DIVERGENCES 2
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Sébastien Banse
American Land
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 19 avril 2013

par C.P.
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« I docked at Ellis Island in a city of light and spires
I wandered to the valley of red- hot steel and fire
 »

I — Nébraska

1980. Sur la route glaciale du Nebraska, Bruce Springsteen conduit, loin des sentiers battus, le long des highways solitaires où circulent exclusivement une poignée de hobos et quelques perdants magnifiques. Il songe à son prochain album. Comment poursuivre son ode auto-critique à la terre des braves qui l’a vu naître et qu’il ne peut s’empêcher de trouver si belle à mesure qu’il la voit défiler par la vitre ?

Peut-être faudrait-il brandir le drapeau américain, très haut, et proclamer sa foi dans les idéaux des pères fondateurs tout en dénonçant avec sens et rigueur la logique impérialiste qui a conduit aux bourbiers de Saïgon ? Le tout accompagné par un orchestre qui mettrait sa puissance rageuse au service d’un slogan à l’ambivalence provocatrice... On appellerait ça Livin’ in the States ou bien Born in Northern America... ça, c’est une idée... Non, c’est stupide, ça ne marcherait jamais.

Les miles défilent. Bruce s’arrête dans une station-service isolée pour faire un peu d’essence et recueille le témoignage déchirant d’un routier désabusé. Bruce repart, toujours plus loin, avec ses doutes, avec ses questions. Que faire ? Un slam avec la Déclaration d’Indépendance ? Un album de reprises de Pete Seeger ? Non, décidément...

Pause repas dans un diner désaffecté. Bruce écoute la jeune serveuse lui livrer le testament de ses illusions entre deux tasses de café refroidi.

Route encore. Beauté immense des étendues enneigées. Déclin économique des zones rurales américaines. Bruce achète des cigarettes au drugstore d’un patelin moribond. Il achète le journal aussi. Reagan a été élu. Damned. Bruce froisse le journal et recommence à rouler, rageusement.

Le soir, au bar poussiéreux d’un motel borgne, Bruce recueille les histoires tristes d’une demi-douzaine de vétérans du Vietnam, trois quarterbacks au chômage, un Mexicain égaré et plusieurs militants locaux de Jimmy Carter.

Le lendemain, avec une authentique gueule de bois américaine, Bruce reprend la route, dans l’autre sens. Il sait désormais ce qu’il doit faire.

Il jouera seul, afin de conserver à chaque récit l’intimité d’une confidence. Un usage modéré de la réverbération permettra de restituer l’immensité solennelle des Grandes plaines. La sobriété de son jeu de guitare renverra à la fois à la désolation née d’un ordre social déraisonnable et à l’aridité hautaine des vallées du Missouri. De longues notes d’harmonica évoqueront la plainte des vents neigeux qui soufflent sur les premiers contreforts des Rocheuses... Bruce n’en peut plus. Il jette sa fidèle Ford Thunderbird sur le parking abandonné d’un centre commercial en travaux. Parcourant fébrilement ses carnets de route, il en extrait la tragédie américaine la plus tragique de toutes celles qu’il y a consignées, et l’enregistre, d’un trait, sur un quatre-pistes qui trainait dans le coffre, sous la roue de secours. Ca s’appellera Nebraska.

Bruce reprend la route et écume méthodiquement, à travers le pays : arrière-salles de tripots, réunions des Alcooliques Anonymes, permanences du Parti Démocrate... Bientôt il est en possession d’assez de matériau pour un album entier. Ca s’appellera Nebraska aussi. Bruce le soumet à sa maison de disque, qui pleurniche. Mais le Boss ne marchande pas. Le Boss donne l’Amérique à des cochons. Les costumes-cravates grommellent. Bruce a gagné.

II — Born in the USA

1984. Ce saligaud de Reagan est bien parti pour se faire élire une seconde fois. Enough is enough : Bruce décide de hausser le ton. Finies les longues complaintes désesépéres. Il s’agit de se faire entendre. Le E-Street band est convoqué. Ses membres sont officiellment priés de cogner comme si la vie de chacun d’entre eux en dépendait. On se met au travail. Bruce veille scrupuleusement à ne pas laisser retomber l’intensité des sessions. Lorsque le batteur faiblit un peu, Bruce lui rappelle qu’il cogne pour la survie des Etats-Unis d’Amérique, qui sont, comme on sait, la patrie des braves et la terre des hommes libres, menacée par un ancien acteur de série B. Les hommes de Bruce repartent de plus belle. Le disque va s’appeller Born in the USA. Le titre phare s’intitulera — l’heure n’est plus à l’ambiguïté — Born in the USA. Bruce y hurle le blues du vétéran du Vietnam à s’en faire éclater les poumons. C’est le clou de l’album. Critique virulente et cri de ralliement. Tout le monde est en sueur, Bruce est un peu essoufflé, mais le résultat est là, éloquent. Impossible de détourner l’oreille de cette « production rutilante » et de ces « refrains repris en choeur ». Cette fois-ci, ils sauront, halète Bruce, en s’essuyant virilement le front.

Le disque sort. Objectif atteint. « De Cover Me à Dancing In The Dark en passant par Glory Days, ce disque balaie tout sur son passage, véritable force de la nature, à la vitalité tout à la fois exténuante et revigorante ». C’est une proposition un peu paradoxale, mais c’est la FNAC qui le dit.

À force de tout balayer sur son passage, le tsunami de décibels parvient à franchir, à peine tamisé, l’enceinte de la Maison Blanche. Reagan tend l’oreille... Reagan aime bien ce qu’il entend : un type avec un accent du cru qui décline son état civil dans un beuglement rauque. Il doit bien y avoir quelque chose dans les couplets, mais tout cela est un peu difficile à discerner derrière la « batterie qui cogne fort » et les « synthés vrombissant de partout » (l’objectivité des descriptions d’albums de la FNAC est admirable...)

Reagan est reconnaisant envers ce jeune Américain de lui fournir une matière aussi noble pour nourrir le terreau de ses discours. Alors Reagan décide de lui rendre hommage. Pourquoi pas le 19 septembre 1984, à l’occasion d’un meeting de campagne dans le New Jersey ? Springsteen est du coin, ça lui fera plaisir d’être honoré devant sa famille et ses petits copains :

"Le futur de l’Amérique repose dans le message d’espoir contenu dans les chansons d’un homme que tant de jeunes Américains admirent : Bruce Springsteen, du New Jersey", commence le ’Gipper’, à la tribune...

"Et vous aider à réaliser ces rêves, c’est ce en quoi consiste tout mon travail", poursuit Reagan, tout en rêvant lui-même à l’argent dont il va priver la recherche contre le SIDA pour financer la contre-révolution au Nicaragua, ou quelque chose comme ça.

Bruce est furieux. Ses copains critiques de rock se mobilisent pour l’aider à dissiper le malentendu : ses chansons ne parlent pas d’un rêve étoilé, mais d’un affreux cauchemar en train de prendre forme. Reprenons un peu le contenu, voulez-vous...

"Born in the USA !", clament les jeunes Américains admiratifs.
Cette chanson, reprend Bruce, est un chant polysémique et ambigu...

- "Booorn in the USA-A  !!", gueulent dix millions de mecs à moitié sourds à travers le pays.

Ce n’est pas du tout ça, reprend Bruce. Greil Marcus et Dave Marsh ont explicité la provocante dualité de mon pamphlet dans un excellent article paru...

-"BOoOoRN IN THE USAAA-A-A !!! ". La batterie cogne de toutes ses forces, les synthés vrombissent de partout, l’accent bouseux du vieil acteur reconverti résonne à la radio : "« America’s future rests in a thousand dreams... New Jersey’s own Bruce Springsteen... »

Bordel ! s’emporte Bruce, qui voudrait qu’on l’écoute deux minutes.

Hélas ! au milieu de millions de crétins durs de la feuille et de républicains fanatiques, Bruce, soudain, est sans voix…

Dix ans plus tard, Bob Dole lui fera le même coup à nouveau, en faisant du titre sa chanson de campagne. Bob Dole n’étant pas Reagan, il ne sera pas élu. Mais on ne peut pas dire que ç’aura été grâce à Springsteen.

III — The River

En ce sens Born in the USA a raté sa cible, et cruellement. On lui préférera les deux albums qui ont mené à Nebraska : Darkness on the edge of town et, surtout, The River, dont le titre éponyme s’intitule, si ma mémoire est bonne, The River. C’est l’histoire d’un type qui pourrait être Springsteen (mais Springsteen, de toute façon, incarne tous les types de ses chansons) et qui a vu le jour en un lieu où l’on se prépare tôt à suivre les pas de son père. Le type est assez amoureux de sa copine de lycée et l’emmène au bord de la rivière pour la draguer. Ça marche et ils sont fiancés (qui a déjà dit non à Bruce ?). Malheureusement les ravages d’un ordre social déraisonnable ont ravagé leur paisible vallée, et il n’est pas en mesure d’offrir à la belle « les sourires des jours de mariage, les fleurs, le cortège en robe blanche qui mène jusqu’à l’autel ». Rien. Pour son propre anniversaire, on lui paie sa cotisation syndicale et un veston pour l’église. Sa fiancée — qui est devenue entretemps, dans la temporalité extrêmement brève d’une chanson pop, sa femme — l’aime quand même, mais elle doute et lui aussi. Devant la trahison de leurs promesses, « il fait comme s’il avait oublié, et elle fait comme si elle s’en moquait », mais aucun ne peut s’empêcher de se demander si « un rêve n’est pas un mensonge quand il échoue à se réaliser, ou une chose pire encore. »

Quand le spectacle de leur vie le désole trop, il retourne en mémoire au creux de la vallée, et dans la rivière il plonge à nouveau avec elle, au fond, où l’eau étouffe le bruit d’illusions sèches qui s’élève sur leurs pas. Maintenant que la rivière est tarie, que toutes les choses qui semblaient si importantes se sont évanouies, ce moment de sa jeunesse se fait reconnaître à ses cicatrices, et ce souvenir, qui n’a cessé de le hanter, est aussi sa consolation.

IV — Pete Seeger

L’album de reprises de Pete Seeger, intitulé, de manière assez fantaisiste, Seeger Sessions, est une autre réussite, ultérieure. L’orchestration est riche, et les musiciens excellents. Springsteen s’y livre tout entier, comme il le fait toujours, et sa voix fait merveille dans des registres différents. Le disque a été publié en 2006, du vivant de Pete Seeger. Ce dernier, né en 1919, a cotoyé dès les années 1940 Josh White, Woody Guthrie, Leadbelly, — autant de figures éminentes dans l’histoire féconde de la musique américaine, — et s’est constitué, à leur contact mais pas seulement, un répertoire long et vieux comme le Mississippi : ballade, spiritual, protest song, work song, musique des esclaves africains et des immigrés européens... Tout y est à sa place sur l’album qui le célèbre, et, à travers lui, célèbre la musique américaine enfin réunie après avoir été séparée d’une partie d’elle-même si longtemps. C’est une balade dans le musée du folklore américain, et Springsteen y est comme chez lui.

Ce qui nous amène à conclure que, si Sprinsteen est politiquement un progressiste, musicalement c’est un conservateur.

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