DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
The Gatekeepers
Film documentaire de Dror Moreh
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 31 mai 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

« Notre pays vit totalement refermé sur lui même, dans la sécurité, la consommation, déconnecté d’une réalité définie avant tout par la colonisation et l’occupation », a déclaré Michel Warschawski lors d’un entretien donné au Monde en janvier dernier. Ce constat lapidaire résume le fond des propos de plusieurs des témoins du film de Dror Moreh, The Gatekeepers [1] en ajoutant toutefois le commentaire qui peut surprendre venant de la part d’anciens responsables des services secrets :
la lutte antiterroriste est inefficace. Comment alors mettre fin à une mentalité coloniale, constante chez les dirigeant-es depuis la création de l’État israélien en 1948, à savoir le déni des droits de la population palestinienne qui va jusqu’au déni même d’existence de cette population.

Six anciens directeurs des services de renseignements israéliens — le Shin Beth — témoignent de leurs activités et dressent un bilan de l’occupation militaire israélienne [2]. Diffusé sur Arte en mars et présenté au Festival du cinéma israélien en avril 2013, The Gatekeepers, film documentaire de Dror Moreh, montre la constance de la politique israélienne fondée sur le nationalisme, la sécurité et la paranoïa.

Si le documentaire a soulevé de nombreuses et violentes polémiques, relayées par une presse locale souvent hostile, il n’en demeure pas moins que les témoignages des ex-responsables du Shin Beth étayent les critiques
de la stratégie de l’État israélien. Critiques de militant-es, d’intellectuel-les et de cinéastes et même parfois cris d’alarme sur les dangers d’une telle politique, tant en Israël qu’à l’international.

Dans The Gatekeepers, qui fait une relecture de l’histoire du pays sur plusieurs décennies, le commentaire souligne que dès le début de son existence, les politiques, par exemple Golda Meir, n’ont voulu considérer la population palestinienne. De même que les dirigeants voient les choses en noir et blanc alors que les situations sont extrêmement complexes. Ainsi, depuis 1967, le problème de l’occupation n’a jamais été réglé.

Documentaire choc sur les services secrets et les décisions politiques depuis la guerre des six-jours, le film est un document saisissant sur la politique militaire israélienne. Les images d’archives offrent une vision impressionnante des faits, en compléments des témoignages et des commentaires off qui marquent des repères historiques, notamment concernant la guerre des six-jours de 1967. L’un des responsables décrit
le désarroi après la victoire : soudain, il n’y avait plus d’ennemis. « Je
dirais, si je ne craignais pas d’être cynique, heureusement le terrorisme s’est intensifié, comme cela nous avions du travail. »

Tout au long du film sont évoqués certains des événements et les décisions politiques et militaires prises pour lesquelles le Shin Beth a joué un rôle central, et qui soulève un point essentiel : la remise en cause de la morale. Une des parties du film s’intitule d’ailleurs « Oublie la morale » où est abordée entre autres questions cruciales, la torture, qui n’a pas fini d’être discutée, et le concept d’ordre illégal.

En 1982, le bus de la ligne 300 est détourné. Les protagonistes sont abattus, sauf deux survivants qui sont tués après leur capture, l’un en lui fracassant le crâne. « C’est du lynchage » accuse le Shin Beth en désignant le Mossad. L’antiterrorisme oublie certes la morale au nom de l’efficacité et les hommes politiques, comme Shamir, Begin ou Perez s’en lavent les mains. On exécute pour éviter les procès qui pourraient encourager le terrorisme. Pour ce qui est de la torture, le « Shin Beth est une machine bien huilée » et il s’agit alors de mettre le prisonnier « sous pression » et de lui donner l’impression qu’il n’a pas d’alternative sinon de parler.

1987. La première Intifada surprend par le caractère spontané du soulèvement populaire. La répression militaire est d’une très grande brutalité et le recours à la torture (« moyen de pression modéré » !) se généralise, justifié par la nécessité de prévenir les attentats. Pressions physiques, privation de sommeil, postures douloureuses, noir complet, perte de notion d’espace, mise en danger… La torture provoque des aveux par intimidation et parfois la mort.

Les accords d’Oslo soulèvent en 1993 un immense espoir. Mais Rabin qui déclare les respecter ne le fait pas. Les manifestations de l’extrême droite israélienne se multiplient tandis qu’un problème majeur entrave le processus de paix, la colonisation et les colonies illégales. Tous les gouvernements les ont toléré. Les colons savent qu’ils ont tous les droits et peuvent tout se permettre : attaque de civils musulmans à Hébron, après la prière, attentat contre le maire de Naplouse, Bassam Chaka, etc.… Parmi les colons responsables d’attentats, un groupe prévoit de placer des bombes dans des bus palestiniens et de faire sauter le Dôme du rocher sur l’esplanade des mosquées, à Jérusalem… Des responsable sont arrêtés, mais ensuite relâchés. Le Shin Beth prévient Rabin du danger, mais ce dernier n’en tient pas compte. Son assassinat par un extrémiste juif, Ygal Amir, « a tout changé ». Un Palestinien confie alors à l’un des responsables du Shin Beth : « Votre souffrance est notre victoire. »

S’ensuit les réflexions des intervenants par rapport à l’inefficacité des mesures mises en place : nous voulons la sécurité et nous avons le terrorisme. Ils veulent la paix et ils ont davantage de colonies. Il en
résulte que le peuple palestinien n’a plus rien à perdre. Les attentats suicides reprennent après la seconde Intifada, en septembre 2000 :
« Vos F 16 contre les bombes humaines. »

Yahia Ayach, l’homme le plus recherché, est tué par un téléphone à Gaza. Deux mois plus tard, Israël explose, Cheikh Yassine échappe à un attentat. Avec la recrudescence de bombes humaines, commencent les
« éliminations ciblées », le lancement de bombes sur des quartiers surpeuplés. Les dommages colatéraux, « ce n’est pas moral ». Le processus devient un travail à la chaîne : c’est « la banalité du mal ». Les témoins commentent : « nous bafouons la justice ». « On ne fait pas la paix avec des méthodes militaires », « il n’y a pas d’autre alternative que de parler ensemble ».

Le film documentaire de Dror Moreh, et les analyses pragmatiques des anciens dirigeants du Shin Beth, montrent l’importance du dialogue et
le cul de sac que représente l’occupation militaire qui « façonne les mentalités ». « Nous rendons la vie insupportable à des millions de personnes », « nous sommes devenus cruels avec un peuple que nous opprimons. Voilà où nous a mené la lutte antiterroriste. »
Il est donc étonnant que le choix du dialogue ne soit pas
envisagé par les politiques, car sinon à songer à l’éradication entière
de la population palestinienne — sa déportation n’y suffirait pas —, comment peut-on imaginer que tuer, opprimer, léser, enfermer ainsi
toute une population puisse enrayer la violence, l’esprit de vengeance et les attentats ?

Un débat a suivi la projection de The Gatekeepers au cours du 13ème Festival du cinéma israélien [3]. Les questions et les remarques, parfois controversés et houleuses du public, ont d’une certaine manière fait la démonstration de l’intérêt du film comme base de discussion.

- « Isoler les forces terroristes » : comment ? Sans concessions ? Sans justice internationale ? « La guerre contre le terrorisme ne mènera à rien. » (Ami Ayalon)
- Que fait-on après ce constat ? On retourne à l’occupation ? Quelles sont les questions qui se posent en Israël ? Les dirigeants ne veulent pas la paix.
Qu’est-ce qui va se passer dans le futur ?
- Il n’y a pas eux et nous.
- Quels sont les critères de l’autodéfense ? Comment définir menace certaine, immédiate ? Comment définir une réplique proportionnelle et avoir la certitude qu’il n’existe pas d’alternative ?
- C’est une guerre asymétrique : une armée contre des civils.-Deux questions essentielles : celle des colonies de peuplement et des réfugié-es.
- Il y a une volonté d’avoir la paix des deux côtés et le mur ne sert à rien.-Il y a une parabole, croire qu’un homme sage se trouve derrière une porte, au bout d’un couloir. Mais personne n’existe, aucun être providentiel ne se tient derrière la porte. Inutile d’attendre le règlement par un « juste », il faut donc y aller soi-même. Après la seconde Intifada, une génération de Palestiniens et d’Israéliens a été perdue. C’est triste, mais nous avons été proches de la paix.
- Le film enfonce une porte ouverte.
- L’ignorance et la pauvreté nourrissent les extrémismes. Il faut le pardon, la solidarité, la fraternité et ce poser la question : qu’est-ce qui justifie notre combat ?

En écoutant les réactions des participants et du public, dont une partie revenait sur l’origine des tensions dans la région, la religion, l’occupation et la colonisation auxquelles aucun dirigeant politique ne voulait mettre un terme, il venait évidemment
à l’esprit une solution : ni dieu ni maître !

Notes :

[1The Gatekeepers. Documentaire de Dror Moreh (Israël/France, 2012, 1h 30mn). Production : ARTE France, Les Films du Poisson, Dror Moreh Productions, Cinephil, Wildheart Productions, Macguff, NDR, IBA, RTBF.
Prix du meilleur documentaire de l’Association des critiques des films de Los Angeles.

[2Avraham Shalom (1981-1986) pour des négociations avec le Hamas et le Jihad islamique, Yaakov Peri (1988-1994), Carmi Gillon (1995-1996), Ami Ayalon (1996-2000) co-auteur avec Sari Nusseibeh d’une initiative de paix en 2003 et membre du parti travailliste, Avi Dichter (2000-2005) membre de Kadima, Yuval Diskin (2005-2011) pour qui la guerre des six-jours représente une fuite en avant vers un État sécuritaire, il s’est opposé à l’idée d’une intervention militaire contre l’Iran.

[3La projection a été suivie par une table ronde animée par Ruth Elkrief, journaliste, sur le thème : « La paix est-elle possible ? » Les participants :
Ami Ayalon, contre-amiral, ancien commandant de la flotte militaire et ancien directeur du Shin Beth (1996-2000). Il est l’un des témoins du film et le co-auteur, avec Sari Nusseibeh, d’une initiative de paix en 2003. Il est élu à la Knesset et membre du parti travailliste. William Goldnadel, avocat et président de l’association France-Israël. Ofer Bronchtein, président du forum international pour la paix.
The Gatekeepers a été nominé pour l’Oscar du Meilleur film documentaire 2013, de même que Cinq caméras brisées de Emad Burnat et Guy Davidi.

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4