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Jean-Luc Debry
La fabrique du Paris révolutionnaire
David Garrioch (la Découverte)
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 18 mai 2013

par C.P.
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David Garrioch, historien Australien, nous propose de découvrir le Paris du XVIIIe siècle [1]. De la fin calamiteuse du règne de Louis XIV (guerres, famines, rigueurs climatiques notamment celle du « grand hiver » 1709) à la Révolution, avec un luxe de détail, et en particulier les odeurs du temps, Paris, la Ville par excellence, devient au file des pages un dédale familier et charnel, avec ses quartiers, ses paroisses, ses corporations et son parlement. L’auteur nous guide pas à pas.

En un siècle, la ville se transforme au gré des mutations économiques et surtout politique. L’époque voit, sous l’influence du pouvoir royal, se substituer au droit coutumier une administration étatique — et bureaucratique — qui triomphera définitivement, en forme d’apothéose, avec le jacobinisme et les réformes de l’Empire. En moins d’un siècle, l’État aura monopolisé la violence et imposé un maillage policier greffé comme un corps étranger sur une société qui régulait ses conflits grâce au droit coutumier et à ses dispositifs locaux dans lesquels chacun pouvait se reconnaître et au sein desquels la culture orale agissait comme une mécanique souple et vivante. Toutefois, une solide tradition de l’émeute et du peuple en arme, était une réalité qu’il est bon de dépoussiérer en rappelant que chaque fois que le contrat sociale, dans les termes de la coutume, était rompu, il était légitime d’exprimer sa colère en prenant en main ses affaires, y compris en s’armant. Rappelons-nous que le Paris des émeutes n’est pas uniquement une fiction romanesque née sous la plume inspirée de Victor Hugo ou le fruit d’un désir insurrectionnel immortalisé par d’Auguste Blanqui dans Instruction pour une prise d’arme (1866). Les émeutes de 1725, 1750 et 1788 seront l’expression massive d’une population attachée à ses coutumes et aux libertés qu’elles autorisaient.

Mais ne nous y trompons pas, l’univers qui s’ouvre au lecteur est un univers complexe, travaillé par de multiples contradictions. Tout au long du siècle, des mutations urbaines et économiques ont transformé en profondeur les liens sociaux. Cette dialectique est intelligemment explicitée par l’auteur.

« Le Paris de la fin du XVIIIe siècle est sorti d’un monde structuré par la déférence et la hiérarchie pour entrer dans un monde régie par l’argent
et les apparences » (p. 311). Ainsi le fossé entre le nombre croissant
de « chefs d’entreprise » et le reste de la population sera à l’origine de tensions de plus en vives au sein d’une société en pleine mutation ; elles préfiguraient celles qui agiteront le XIXe siècle et ses conflits analysés sous l’angle de la lutte des classes lors de la Révolution industrielle. Le sens de l’honneur, la valeur de la parole donnée, la réputation que l’on a et que l’on entretient seront relégués au second plan par « la culture de la réussite individuelle ». En passe de devenir une valeur universelle, elle rendra accessibles les perspectives de mobilité sociale qui, bien que toutes relatives, deviendront pourtant bien réelles pour les plus hardis et ceux qui sauront mettre en avant leurs talents dans le cadre d’une vénalité devenue l’aune à laquelle se mesure la valeur « d’un homme ». Mais la perspective de mobilité sociale dans une société figée « par la volonté divine », ouvrait un champ des possibles qui allait bien au-delà de la simple réussite économique [2]. Quoi qu’il en soit, à la fin du siècle, la Révolution concrétisera de façon spectaculaire la transformation de la conception que l’on se faisait à la mort de Louis XIV d’un ordre sociale légitime. Les fondements de la hiérarchie des mérites en furent entièrement et durablement renouvelés.

L’on passe en effet de la communauté de petite taille (le quartier, la corporation,) à des notions abstraites et impersonnelles comme, par exemple, celle de la Nation. L’on passe de la monarchie personnalisée à un État omniprésent au sein duquel les droits individuels se sont substitués aux droits collectifs. Par ailleurs, aux obligations collectives vis à vis de la corporation et du voisinage, fondées sur une éthique communautaire faite de droits et de devoirs, s’est peu à peu substitué « une culture du client et du profit » au point de modifier la nature profonde du travail et des rapports sociaux. Lesquels étaient encore fortement marqués par une ritualisation des grands moments de la vie quotidienne. Ils se fondaient, explique l’historien, sur une ensemble d’obligations qui liaient les employeurs aux employés. Les relations de voisinage demeuraient, même entre personnes de rangs différents, un moyen de régulation — de gré à gré — des conflits d’usage ainsi que des conflits ordinaires. Ce qui permettait ainsi une forme d’égalitarisme — certes relatif — que renforcera le déclin de la noblesse en tant que classe protectrice soumise à ses devoirs de justice. Dés lors qu’on pouvait considérer qu’elle ne remplissait pas ses devoirs comme étaient en droit de l’attendre « les autres catégories sociale, riches et pauvres inclus », il devenait plus facile de remettre en cause son rôle dans la société et le caractère sacré de son statut s’en trouva altéré.

Or, la noblesse confinée dans quelques quartiers périphériques, de plus en plus absente de la citée, souvent recluse sur ses terres ou à Versailles, perdant ainsi de son prestige, deviendra, sur la fin du siècle, une simple pourvoyeuse d’emplois, un agent économique dont l’argent prélevé sur ses domaines provinciaux irriguait le commerce et l’artisanat pour le plus grand profit des riches bourgeois et des commerçants aisés de la capitale. C’est ainsi que dans une société administrée le caractère Sacré du pouvoir royal, et des liens de vassalité qui en constituaient la charpente maîtresse, perdit peu à peu de son aura et ses institutions furent jugées sur la base de notions assez nouvelles telle que l’égalité devant la justice et la loi.

L’auteur dans une analyse assez fine et bien documentée, insiste sur le rôle joué par le Jansénisme et sa répression par « l’Église Universelle » dans un processus de sécularisation et sa traduction dans un anticléricalisme virulent qui sera la marque de la Ville durant tout le processus révolutionnaire et deviendra en quelque sorte une signature propre au mouvement républicain dans son expression la plus radicale.

Le jansénisme qui connut un grand succès populaire dans le Paris durant les années 1730 et 1760, a répandu l’idée d’une « communauté de tous les vrais croyants, et pas seulement du pape et de son clergé ». Ainsi germa la conviction que « la souveraineté politique résidait dans le peuple et non dans le Roi ». En renouvelant le pacte entre Dieu et les paroissiens, en insistant sur « la conscience » et surtout en prônant une vie exemplaire fondée sur la charité et l’humilité, la pénitence et l’ascèse, autrement dit
en pressant les croyants de quelques conditions qu’ils fussent de mettre
en accord leur croyance avec leurs actes, le jansénisme formula une lecture des Saintes Ecritures qui, de fait, dénonçait l’état d’un culte soumis au pouvoir temporel lors même que ses manœuvres dilatoires des élites
étaient devenues au cours du siècle par trop intelligible pour le commun. Sans parler de l’hypocrisie ostentatoire de la noblesse et de la hiérarchie romaine.

Cette crise clivera durablement les mentalités. Pour une partie des croyants l’obéissance au clergé n’allait plus de soi. En rendant légitime la critique d’une institution désormais décrédibilisée, y compris sur des points de doctrine, et qui partant vit ses dogmes relativisés, le jansénisme permit à des attitudes contestatrices de se faire jours dans le cadre de la foi catholique. Des curés insultés en pleine rue, des fidèles qui choisissent leur paroisse délaissant celles où officiait un clergé trop ostensiblement à la botte du Pape, d’autres qui, ostensiblement ou plus discrètement déserteront les églises, seront monnaies courantes à Paris du milieu du siècle. Des délires mystiques légitimés par le jansénisme à la déshérence religieuse, c’est tout un spectre des comportements motivés par un désir de résistance — parfois exprimé de façon violente — qui devient estimable au détriment de la religion officielle (celle voulut par le Roi et le pape).

Dans une ville où la contestation sociale et politique était devenue plus facile, dans une ville marquée par la constitution d’une opinion publique — elle aussi initiée lors des débats qui furent provoqués par la répression du jansénisme — les affaires du royaume concernaient désormais tous les sujets (au moins à Paris) et chacun pouvait avoir une opinion sur la façon de conduire les affaires, fut-elle contraire aux décisions prises par les ministres du Roi. Ceux qui savaient l’éclairer — et l’influencer — gagnèrent en prestige. Les avocats, les intellectuels libéraux jouèrent un rôle important dans cette nouvelle façon de concevoir la politique, d’autant qu’un haut niveau d’alphabétisation pour l’époque, permettait à une large part des Parisiens d’avoir accès à une importante littérature — presse, pamphlets, romans, vulgarisations diverses. Les idées des Lumières essaimées bien au-delà du cercle restreint des lettrés.


Illustration de Sergio Aquindo

Comme le rappelle l’auteur, « l’opposition entre culture coutumière et culture métropolitaine, entre l’échelle locale et celle de la ville tout entière, les élites et les travailleurs » ne sont que des reconstructions a postériori qui visent à nommer des courants qui n’ont rien de définitif. Or, pour les Parisiens de la fin du XVIIe siècle « il y avait simplement la ville, son trafic, ses rythmes et ses rituels, sa camaraderie et sa solitude, et pour la plupart de ses habitants, la longue journée de travail, de combat pour joindre les deux bouts, les espoirs et les craintes pour l’avenir ». Mais pour tous, la Révolution donnera « aux attitudes anciennes une nouvelle dimension politique : la spéculation sur les biens de première nécessités n’était plus immorale, elle était désormais antipatriotique » affirme le chercheur pour qui le siècle ne semble pas avoir de secret. Et comme on le sait, ce changement de paradigme sera loin d’être anodin et fut bien plus qu’une simple rupture historique brisant la continuité des temps.

Notes :

[11715, mort de Louis XIV ; 1774 Louis XVI accède au trône.

[2Les conflits politiques entre la bourgeoisie et la noblesse sont une constante dans l’histoire de la constitution d’une civilisation urbaine.



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