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Jean-Pierre Garnier
La « gentrification » comme objet d’une recherche-action qui ne dit pas son nom
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 24 avril 2013

par C.P.
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Un spectre hante les départements et les laboratoires de recherche
urbaine : la « gentrification ». Un spectre non pas effrayant, toutefois, ni même inquiétant, mais finalement assez accommodant, du moins pour les spécialistes diplômés qui se sont fait une spécialité de l’accommoder à la sauce universitaire. Car il en va tout autrement pour des habitants pour qui il est synonyme d’expulsion, d’exil, de relégation et souvent de marginalisation. On ne rappellera que pour mémoire ce que ce terme désigne puisque, à force de le voir ou l’entendre seriné bien au-delà des cercles savants, il est en passe de passer dans le langage courant, encore que, fait significatif sur lequel il faudrait revenir, il n’ait pas fait jusqu’ici
son entrée dans la langue populaire [1].

Tenons-nous en à la définition basique. Par « gentrification », on entend ou plutôt il est entendu une forme particulière d’embourgeoisement de l’espace urbain touchant de vieux quartiers populaires situés dans la partie centrale des grandes agglomérations, sous l’effet de l’arrivée, non pas de bourgeois, c’est-à-dire de membres de la classe possédante et dirigeante, mais d’éléments appartenant à une fraction des classes moyennes bien pourvue en capitaux scolaires et culturels que nous avons choisi de dénommer
« petite bourgeoisie intellectuelle ». Sur le plan matériel, leur venue se traduit par la réhabilitation d’un habitat vétuste et dégradé et la reconversion éventuelle en lieux culturels de legs du passé industriel. Sur le plan symbolique, il en résulte une amélioration voire une transfiguration positive de l’image du quartier concerné. Sur le plan économique, cette revalorisation va de pair avec un boom des plus-values foncières et immobilières. Et sur le plan sociologique — on n’ose plus dire « social » tant cet épithète est dévalué parmi les bénéficiaires de cette « mutation urbaine —, les habitants appartenant aux régions inférieures de l’espace social doivent laisser la place à de nouveaux occupants plus aisés.

« Ce que l’on appelle désormais la “gentrification” », affirme une chercheuse qui, comme ses confrères ou consœurs, se garde bien de remettre en cause cette appellation pour le moins incontrôlée — mais elle l’est, en fait, par ceux ou celles-là mêmes qui l’ont importée et n’en tolèrent aucune autre —, « constitue un véritable sous-champ disciplinaire en sociologie et en géographie ». Cependant, le silence est de mise sur la ou les raisons de l’importance prise par ce sous-champ et surtout de l’intérêt qu’il suscite.

Or, si l’utilité d’un tel champ reste à prouver pour les habitants qui font les frais du processus ainsi désigné, maintenus dans l’ignorance des enjeux sociaux et politiques qu’il recèle et qui l’expliquent, il n’en va pas de même pour ses bénéficiaires. Outre les chercheurs pour qui il constitue un véritable « créneau » pour ne pas dire un fonds de commerce sur le marché des idées, on peut inclure certains élus locaux, des requins de l’immobilier et
les « gentrifieurs » eux-mêmes.

Nombre d’entre eux, en effet, ont eu vent les études scientifiques portant sur la « gentrification », et en ont pris connaissance, directement ou sous une forme vulgarisée. Et cela d’autant plus facilement que les auteurs de ces études appartiennent au milieu concerné, celui des professions dites intellectuelles. Au « bobo » en quête d’une résidence conforme à ses revenus et ses attentes en matière de style de vie et d’ambiances urbaines, rien de tel qu’un article ou un reportage inspiré par ces études pour choisir le quartier populaire idoine où il établira ses nouveaux quartiers. Il en ira de même pour les marchands de biens et les agents immobiliers à la recherche d’espaces urbains en voie de « boboisation » pour y faire du blé.

L’un d’eux, basé près de la Butte-aux-Cailles à Paris, confiait : « Ces chercheurs qui prennent pour thème la gentrification et qui s’en prennent souvent à elle nous évitent des études de marché ! ». Du côté des édiles soucieux de faire « bouger » leur ville en y ancrant la soi-disant « classe créative », ces études auxquelles ils auront accès quand ils ne les auront pas financées eux-mêmes, les éclaireront pour l’élaboration de projets de
« requalification urbaine » et des stratégies pour les mener à bien. Car ce qui était au départ un processus spontané résultant d’initiatives individuelles non coordonnées est devenu une politique concertée menée à l’initiative des pouvoirs publics pour rehausser la réputation d’un quartier ou d’une ville afin d’y attirer des citadins d’un rang supérieur à celui des anciens habitants.

Pour résumer, l’inflation d’analyses savantes, mêmes critiques, portant sur la « gentrification » concoure à l’accentuation de ce phénomène car celui-ci requiert et suscite sans cesse de nouvelles études pour l’orienter, le maîtriser et en tirer profit, et non pour le freiner et encore moins pour l’enrayer. Ce qui supposerait, en effet, un réel changement de cap politique aux niveaux national et local, incompatible avec la poursuite de l’urbanisation du capital.

Considérées sous cet angle, les études consacrées à la « gentrification » peuvent apparaître comme l’application d’une variante non reconnue comme telle — indépendance postulée de la recherche oblige ! — de la recherche-action. Celle-ci-ci, selon la définition canonique, vise un double objectif : transformer la réalité sociale et produire des connaissances concernant ces transformations. Une définition qui appelle néanmoins un correctif et une précision : la production de connaissances passe avant l’action transformatrice dans la mesure où elle en constitue un préalable, mais aussi après, en termes de préséance, dans la mesure elle est au service de cette dernière.

Officiellement, la recherce-action (R-A) est née de la rencontre entre une volonté de changement social et une intention de recherche. Un dualité
de buts dont la réalisation peut emprunter deux voies : la R-A « interne » où faire avancer un projet de transformation sociale et faire advancer les connaissance relèvent d’un même groupe au sein d’une même institution ; la R-A « associée » où l’intention de recherche est portée par une catégorie professsionnelle spécifique, les chercheurs, et la volonté de changement par des « usagers » — on pourrait dire aussi bien les utilisateurs — d’un type unique ou de plusieurs sortes.

Dans le domaine de l’aménagement et de l’urbanisme, et plus généralement des politiques urbaines, on a affaire à une « recherche associée », plus ou moins tacite selon les cas. On a coutume de distinguer, comme le veut la division capitaliste du travail, entre les chercheurs et les « décideurs ». Mais, en matière de « gentrification », on a vu qu’il convenait de ranger dans cette dernière catégorie non seulement les élus locaux, technocrates, urbanistes, financiers, entrepreneurs, constructeurs, promoteurs et autres spéculateurs, mais aussi les acteurs au premier chef que sont les envahisseurs néo-petits bourgeois. En dépit des contradictions et des divergences qui peuvent les opposer, eu égard à leurs statuts, intérêts, objectifs, visions du monde et désirs respectifs, tous sont partie prenante et agissante d’une « requalification urbaine » prioritairement destinée,
par-delà les professions de foi sur la « mixité sociale, à des « gens de
qualité », comme on le disait naguère. À ce titre, tous sont des « usagers », potentiels ou réels, habituels ou occasionnels, systématiques ou superficiels, des travaux réalisés sur ce thème par les spécialistes chevronnés ès gentrification. De ce fait, ces derniers, qu’ils l’admettent ou non,
contribuent ainsi à « dynamiser le changement urbain », pour reprendre une expression consacrée de la novlangue des aménageurs et des
cellules de com’ municipales, dans la continuité capitaliste.

Comme de coutume, les chercheurs, fussent-ils les plus « radicaux » se gardent bien, à de très rares exceptions près, de mettre des bâtons dans les roues des « décideurs », ne serait-ce qu’en mettant leurs connaissances au service des habitants que l’arrivée de nouveaux venus plus dotés en ressources de toutes sortes voue à l’exil dans des zones périphériques.
La loi non écrite qui prévaut, en effet, dans les départements et les laboratoires de sociologie ou de géographie urbaine est que les discussions savantes autour de la « gentrification » ne débouchent jamais, pour les spécialistes et les experts qui y prennent part, sur un engagement pratique quelconque contre un processus et une politique qui reviennent à dépeupler les quartiers populaires au sens sociologique et non démographique terme, c’est-à-dire à en déloger le peuple.

On ne saurait confondre, en effet, comme se plaisent à le souligner les mandarin-es de la recherche urbaine, débat scientifique et combat politique.
Le rôle des chercheurs est, comme la plupart feignent de l’ignorer, d’interpréter le monde urbain et de n’aider à sa transformation, consciemment ou non, que dans le sens souhaité par les élites qui le gouvernent. Aux résidents populaires guettés par l’éviction de se débrouiller, et aux militants, quand il en existe, de faire le reste.

Notes :

[1Sur cette appellation étrange
venue de l’étranger postulée scientifique, opposée à la notion
« médiatique » de « bobo » honnie par les chercheurs, on pourra se reporter à l’article « Une notion importée… et importune », publié sur blog.agone.org/.../Gentrification-une-notion-importee-et-importune...

P.S. :

Photos C. Passevant



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