemar de la science-fiction — les machines asservissant les hommes — devient réalité.

L’espèce humaine plie le genou devant ses indociles créations, elle penche le cou pour qu’il lui soit tranché. Certes, dans l’intervalle, et cet intervalle sera long, les drones demeureront le bras armé des élites et des chefs, mercenaires d’inébranlable fidélité, police politique qui ne trahira jamais. Avant la soumission aux machines, nous pâtirons de la soumission aux maîtres des machines, qui ne s’encombreront même plus, non de vieilles lunes comme la loi, depuis longtemps abandonnées, mais des récentes illusions, telles que l’apparence du respect des lois.

Ces élites s’abriteront derrière les chaînes de Simmel. Simmel, le grand sociologue allemand, a passé sa vie à étudier les conséquences de l’immense allongement des chaînes d’action humaine, des séries d’actions accomplies les unes après les autres, avec mille, dix mille, cent mille étapes : son disciple Zygmunt Baumann, par exemple, a montré que ce sont les chaînes d’action qui permettent à chacun de leur éléments de ne jamais se croire coupable. Alors, si le point final de la chaîne d’action n’est qu’une machine autonome ! Et si ces chaînes se terminent par cette technologie bon marché, à la fois économiquement et politiquement, avec quelle facilité pourra-t-on déclarer la guerre ! L’horrible histoire des mines anti-personnel l’a montré : moins les armes sont chères, plus elles sont utilisées.

Les pires bourreaux, parfois, font preuve de compassion : quelle ligne de code intégrera la compassion dans les algorithmes du meurtre ? Sans compter, bien sûr, que les machines de fabrication humaine tiennent de leur ascendance humaine erreurs de conception et de fabrication. Nous savons tous que rien n’est moins infaillible qu’un ordinateur. Que ne devons-nous craindre d’un ordinateur armé ?

Le software des machines à tuer sera rapide à changer : il suffira de changer les critères, à partir d’un simple PC, quelque part dans une base isolée dans les montagnes, loin de la mort et de la douleur. Comme il sera dès lors facile de décider de ne plus seulement frapper qu’un ennemi armé et clairement identifié ! Comme il sera facile de décider que l’on peut aussi frapper les complices, puis les compatriotes de l’ennemi, puis, chez soi, les opposants à la guerre, leurs familles, leurs voisins ! Des drones ravageant les banlieues, une vision absurde ? Combien de fois les élites françaises, pour ne prendre que notre pays, ont-elles massacré des Français, de Simon de Montfort à Philippe Pétain en passant par Adolphe Thiers ? Qu’auraient décidé Franco, Mao, Staline, Robert Mugabe, Bachar Al-Assad, s’ils avaient disposé de drones autonomes ?



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