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Jean-Luc Debry
La Fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur
Enzo Traverso (La Découverte)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 26 mai 2013

par C.P.
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S’il est des thèmes qui, voilés par l’affect, charrient du poncif et de l’ignorance à pleins tombereaux, et ce quel que soit le point de vue affirmé, c’est bien « la question juive ». C’est pourquoi, le livre d’Enzo Traverso me paraît être salutaire. Car dans cet ouvrage, l’auteur fait œuvre d’historien et porte un éclairage érudit sur la spécificité historique, sociale et politique de « la judaïcité » en occident. En particuliers grâce à sa parfaite connaissance de la littérature juive de langue allemande — cette lingua franca de la diaspora de la Mitteleuropa — de Kafka à Canetti en passant par Stephan Zweig, nous rappelant dans le sillage de Foucault à quel point l’histoire des idées et l’étude de la littérature ont parties liées.

Selon la formule de l’historien Allemand Dan Diner [1], postulat sur lequel s’appuie Enzo Traverso, la modernité juive couvre deux siècles, de 1750 à 1950. C’est à la faveur d’une émancipation sécularisatrice, certes fragile et toujours relative, impulsée par l’influence des Lumières qu’elle se développera dans le champ intellectuel, philosophique et politique (au sens noble du terme) mais aussi artistique et scientifique [2]. Elle se nourrira de la singularité de ceux qui sont à la fois inclus et exclus, dedans et dehors.

Cette complexité dialectique donnera naissance à des finesses d’analyses et de réflexions, portées par un universalisme [3] qui trouvera dans les idéaux révolutionnaires de la fin du XIXe siècle un terrain sur lequel prospérer. Le génocide nazi va interrompre violemment ce processus, puis la naissance de l’État d’Israël va reconfigurer le monde juif autour de la question nationale. Son axe n’est plus l’Europe (de langue germanique) mais Israël et son principal allié les États-Unis. La défaite des utopies révolutionnaires internationalistes — dont le dernier épisode fut la défaite sanglante de la Révolution espagnole — et l’effondrement de l’empire soviétique, refermeront le monde occidental sur la certitude — qui ne serait plus à démontrer et inconvenant de remettre en cause — qu’il est le salut de l’humanité, imposant ainsi une forme de domination marchande sans égale dans l’histoire de l’humanité. C’est ainsi que les intellectuels juifs, eux qui furent à la source d’une créativité et d’un esprit critique d’une exceptionnelle vigueur, cessèrent de penser « à contre-courant ». Une tradition dont Levinas et Jankélévitch, furent parmi les derniers représentants en Europe. Cette culture dont les traits spécifiques sont, selon l’auteur, « la textualité, l’urbanité, la mobilité et l’extraterritorialité », aura vu ses paradigmes inversés au lendemain de la Shoah.

À partir de 1930, l’exil massif des Judéo-allemands vers les États-Unis va transformer la culture du pays d’accueil. Elle va l’ouvrir à tout un pan des sciences humaines et greffer sur la pensée commune de l’intelligentsia universitaire ces disciplines nouvellement introduites. Une dimension anthropologique jusqu’alors marginalisée, pour ne pas dire inaudible dans un monde en quête d’efficacité industrielle (et la transposant dans tous les domaines de l’activité humaine). Mais, cette situation historique va aussi produire une mutation intellectuelle qui infléchira la pensée juive. La figure de l’intellectuel juif, figure de paria dont le destin tragique de Walter Benjamin serait l’incarnation, devient la caution démocratique d’une société qui entretient le mythe de « la liberté individuelle » comme fondement de son ordre social. Une rencontre se fait aussi sur le lien que la nation entretient avec la religion dans une société imperméable au concept de laïcité. Une occasion, sans doute, de faire rentrer par la fenêtre ce qu’on avait chassé par la porte. Ce changement de statut et cette adhésion ne seront pas sans effet sur les enfants des rescapés des massacres et persécutions perpétués par « la vieille et bien pensante Europe ».

L’universalisme se mue alors en occidentalisme. Bien sûr, cette mutation doit être évaluée à l’aune du temps historique, ce qui explique que les effets se feront sentir progressivement dans le courant des années 1960 et 1970 pour triompher dans le néo conservatisme des années 1980. Parallèlement, l’Etat d’Israël recentre l’existence d’une identité redéfinie par rapport au génocide. Le nouvel État prétend la représenter. Présentée et vécue comme l’aboutissement de l’émancipation par certains et par d’autres comme dénaturant sa vocation diasporique, la création d’un État a permis d’accéder à la plénitude des droits « du peuple juif », mais elle a aussi donné naissance à un nouveau peuple de paria : « le peuple Palestinien ».

Ce projet théologico-politique s’approprie l’idéologie nationaliste d’un environnement géographique et historique qui fut à la source d’un
crime d’Etat dont le caractère industriel, tant dans sa planification que
dans sa réalisation — servi avec un état d’esprit d’employé zélé — en
assura le succès. Ce projet, dans lequel la fin justifie les moyens, poussa sa « rationalité » jusqu’à son paroxysme. Or, le langage nationaliste, la définition de la citoyenneté rattachée à un mythe fondateur de nature divine, la ségrégation qu’ils justifient en retour et le racisme ordinaire que cela suppose, sont devenus les justifications d’une politique qui, en d’autres temps, furent dénoncés comme étant celles d’un monde clos sur lui-même et réservant la notion d’humanité à ses seules sujets, déniant à ses voisins de palier des droits qui sont réservés à eux seuls sur des bases ethniques.

Le judaïsme diasporique qui fut la conscience critique du monde occidental est devenu un État qui se présente comme un dispositif de domination qui mobilise tout ce que les moyens de la puissance technologique mise au service de l’idéologie de l’efficience.

L’enjeu, puisque cet ère comme tant d’autres finira bien par parvenir à son terme, n’est ni plus ni moins que « le sauvetage de l’humanisme par son renouvellement critique [4] ». Dans un contexte où le sentiment tragique d’une appartenance à un monde déshumanisé est vécu individuellement, la capacité à formuler des théories critiques de la domination est un des défis qui pour être relevé réclame une posture autoréflexive. Or, à ce jour, elle peine à se renouveler. Marx nous a expliqué que les conflits, qui apparaissent là où les contradictions donnent naissance à la conscience chez le dominé des logiques à l’œuvre dans l’appareil de domination, sont le moteur de l’histoire humaine. Laquelle est aussi l’histoire de la conscience qu’elle a d’elle-même. En perdant cette disposition, nous avons aussi perdu une partie de notre capacité à nous figurer notre histoire. Une figuration réflexive que la textualité du paria rendait possible.

Notes :

[1Né le 20 mai 1946 à Munich, spécialiste de l’histoire juive, Dan Diner enseigne à l’université hébraïque de Jérusalem ainsi qu’à l’université de Leipzig.

[2C’est sans doute dans le champ des sciences humaines, avec la fondation de la sociologie sous l’impulsion d’Émile Durkheim et de la psychanalyse sous l’autorité de Sigmund Freud, que l’originalité de leurs apports, véritables ruptures épistémologiques, furent fondatrices d’un regard sécularisé sur la société et les individus qui la composent.

[3Ce qui sans doute inspira la formule de Kafka, rapportée par Walter Benjamin, et répétée par Hannah Arendt dans l’opus cité : « Mon peuple, à supposer que j’en aie un. »

[4Edward Said, cité dans la conclusion de l’auteur.



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