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Thierry Lodé
La mathématique des odeurs ou quand l’argent des riches coûte moins que l’argent des pauvres
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 27 mai 2013

par C.P.
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Bien qu’il soit réputé pour n’avoir aucun arôme, l’argent diffère
cependant selon que l’on « est au parfum » ou qu’on ne dispose point
d’une fortune. Il est des personnes pour estimer que l’argent n’est
qu’une valeur, une quantité d’échange qui contribuerait à diffuser
les marchandises désirées. Mais ne croyez pas cela, la monnaie n’a rien
d’égal pour les pauvres, et c’est bien un exercice d’arithmétique
que nous pouvons approcher.

À considérer les subtilités d’un message récent, il semble en effet,
que l’argent n’ait pas la même odeur et que selon que vous êtes roi
ou misérable, il ne sonne pas de même. Fêlé résonne l’argent. Cette
affaire ne fit pas grand bruit et cependant il y a bien une loi pour
conférer à la monnaie une capacité à coûter moins chère pour les
riches. Bien sûr, il ne s’agit ici que d’un détail au sein d’un
monde totalisant, mais pour peu qu’on y prenne la mouche, il révèle
bien un petit quelque chose. Cela fait drôle. Car, mathématiquement, en
France, l’argent des riches coûte 9 % de moins que l’argent des
pauvres. En tout cas, lorsque vous décidez de le donner.

La plupart d’entre nous ont déjà glissé leurs billets pour adoucir la
mendicité scientifique, subvenir à une association ou encore ravitailler
quelques banques alimentaires. L’exclusion reste tellement infâme que
cet exercice constitue encore une nécessité. Il y a toutefois, outre la
légère compensation de se savoir généreux, un petit dédommagement
financier à demander. Vous vous souvenez sans doute de cette loi
caritative, dite « Coluche », qui permet de décompter de votre impôt
une part de votre donation à une œuvre reconnue. Cette fraction
s’élève à 66 % du don. Cela suppose déjà que le donateur paie des
impôts, car il n’est nullement prévu un remboursement de 66 % pour les
autres. Alors, les plus pauvres sont les donateurs les plus gratuits, si je
puis dire. Mais saviez-vous que les riches peuvent déduire davantage
encore. Car ce chiffre de 66 % n’est comptable de votre générosité
qu’à la condition de ne pas être très fortuné.

C’est ici qu’intervient la fondation contre le cancer ARC qui s’est
ouvert d’une publicité incroyable…mais vraie. Le texte en est « Je
réduis mon ISF de 75 %. Si vous voulez payer moins d’impôts sur la
fortune, faites un don ». Les personnes visées sont donc expressément
les détenteurs d’une fortune telle qu’ils sont assujettis à
l’impôt de solidarité, tous les possesseurs d’un patrimoine taxable
de plus de 1,3 millions d’euros à ce jour. C’est-à-dire que, bien que
leurs écus aient été placés dans des entreprises et autres
manufactures, dans des terres ou autres biens ruraux loués à long terme,
dans des œuvres d’art, des antiquités, des collections, des
bibliothèques, des bois et forêts ou des pensions de retraite, il leur
reste encore visiblement plus de 1,3 millions qui n’ont été mis nulle
part. Eh bien, Monsieur, ces gens-là ont le privilège de pouvoir déduire
non pas 66 %, mais 75 % des sommes versées à une œuvre.
C’est-à-dire qu’ils versent à l’état 9 % de moins que les pauvres. Cette anomalie arithmétique ne les dispense évidemment pas du don, mais 9 % quand on est riche, c’est toujours mieux à prendre. Quand un pauvre peut retrouver 66 écus sur 100, un riche en récupère 75 ! Oh, ce n’est pas bien
important, direz-vous. Encore qu’à analyser les modalités de ces
donations, bien d’autres surprises apparaîtraient sûrement.

La charité demeure le bon plaisir des riches et certaines fondations
engrangent bien plus que d’autres. Et la France constitue un accueillant
paradis fiscal pour nombre de fonds étrangers selon le journal Marianne
136. On peut ainsi constater que les bénéfices des investissements
qataris, par exemple, sont exemptés d’impôts à 70 % et il existe tant
de possibilités qu’on reste muet. Même des gagnepetits, comme les
journalistes entre autres, disposent de déductions salutaires.

Il y eut des traités entiers pour discuter de la richesse et je ne suis
guère compétent en économie. J’entends plutôt partout que l’argent
jacasse. L’économie n’est que la parole de la marchandise et ce
verbiage incessant nous assomme de son discours bruyant après avoir
confisqué la notre, de parole. La marchandise n’est pas là pour
satisfaire nos besoins, mais pour les exploiter. Ce système marchand ne
valorise que la cupidité, c’est cela qui est nommée l’économie,
c’est-à-dire l’économie de la vie des autres, entièrement vouée à
l’exploitation. Quant au salaire, il reste, pour les patrons, la partie
qu’ils doivent retirer à leur profit pour obliger les exploités au
travail. Dur pour eux. Autant faire remarquer aux syndicalistes, que, du
coup, le salaire ne peut jamais augmenter par rapport au coût des besoins,
il y aura toujours la même différence, plus ou moins. Ceci dit, ce
n’est pas une raison pour ne pas réclamer et encore moins pour se taire.
Donc, si ne regardons plus l’argent qui ne remplit que des trésors, que
reste-t-il ?

Des solutions socialistes à défaut d’être sociales. Par exemple, un
salaire kolkhozien, à chacun selon ses besoins ? Et dans quelle mesure
quelqu’un me fera-t-il ce calcul de ce que sont mes besoins ? Certains
ont même osé l’idée d’un salaire de subsistance, offert aux
chômeurs et autres très pauvres. Ou encore, on a imaginé un salaire sans
thésaurisation, mobile mais strictement lié à chacun, un système
distributif en quelque sorte. Mieux, on peut admettre de payer un peu ceux
qui ne font rien. C’est dire combien le capitalisme peut intégrer le
refus du travail dans son propre système, du moment que ceux-là n’aient
accès qu’à des marchandises de pauvres, alors en partie acquittées par
les impôts des autres pauvres. C’est quelque part concéder que la
rémunération est là davantage pour permettre la survie d’une réserve
de pauvres (à côté des riches) plutôt que la récompense du travail.

Et si l’argent était réduit à un seul système d’échange à la
manière des socio-sous et autre SEL, il continuerait encore d’entraîner
la valeur de ses obligations particulières et parfois bien égoïstes.
Ici, la liberté ne consisterait plus qu’à orienter ses écus vers
l’un OU l’autre des « besoins » et forcerait à se fermer aux autres.
Car rien n’y fait ! Il n’y a pas d’en dehors du système marchand et
chacun y sacrifie sa vie tant que le vieux monde n’est pas renversé.
L’exploitation n’est pas née du salaire, les esclaves l’ont durement
entendu. Non l’exploitation est née de l’idée de l’argent, et cela
s’appelle le profit. Et chaque sou constitue le terrain où germe cette
idée cupide. L’argent n’a que l’odeur des riches…

On pourrait également s’interroger sur la place de ces instituts de
bienfaisance et autres fondations si promptes à la bio-mendicité qui
nous expliquent tant et si fort que nous les malades, handicapés et
autre miséreux, justifient qu’ils aient tellement besoin de ces piécettes,
pour la recherche, pour l’amélioration des hôpitaux, presque pour nous
en quelque sorte. Est-ce à dire que les chercheurs publics ne
s’intéresseraient pas aux cancers s’ils n’étaient pourvus de ces
suppléments financiers ? À remarquer que l’argument mis à l’envers
n’est pas sans paradoxe. Les chercheurs auraient besoin de ces
sommes collectées pour s’intéresser aux maladies rares, au cancer, au
handicap ? C’est donc prétendre que l’argent des fondations remplit les poches des universitaires, sinon pourquoi ces chercheurs-là qui ne
s’intéressaient pas au sujet s’y intéresseraient-ils soudain ? Non ?
Je fais de la mauvaise foi, l’argent privé ne servirait qu’à payer le
coût des recherches…Et ce serait aux fondations d’orienter les fonds
vers ces sujets délaissés...Alors, c’est avouer que le politique ne le
fait pas. Décidemment, déjà que l’état semble ne servir qu’à
contraindre les exploités, à policer les mœurs et à collecter des
impôts, voilà maintenant que cela va se voir !

Mais qu’importe, puisque ma mauvaise foi est si évidente ! Ce qui
étonne tout de même, c’est cette inégalité de 9 % devant l’impôt
qui n’a pas beaucoup fait l’objet d’information. L’argent des
riches sent-il meilleur que l’argent des pauvres ? Sauf à considérer
une fois pour toute que l’argent n’a jamais rien permis d’autre que
l’exploitation, qu’il n’est que l’écot versé aux exploités pour
prolonger ce vieux monde, vous me direz sans doute que j’en exagère
l’intérêt. Mais à réfléchir par le petit bout de la lorgnette,
j’en viens encore à pouvoir opposer que la solution ne peut pas résider
ni dans la charité publique, ni dans la hausse des salaires, mais dans la
suppression du salariat.

À bas les inégalités, à bas la misère, à bas le salariat, à bas le
monde marchand.



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