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Jean-Pierre Garnier
« Descendre dans la rue » : terrain de lutte ou terrain de jeu ?
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 24 avril 2013

par C.P.
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Dans des articles et des conférences récents où il abordait la question du rapport entre l’urbanisation capitaliste et la lutte des classes, le géographe
« radical » David Harvey s’est expliqué sur un point qu’il avait laissé
jusque-là de côté : celui de l’espace urbain, non plus comme objet de lutte, mais comme terrain de lutte [1]. Un terrain privilégié pour les protestations et les revendications populaires. Selon Harvey, en effet, l’investissement de l’espace public « permet de voir ce qu’on a en commun au-delà des différences », la ville devient le « centre du mécontentement », le « foyer de la résistance anticapitaliste », une « aire possible où peut étre mené un combat sérieux ».

Et David Harvey d’en déduire les « extraordinatres possibilités offertes par un pouvoir politique des rues ». Car, dépourvus du « pouvoir de l’argent », l’unique pouvoir dont disposeraient les opposants à l’ordre établi serait
« le pouvoir des gens dans la rue », « le seul qui peut être utilisé »,
ce qui implique que l’« on pense aux moyens de l’utiliser de manière créative pour attirer l’attention sur les innombrables inégalités et l’iniquité du système » [2].

Cependant, reconnaît Harvey, un tel pouvoir est vulnérable comme l’ont prouvé, tout au long de l’histoire, l’écrasement de la plupart des insurrections populaires. S’agissant des mouvements les plus récents, bien qu’ils aient été le fait de d’étudiants, de diplômés sans emploi et d’enseignants, comme ce fut le cas au Chili (Santiago), au Canada (Montréal), aux États-unis (New York, Oakland), soit de gens appartenant à la petite bourgeoisie intellectuelle, classe qui n’a pas pour vocation de renverser de l’ordre établi mais de contribuer à son maintien, le caractère pacifique et même souvent « festif » de leurs manifestations ne les a pas mis à l’abri d’une répression policière « musclée ». Et surtout, ce qu’oublie David Harvey, celles-ci n’ont jamais débordé « la rue ». Or, si avenues, boulevards et places sont effectivement propices à l’expression publique du mécontetement ou de revendications, elles ne constituent pas un lieu où s’exerce le pouvoir que l’on conteste, comme le serait un siège social, un bâtiment ministériel, un centre de communication radio-télévisuel, ou, d’une manière plus générale, un immeuble de bureaux, une usine, un grand magasin, une gare, soit tout lieu dont l’occupation, non par des manifestants venus d’ailleurs, mais d’abord par ceux qui y travaillent, aurait une autre signification et d’autres répercutions.

Galvanisé lui-aussi par le spectacle de ces manifestations récentes dans l’espace pubic de jeunes diplômés de l’université guettés par la prolétarisation et censés exposer, à les entendre, les doléances de
« 99 % du peuple » — comme si les profiteurs du système capitaliste ne constituaient que 1 % de la population ! —, l’anthropologue Mike Davis, guère plus lucide que David Harvey, y décèle déjà les prémices d’un soulèvement populaire généralisé contre un capitalisme aux abois.
« Le génie d’Occuper Wall street, opine-t-il, est d’avoir libéré un morceau
de terrain là où le foncier est le plus cher du monde, et d’avoir fait d’un espace privatisé une agora et un catalyseur de la contestation. [3] »

Ce qui n’a pourtant pas empêché, dans les buidings de bureaux situés
de part et d’autre dudit « morceau de terrain libéré », les écrans d’ordinateurs de rester allumés pour faire défiler les cotations en bourse, et les traders de continuer à s’affairer dans les salles de marché, même si certains d’entre eux profitaient de la pause casse-croûte de la mi-journée pour descendre dans la rue voir de plus près ce qui s’y passait et même, pour les plus curieux ou les plus audacieux, tailler le bout de gras avec les contestataires. Mais, peu importe pour Mike Davis. « Les banquiers devraient se montrer plus humbles, clame t-il, et peut-être même commencer à trembler. » Et de lancer un appel enflammé : « continuez à reprendre la main sur l’espace public et à le rendre au peuple : réappropriez-vous les Communs. [4] » Une rappropriation qui ne risque guère toutefois d’ébranler le monde capitaliste : notion en vogue depuis quelque temps dans certains cercles du radicalisme de campus, lesdits « Communs » ont remplacé le communisme, comme référence centrale et horizon de l’émancipation [5].

On pourrait aussi tirer le bilan, plus que maigre, du mouvement des
« Indignés » espagnols qui, par centaines de milliers, avaient réussi à investir pendant deux semaines au printemps 2011 les places des principales villes d’Espagne, plus d’une quarantaine, pour vouer aux gémonies la toute puissance des « banquiers » et la complicité dont ils bénéficiaient auprès des politiciens de droite comme de gauche au travers des politiques d’« austérité ». Pourtant, au milieu de l’année suvante,
alors que le Parti Populaire, revenu au pouvoir, parachevait l’œuvre
d’« assainissement économique » entamée par le Parti Socialiste Espagnol, plus de 220 000 d’entre eux avaient déjà quitté l’Espagne pour d’autres pays, l’Argentine en tête, susceptibles de leur offrir les emplois qu’ils réclamaient en vain chez eux.

On est loin du slogan gauchiste braillé par les soixante-huitards français :
« Une seule solution, la révolution ! ». Ce serait plutôt, murmuré à voix basse : « Une seule solution, l’émigration ! ».

Qu’ils aient participé à ces mouvements ou se soient contentés de les commenter avec enthousiasme, tous ces universitaires « radicalisés » semblent oublier que la question du pouvoir, dans les mouvements sociaux qu’ils célèbrent, n’a jamais été réellement posée. Certes, l’espace public urbain peut devenir le site privilégié pour mobiliser les gens, pour organiser l’expression politique de la protestation, se livrer à des « expérimentations démocratiques horizontales ». Mais avec quels gens et quelle perspective ? Avec qui descendre dans la rue et pour quoi faire ? Autrement dit, pour quelle hégémonie et avec quelle stratégie ? Ces deux interrogations sont absentes des propos comme des préoccupations des contestataires
diplômés du « système néo-libéral », y compris de ceux qui se targuent
de « radicalité » anticapitaliste.

Et, ceci étant lié à celà, aucun compte n’est tenu dans ces discours, de l’existence entre les deux classes fondamentales du capitalisme, les bourgeois et les prolétaires, de la petite bougeoisie intellectuelle. Or, paradoxalement, c’est pourtant des rangs de cette classe que proviennent la plupart des manifestants les plus décidés et des militants les plus actifs qui occupent les places, les rues ou les parcs, alors que c’est elle qui, en temps « normal », a pour fonction structurelle d’œuvrer, en tant que classe médiatrice préoposée par la division sociale du travail aux tâches de conception, d’organisation, de contrôle ou d’inculcation idéologque, à la reproduction des rapports de production capitalistes, dans la ville comme ailleurs. Mais le paradoxe n’est qu’apparent.

Pointer le fait que ce sont de jeunes gens issus des classes moyennes cultivées, comme on dit, qui descendent dans la rue a le don d’irriter maints « observateurs », qui, pour appartenir eux-mêmes à la petite bourgeoisie intellectuelle, ne souffrent pas que l’on en tire quelques conclusions pour signaler et expliquer la portée pratique somme toute limitée de ces mouvements de rue, ni même que l’on fasse allusion à l’identité sociale de ceux qui les animent. Sans doute, comme le fait remarquer un chantre hexagonal d’un altercapitalisme « translocal » qui s’indigne que l’on puisse ne pas prendre cette « indignation moyenne » [6] au sérieux, les vies de ces manifestants sont-elles « brisées » — encore que pour beaucoup elles ne soient pour le moment que menacées de l’être —
« par le poids de la dette, ses causes [sic] (le chômage, la précarité, la maladie) et ses conséquences (expulsions, renoncement à se soigner, incapacité à subvenir à ses besoins fondamentaux) » [7], n° 10, mars-avril 2013.]].

Ce qui, étant donné que les classes populaires sont également et même plus gravement affectées par ces maux, imprimerait aux revendications néo-petites bourgeosises le sceau de l’universalité. Mais, à y regarder de près,
l’« indignation » qui les inspire est doublement mais logiquement sélective : c’est non seulement une minorité privilégiée en termes de capital intellectuel (à la fois scolaire, culturel et relationnel), qui descend dans la rue, mais c’est aussi et surtout, consciemment ou non, afin de préserver les privilèges que devraient lui valoir sa place et sa fonction au sein de la société capitaliste, et non pour remettre fondamentalement celle-ci en question.
« Antilibéraux », ils le sont sûrement ; anticapitalistes, c’est une autre affaire.

Notes :

[1David Harvey, Rebel Cities : From the Right to the City to the Urban Revolution, Verso 2011.

[2Ibid.

[3Mike Davis, Soyez réalistes, demandez l’impossible, Les Prairies ordinaires, 2012.

[4Ibid.

[5Concept consensuel par excellence mis sur orbite par le stratège politique et « communiquant » David Boillier, chantre très apprécié, dans les sommets internationaux, de la mise en place, pour faire face à la
« vulnérabilité de notre Terre-mère », d’un « système de gouvernance mondiale qui pourrait changer notre horizon social et politique ».
« Le commun » ou « les communs » — raccourci de « Bien
commun » — a été récupéré et recyclé en concept « révolutionnaire » passe-partout, notamment par le courant négriste qui, passé du post-marxisme à l’anti-communisme, a substitué « l’Empire » à l’impérialisme comme ennemi à abattre, et « la multitude » au prolétariat comme acteur primordial pour le combattre.

[6Alain Accardo, « Indignation moyenne », blog.agone.org/post/2011/11/11/Indignation-moyenne.

[7Nicolas Haeringer,
« Occupy Wallstreet : fin ou commencement d’un mouvement ? », [[RdL

P.S. :

Article 11, n° 12, mai-juin
dans la rubrique : Le capital dans tous ses espaces.



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