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Toot Sweet
Le mouvement des "Tiny Houses" — les micromaisons
Décembre 2012
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 23 avril 2013

par ronald
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Cabane de Toot Sweet

De sages collines dessinent une épure majestueuse. Leur coiffe de châtaigniers, au port naguère altier, parsème le tableau d’éclaboussures flamboyantes. Comme s’il fallait disparaître avec panache. Les côteaux s’étirent avec nonchalance, et s’abîment doucement dans le flot docile de l’ORB. Là se dressent, dans un écrin d’isolement, blottie quelque part entre deux chênes sempervirens, une cabane en bois que j’ai conçue et bâtie solitairement.

Par la fenêtre entrouverte me parviennent des senteurs organiques de sous-bois : champignons, genêts, fougères mêlées. Automne. Silence.
J’aime ces langueurs matinales propices à l’introspection ; à la vita contemplativa louée par F. Nietzsche, à distance de ceux qu’il désigne comme les « trop nombreux ».

Elles me fournissent l’occasion de retracer le parcours ayant abouti à l’édification de cette cabane, où je me trouve, et de mettre au clair les motivations pour l’accomplissement d’un tel projet.

C’était en 2007/2008. Je naviguais depuis quelques jours sur le web tentant de maintenir le cap suivant : « Les habitats vernaculaires des peuplades nomades ». Cherchant à établir la possibilité, malgré leur éloignement géographique, d’une communauté conceptuelle et technique dans l’organisation par ces peuples de leurs habitats, je découvris ça :

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La "Tiny House" de Jay Shafer

Ma route venait de croiser celle du Tiny Houses’ Movement. À cette époque celui-ci n’en était qu’à ses balbutiements. Et Jay Schafer, le réalisateur de l’unité d’habitation ci-dessus peut à juste titre être considéré comme un des initiateurs de ce mouvement qui s’est propagé aux USA à une vitesse exponentielle, et qui a même essaimer aux quatre coins du globe. Les magazines-papier et télévisuels se sont bien entendu emparés du phénomène. Petit à petit, un « marché » s’est créé. Et des entreprises de construction de Tiny Houses s’y sont installées. Schéma classique. Nous savons la prestance et l’habileté du Spectacle à la récupération, pour transformer toute valeur d’usage en valeur d’échange.

Néanmoins, s’il s’agissait uniquement de satisfaire je ne sais quel folklore désuet, de rêve de roulottes gitanes, de week-ends insolites dans des cabanes perchées, jamais le Tiny Houses’ Movement,n’aurait profité d’un essor aussi considérable de façon aussi pérenne. Celui-ci prospère en effet sur un enracinement culturel et philosophique, une exigence économique, un impératif écologique, un souci esthétique.

Car ceux qui choisissent d’habiter, de façon plus ou moins continue et/ou définitive, dans des Tiny Houses prétendent pour beaucoup à un choix effectué en fonction de motivations bien plus profondes et inspirées. Comme le dit un membre d’un groupe dédié sur Facebook : « Il s’agit de bien plus qu’une question de dimension. C’est une approche différente. Une façon de repenser l’habitat, le ré-imaginer, le ré-inventer. »

Par delà la beauté formelle d’une maison telle que celle construite par Jay Schafer, à laquelle seront immédiatement sensibles ceux qui ont l’habitude de travailler le bois, et éprouvent le plaisir de manipuler ce matériau, une des caractéristiques principales réside dans sa mobilité. Puisque ancrée et édifiée sur une remorque, elle autorise le nomadisme.

En cela, elle prolonge d’une certaine manière un aspect culturel du « rêve américain ». Elle offre en effet en permanence la possibilité de se rendre avec ce que l’on a, tel que l’on est, vers cette opportunité nouvelle. Là bas. Ailleurs. Ce possible meilleur. Plus loin. Plus dur. Plus éprouvant. Exigeant plus de sacrifices bien sûr. Mais annonçant la promesse radieuse d’un futur plus clément, d’un vie ayant du sens pour soi-même et pour les siens. À condition d’y aller. De se mouvoir. De pouvoir s’y déplacer.

Et même si la parenté peut sembler trop facilement, trop rapidement, établie avec l’héritage du pionnier conquérant, j’en prends le risque car je ne cesse de songer à l’expression de cette itinérance atavique en considérant les projets d’habitats ci-dessous :

Il y a là quelque chose de John Ford. Quelque chose issu d’une filmographie fondatrice d’un mythe où les sujets sont en mouvement continu vers la quête du bonheur. Comme si l’unique stratégie possible
afin d’atténuer la douleur du déracinement consistait à banaliser ce dernier en le renouvelant sans cesse.

Et de fait, le Tiny Houser [1] se trouve marginalisé de façon plus ou moins conséquente tant par l’analyse critique qu’il porte sur le modèle institutionnalisé qui lui est proposé que par la difficulté qu’il rencontre dans l’accomplissement de certains actes quotidiens à cause de son nomadisme (accès aux prêts, conflits fonciers, etc.). Les possédants aiment la stabilité. Le Tiny Houser est mobile. Le banquier, le patron, l’État demandent de la fixité. L’usure, le Capital, le collecteur de l’impôt exigent le sédentaire. Les gestionnaires, les spéculateurs, nous le disent assez clairement. Quand ils réclament de la visibilité, ils expriment en réalité la crainte d’un changement dont les paramètres leur échapperaient. Ils redoutent toute situation qu’ils ne sauraient maîtriser. Ils craignent de ne plus contrôler. Le Tiny Houser au contraire, par son choix ou la contrainte subie, peut du jour au lendemain reprendre la route. Il fait donc l’objet de suspicion.

Prendre la route… On the road… La transition est toute
trouvée pour évoquer la filiation littéraire et philosophique du
Tiny Houses’ Movement.

Longue est la liste des créateurs, penseurs, écrivains ayant composé l’essentiel de leurs œuvres les plus célèbres dans des cabanes, et/ou ayant vécu, au moins pour un temps, dans la simplicité d’une cabane. Quelques noms cités pêle-mêle montrent assez l’importante réalité de ce fait parfois peu connu.

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Chalet de Henri-David Thoreau

La liste pourrait s’allonger à l’envi, égrenant les patronymes d’artistes plus ou moins marquants. Il en reste un cependant dont l’immense majorité des Tiny Housers se réclame. C’est Henry D. Thoreau. Les principes philosophiques énoncés dans son Walden ou la vie dans les bois résultent de la description minutieuse d’un séjour de quelques mois, retiré dans une cabane en bois construite de ses propres mains.

La lumière jaillie de cette expérience de vie au plus près de la nature éclaire le Tiny Houses’ Movement tel un phare, un point d’ancrage récurrent. Thoreau y énonce la futilité de l’AVOIR et propose la vanité de sa fonction sociale. Il écrit : « C’est le souci de posséder, plus que tout autre chose, qui nous empêche de vivre libre et avec noblesse ». Tout est dit. Il s’agit bien avant tout d’une volonté d’acquérir un surplus de liberté. Une tentative pour s’exonérer des contraintes sociales et économiques qui définissent la possession, ainsi que l’intensité de la notion de pouvoir qui y est souvent reliée, comme étalon du bonheur et du bien-être. Vivre dans une cabane c’est aussi questionner la pertinence d’un système dont le fonctionnement pathologique consiste à combler un vide existentiel par l’acquisition compulsive de biens, mobiliers ou immobiliers, et/ou de capital. Là, exister ne saurait se concevoir sans posséder. Et plus on a, plus on est.

Mais bientôt, les choses que nous croyons posséder finissent par nous posséder. Et partant, les questions pour lesquelles les Tiny Housers cherchent des réponses sont les suivantes. Vivre dans ce qu’ils appellent
des Mac mansions, des demeures remplies d’objets inutiles, vaut-il garantie de bonheur ? Détenir et exhiber les attributs de ce que le code valorise comme réussite et richesse rend-il plus libre ? Qui, du Kane éperdu de puissance sociale et de solitude dans son Xanadu, ou du gamin dévalant les collines enneigées sur sa luge « Rosebud », a le sort le plus enviable ?
Et, puisque la citation de Thoreau parle de noblesse, quel est le choix philosophique le plus respectable : tenter d’exalter l’Être dans l’indépendance d’une cabane ou accepter les entraves que lui impose le confort des Mac mansions ?

Ainsi donc, bien avant le contexte historique de l’écrasement par l’Union, industrielle, jeune et vigoureuse, de la Confédération, agricole, usée, coloniale et conservatrice, Thoreau, le militant anti-esclavagiste
de la première heure, invite cependant à dépasser l’issue de ce conflit fratricide en lui donnant une dimension philosophique. Car ce n’est pas
la domination, ou la substitution d’un système socio-économique par un autre qui peut être source d’émancipation. Qu’on soit Yankee ou Confédéré, le besoin de possession, la nécessité d’accumulation, sont cause de notre asservissement. Elles requièrent une re-définition de l’ordre de nos priorités par l’invention d’une éthique existentielle différente, plus proche de, mieux intégrée à la Nature, plus simple. La question de la Liberté ne peut se poser à l’aune d’une systématique. Elle ne peut, ne doit être qu’individuelle. Voilà une leçon dont se souviendront les auteurs de la Beat generation , ainsi que les mouvement de contestation des années 1960/70, les nature writers [2] et qu’appliquent les Tiny Housers dans leurs cabanes.

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La cabane perchée de Dylan Thomas

Thoreau ne se fige jamais dans un attitude purement critique cependant. Il suggère un méthode. Et comme il fait partie de ces auteurs qui, non seulement pensent leur vie, mais prennent aussi le risque de vivre leur pensée, ses écrits n’en sont que plus crédibles. Il en est ainsi de ces quelques mois passés au fond des bois alors sauvages autour de « Walden Pond » l’amènent vers la nécessité de simplifier. « Simplify » nous dit-il.

Il est aisé de comprendre que l’expérience d’une vie solitaire dans une cabane de une pièce, la confrontation quotidienne avec les rudes exigences de la Nature, le travail nécessaire pour atteindre un niveau d’auto-suffisance maximale, constituent autant de composantes qui aiguisent le sens de l’essentiel. Nul besoin ici de paraître, d’afficher, de montrer, d’exhiber ou même de convaincre. La cabane qui abrite, comme le bois qui réchauffe, l’eau qui désaltère, la nourriture qui réconforte, et l’assurance de pouvoir jouir de l’un et l’autre de la façon la plus efficace, comptent bien sûr beaucoup plus que les ambitions périphériques générées par le contexte social et économique. Thoreau ne dit rien d’autre quand il écrit que l’observation d’un flocon de neige nous apprend plus que celle de ce qui se trame au Congrès. La vie dans une cabane au sein de la Nature mobilise la capacité de perception immédiate d’une vérité brute. Elle aide à choisir sa vie de manière plus clairvoyante. Et la méthode du « simple » — simple comme l’observation d’un flocon de neige — peut aider à s’extirper des entrelacs mensongers, à se libérer des contraintes imposées par la Polis.

Les Tiny Housers admettent donc que Big n’équivaut pas toujours à Beautiful.

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Le cabanon de Le Corbusier

Ils pensent qu’habiter un espace réduit ne saurait représenter une contrainte à condition de travailler sur la simplification de sa vie quotidienne. Se dépouiller donc de ce qui n’est pas nécessaire pratiquement. Se défaire de ce qui n’est pas utile ontologiquement.

En ce sens, s’il fallait remonter beaucoup plus loin dans la généalogie du
Tiny Houses’ Movement, on penserait volontiers aux Cyniques grecs, et à Diogène de Sinope, qui déjà vivait dans un tonneau et qui jeta son écuelle après qu’il eût observé un enfant boire l’eau d’une fontaine dans ses mains.

Vivre dans une cabane, une Tiny House, oblige. Ce choix ne peut pas être uniquement spirituel car les conséquences qu’il entraîne impactent directement la vie quotidienne et même le corps des Tiny Housers. La façon dont on le nourrit, dont on en prend soin, dont on en jouit, tout est subordonné à la réduction de l’espace, ainsi qu’à la manière dont le moindre centimètre carré est pensée et utilisée au plus efficace. La gestion d’une telle contrainte exige qu’une réflexion poussée sur la fonction d’une habitation et sur les besoins fondamentaux qu’elle doit satisfaire, soit menée rationellement.

Vivre sur une surface et dans un volume limités, au jour le jour, c’est traquer continuellement l’inutile pour s’en défaire. C’est pourquoi rares sont ceux qui s’improvisent Tiny Housers durablement, tant est nécessaire une phase de réflexion préliminaire définissant les objectifs et l’organisation de sa vie dans une Tiny house telle que voulue, choisie, et non imposée ou acceptée docilement. Mais lorsque tout finit par y trouver sa place, il n’est pas rare d’expérimenter ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la contrainte spatiale. Loin de limiter, de restreindre, d’étouffer, le faible espace libère au contraire car il répond exactement aux aspirations d’un art de vivre propre au Tiny Houser. Ni plus. Ni moins. Un ordre qui ne peut être que singulier. L’Unique comme ordonnateur du chaos universel.

C’est peu dire de prétendre que la question économique occupe
pour le Tiny Houser une place centrale ; et ce pour de nombreuses raisons. La première d’entre elles, résulte des effets pervers de la crise dite des subprimes. Parce que des banquiers, saisis par une folie froide, et, d’une certaine manière raisonnée, décidèrent de pousser la logique du profit dans ses positions virtuelles extrêmes, des milliers de « vrais gens » se trouvèrent dépossédés des maisons où ils abritaient leurs familles et les rêves qu’on leur avait inoculés. Victimes expiatoires d’une faute éthique qu’ils n’avaient pas commise, le système vicieux que plus personne ne maîtrisaitréquisitionna l’objet de leurs illusions immobilières et jeta beaucoup d’entre eux sur les trottoirs de métropoles impitoyables.

Pour ceux-là et pour beaucoup d’autres, la possibilité de bénéficier d’un logement sain, fonctionnel, attractif d’un point de vue esthétique, pour un coût abordable, s’offre comme une planche de salut. La perspective de s’affranchir du poids de la dette qui étrangle les débiteurs et enrichit les possédants. Il ne s’agit plus ici de théorie économique plus ou moins revendicative. Concrètement, les Tiny houses permettent de jouir d’un
« chez-soi » sans devoir recourir à l’emprunt. Et même si la surface de ce chez-soi se trouve réduite, même si le standing qu’il procure ignore les normes qui, de toutes façons, se montreront insoutenables à échéance écologique plus ou moins proche, court-circuiter la banque, le prêteur, l’usurier, autorise l’espoir insensé de ne plus devoir ramper, ne plus mettre un genou à terre.

Une autre ambition économique communément admise parmi les Tiny Housers vise à l’auto-suffisance. Off-grid, un-plugged, un-hooked [3] viennent toujours en position avantageuse quand il s’agit pour eux de mentionner les motivations de leur démarche. Construire et se construire en dehors de la grille, du cadre, hors-champ, marque un désir d’indépendance vis à vis de la règle du jeu communément admise. Cela ouvre également des perspectives insoupçonnables de possibles iconoclastes au regard d’une pensée unique économique qui, comme la Démocratie son alter-ego politique, prétend être la moins mauvaise, sinon la plus parfaite. Ne pas se brancher aux réseaux électriques alimentés par des industries sur lesquelles ils n’ont pas d’emprise. Refuser le raccord aux systèmes de distribution d’énergies fossiles qui détruisent la planète, au tout-à-l’égout gaspilleur d’eau potable. Se passer d’une alimentation manipulée, modifiée, pré-fabriquée, produite à des milliers de kilomètres du lieu de consommation. Tout ceci doit permettre d’identifier et de pratiquer des façons différentes de répondre aux besoins fondamentaux que doit satisfaire un habitat. S’abriter, se chauffer, s’éclairer, se nourrir tout en mettant en place, en s’approchant d’une stratégie idéale d’indépendance énergétique et alimentaire.

Revenons maintenant vers H. D. Thoreau et son Walden où il écrit que seulement trois heures étaient nécessaires à la satisfaction quotidienne des exigences de sa vie dans les bois. Le reste du temps était consacré à l’écriture, à de longues marches dans la nature, à la réception d’amis proches. Toutes choses aussi indispensables pourtant à l’épanouissement d’un être humain. La portée de cette observation doit paraître anodine pour la plupart. Et je m’étonne qu’elle n’ait pas suscité plus de commentaires. Car en effet, quid de la Valeur-Travail si universellement louée ? Le conservateur, le progressiste, le réactionnaire, le révolutionnaire, tous la donnent en exemple,s’y réfèrent. L’homme d’église, l’homme d’État, l’homme d’affaires et même le prolétaire ne sauraient développer d’éthique qui ne s’en réclame de manière cardinale. Les puissants en disposent. Les gueux en réclament. Un tel unanimisme par lui-même suffirait à justifier la suspicion.

Dans les sociétés anglo-saxonnes, mais aussi dans les nôtres, la Valeur-Travail est si prégnante que toute idée de bien-être ou de bonheur s’y trouve assujettie. Plus encore. Une relation de proportionnalité directe lie l’une et l’autre. La fable sociale prosélyte décrétait encore récemment que plus nous travaillons et plus nous améliorerons notre condition. Nous la véhiculons plus ou moins implicitement dans nos attitudes. Nous l’inculquons à nos enfants. Or, si quelques heures quotidiennes seulement suffisent, il se pourrait que tout ce qui vient s’ajouter nous soit en quelque sorte dérobé, ne soit soustrait au temps qui nous est imparti. Il se pourrait aussi que ce surplus pèse comme un bât imposé par la pression sociale. Peut-être enfin quelqu’un achète-t-il nos vies, et paie-t-il pour utiliser nos corps…

Le Tiny Houser se considère souvent comme un autoconstructeur. Il se méfie des experts. Il arrive souvent qu’il consulte des spécialistes qui construiront pour lui en suivant ses instructions. Mais il arrive encore plus souvent qu’il bâtisse lui-même. S’il peut le faire, il le fera. Internet à cet égard reste un outil précieux par les connections qu’il établit entre personnes partageant des sujets d’intérêt identiques et mettant en commun leurs savoir-faire. Fréquemment, le Tiny Houser qui décide de se lancer ne possède pas ou peu d’experience. Il cherche donc à acquérir une méthode. Et la légèreté du concept, ainsi que le fait qu’il soit peu coûteux à mettre en oeuvre, autorise l’approximation. Il célèbre même l’échec qu’il accueuille comme la meilleure façon de progresser. In fine, le Tiny Houser rejette l’architecte qui construit des logements sans écouter ceux qui les occuperont et celui qui édifie leurs prisons.

Jamais nous n’avons assisté à l’élaboration d’un projet de construction de cabane ou de tiny house sans le préalable écologique. Tous ceux dont nous avons eu connaissance résultaient sans exception d’une volonté ecoresponsable. Éclairer, chauffer une petite surface et un volume réduit sont choses aisées. Une isolation sérieuse, bien pensée, et correctement mise en oeuvre finira d’augmenter le rendement énergétique de la cabane. Il n’est pas rare ainsi que certaines d’entre elles soient, sinon « passives », du moins de basse consommation. Grâce à l’utilisation de technologies relativement simples et durables certains Tiny Housers, résidant pourtant dans des contrées aux hivers redoutables, parviennent à se chauffer pendant trente six heures en ne consommant qu’une demi-douzaine de bûches de bois. Un autre prétend que la chaleur dégagée par quelques bougies chauffe-plat suffit à son confort. Ainsi, non seulement l’entretien d’une cabane off-grid se révèle plus facile et moins coûteux que celui d’une demeure traditionnelle, mais y vivre laisse aussi une empreinte carbonique considérablement réduite par l’utilisation de sources renouvelables au premier rang desquelles figurent le solaire et l’éolien.

L’usage et l’entretien sont une chose, mais la construction elle-même des Tiny Houses garde la préoccupation écologique au coeur des différentes stratégies mises en place. Celles-çi se résument en trois mots :recycle - re-use, re-purpose. Récupérer, recycler,imaginer pour chaque objet une autre utilisation que celle pour laquelle il fut fabriqué... Le choix des matériaux, ainsi que l’aménagement intérieur, privilégient toujours la récupération. Les décharges, les chantiers, ou simplement les trottoirs
des villes constituent une source d’approvisionnement quasi inépuisable
et le plus souvent gratuite. Certains constructeurs annoncent des pourcentages de 90 % pour ce qui est du taux de matériaux récupérés et ré-utilisés. Imaginer et affecter de nouvelles fonctions à tout ce que l’on a pu ramasser, à tous les objets collectés, c’est non seulement leur redonner vie, mais cela participe aussi du souci constant d’économiser les ressources naturelles. Quelques entreprises telles que Tiny Texas Houses ne font que cela : du neuf avec du vieux. Les particuliers effectuant des travaux et souhaitant se débarrasser de leurs résidus, les promoteurs cherchant à nettoyer leurs chantiers, les puces, les vide-greniers, les agriculteurs démolissant leurs vieilles granges en bois, constituent autant de sources d’approvisionnement en matériel usagé qui sera ré-utilisé dans la fabrication de nouvelles Tiny Houses.

Tiny Houses, cabanes, petite maison, petite surface, toutes ces appellations utilisées jusqu’ici dans notre article sont en réalité des termes génériques désignant une incroyable variété formelle. La simplicité des structures et leur légèreté favorisent l’expression d’esthétismes divers développant des volumes parfois inattendus. Carrés, rectangles, cubes, dômes, zomes, triangles, pyramides, coupoles, flèches, forment une géométrie dont seules les limites de l’imagination et de l’élan créateur seraient susceptibles de restreindre le foisonnement. Les courbes accueillantes des maisons earth ship et hobbit Le tracé anguleux des A frame [4].


Qu’elle soit posée, perchée, coincée, suspendue, flottante, tractée, immobile, sur les toits des buildings, au milieu d’un lac, urbaine, campagnarde, en plaine, en montagne, chacune est singulière. Chacune raconte une histoire.

Nous avons tenté de montrer comment l’héritage d’une lignée philosophique, une communauté de pensée, de comportements et d’actions pouvaient définir un mouvement : le Tiny Houses’ Movement. Certains demandent combien de personnes cela représente-t-il ? La réalité force à admettre que nul ne peut répondre à cette question de façon précise, — à supposer seulement que ses membres se la soient posée. Car il n’existe pas, à notre connaissance, d’association, organisation, fondation, de structure hiérarchiquement constituées se donnant pour objet de rassembler les Tiny Housers et de promouvoir leur influence. Ni la nécessité, ni le désir de pouvoir bénéficier d’une représentativité au sein d’un groupe formel ne s’est à ce jour manifestée, ni même le besoin de comptabiliser membres et sympathisants.

Pour ceux qui affectionnent les chiffres et ressentent le besoin de mesurer, d’étalonner, seules quelques pistes pourront être indiquées. Il faudrait additionner tous les membres des différents groupes de discussion et autres blogs figurant sur Internet, ainsi que les clients des entreprises se réclamant satellitaires du mouvement. Mais considérant que tous les membres ne sont pas actifs et pas « constructeurs », sachant d’autre part que beaucoup d’entre eux interviennent sur plusieurs sites à la fois et que, à l’inverse, un grand nombre deTiny Housersne se connectent jamais sur la toile, on comprendra l’inefficacité de la méthode. Bien sûr pour les medias, il faut des représentants, des leaders, pour incarner une pensée, un concept. Et de fait, quelques noms s’imposent par leur esprit créatif, leur charisme, ou leur habilité à répondre aux attentes des magazines et des T. V. C’est le cas de personnalités telles que Jay Shafer, Michael Janzen, Kent Griswold, Lloyd Kahn, Kirsten Dirksen, Derek « Deek » Diedricksen…
Une méthodologie sérieuse destinée à évaluer le « poids » du Tiny Houses’ Movement reste cependant, sauf erreur ou omission, à élaborer. Et le travail reste à accomplir.

Dire que partout dans le monde, et depuis longtemps, les gens habitent dans de petits espaces est correct. Cela s’appelle des appartements. Cependant une tiny house possède certaines particularités comme nous l’avons vu : mobilité, désir de se singulariser sinon de s’isoler, affection pour les grands espaces, la Nature, aspiration à la dé-intégration, la non-connexion, l’indépendance vis à vis des réseaux énergétiques, souci d’eco-responsabilité... De fait, l’ensemble de ces spécificités dessinent aussi les limites du Tiny Houses’ Movement, qui ne pourra sans doute jamais se développer de façon « officielle ». Car les obstacles auxquels il se confronte sont probablement rédhibitoires et le placeront toujours à la limite, dans la marge.

Quels sont-ils ?

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La "Lazy Susan" de Georges Bernard Shaw

Nous avons déjà évoqué ceux de la pression sociale et de la question économique. Le grand Codex universel qui donne en exemple d’accomplissement personnel l’accumulation, la thésaurisation, la démesure. Le Tiny Houser sait assez bien s’en accommoder en inventant un ordre de priorités existentielles différent, qui transforme en avantages ce qui se donnait au départ comme inconvénient. Mais deux autres contraintes paraîssent plus « factuelles », offrant moins de prise aux élaborations philosophiques. Il s’agit de la Terre et de la Loi. Le bâtisseur, comme l’agriculteur, est tributaire de la terre. Elle accepte les fondaisons, sa surface supporte les structures du premier. L’alchimie complexe de sa profondeur et le travail du second produisent ce dont nous nous nourrissons. Or, sa raréfaction provoque une tension sur sa disponibilité bien sûr , mais aussi sur son prix. De sorte que la question foncière, et la quantité d’espace libre dont nous pourrons disposer autour de nous pourrait se révéler comme le luxe ultime, pour le Tiny Houser ainsi que pour tous.

La loi, quant à elle, est du côté de celui qui lève l’impôt pour ce qui concerne le bâti. Plus importante la surface, plus grande la collecte. L’État et ses entités locales ne voient donc pas d’un bon oeil l’apparition et le développement d’une mouvance d’habitations se limitant dans la taille car cela génèrerait pour eux des ressources moins élevées. Le législateur édicte donc un code de l’urbanisme restrictif fixant une surface seuil élevée en dessous de laquelle aucun permis de construire ne saurait être accordé. Le propriétaire immobilier spéculateur constitue l’autre acteur influant sur la loi. S’il possède une grande surface habitable, au milieu d’autres grandes surfaces habitables, il ne tolère aucun voisinage dissemblable. Dans l’optique d’une revente profitable de son bien, toute apparition de Tiny Houses dans son quartier en affecterait sa valeur-marché et diminuerait d’autant les gains escomptés. Et même si certaines municipalités comme San Francisco, comprenant l’intérêt, l’utilité du tiny, commencent à changer les règles pour autoriser la construction de petits appartements, voilà pourquoi des zones entières, souvent résidentielles, aux USA comme ici, offrent un aspect si rigoureusement uniforme.

La mobilité des Tiny Houses élevées sur des remorques tractables constitue une stratégie destinée à éviter les écueils de la Terre et de la Loi. Mais elle produit de nombreux désavantages et ne résoud pas le problème foncier de fond.

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Intérieur du chalet de H.D. Thoreau

Le mot de la fin sera laissé à la petite fille apparaissant dans le film de Robin Hunzinger, Éloge de la cabane. Interrogée sur les raisons l’ayant conduites à construire sa cabane, elle répond : « C’est à dire, c’est un bon débarras des parents. » Il suffit. Toute élaboration serait superflue. Un espace de liberté débarrassé de toute autorité… Un point c’est tout.

Notes :

[1L’habitant d’une micro-maison ou le partisan de ce mouvement (Note de l’éd.)

[2Le nature writing « écrire la nature » est un genre littéraire américain dont Henri-David Thoreau est en quelque sorte le fondateur (Note de l’éd.)

[3 Off-grid : hors réseau ; un-plugged : débranché ; un-hooked : détaché, qui a décroché de la société.

[4Earth ship : littéralement vaisseau terrestre, maison autonome et écologique. Hobbit : souterraines et de petite taille. A frame : maison en forme de A majuscule.

P.S. :

Biblio-Webographie :

- H. D. Thoreau : « Walden ou la vie dans les bois », Gallimard Ed
« Essais », Le Mot et le Reste Ed.
- F. Nietzsche : « Ainsi parlait Zarathoustra », Le livre de pocche Ed
« Humain, trop humain », Le livre de poche Ed
- Lloyd Kahn : « Shelter », Lloyd Kahn Ed
« Tiny homes:simple shelter », Lloyd Kahn Ed
- Derek « Deek » Diedricksen : « Humble homes, Simple Shacks,Cozy
cottages, Ramshackle Retreats,Funky Forts and whatever the heck we could squeeze in Here »
- Robin Hunzinger : « Eloge de la cabane », Daily motion. com
- « Rocket mass heater », You Tube. com
- Kirsten Dirksen : « We the Tiny House People », faircompanies. com
- Les cabanes. com
- Tinyhousetalk. com
- thetinylife. com
- Rowdykittens. com
- relaxshacks. com +tiny yellow house. com
- tinyhousedesign. com
- tinyhouseliving. com
- the small house society. com
- Tiny Texas Houses. com
- Mad housers. org
- umbleweed tiny house company. com
- tinyhouseblog. com
- treehugger. com



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